HOMMAGE A BERNARD PINAUD
Gustave Massiah
10-10-2024
Le rire de Bernard était franc et communicatif. Un rire qui lui ressemblait. Ouvert et généreux. La nouvelle du départ de Bernard nous a interpellé. Bernard si vivant et si présent ! Comment est-ce possible ? Le départ de Bernard nous a profondément choqué. Bernard tellement vivant, enthousiaste, généreux ! C’est tellement dur à comprendre !
Bernard faisait partie des plus jeunes de la génération qui part dans cette période difficile. Il faisait le pont entre deux générations, Celle marquée par la décolonisation et mai 1968, et celle qui anime les nouveaux mouvements, l’antiracisme, le féminisme, l’écologie. Celle qui a participé à la réinvention de la solidarité internationale.
J’ai vraiment connu Bernard quand nous nous sommes retrouvés au CRID. Très vite nous nous sommes reconnus. Et nous avons noué une longue et profonde amitié. Bernard avait l’art du lien. Je voudrais aujourd’hui en rappeler quelques aspects.[1]
Bernard Pinaud, est né en 1954, dans une famille d’agriculteurs poitevins. Il est diplômé en physique et mathématiques de l’université de Poitiers et objecteur de conscience. Il raconte qu’il a découvert sa vocation humanitaire en visitant un bidonville à Manille, à l’occasion d’un voyage d’études en 1981. Bernard devient directeur international de Fondacio, un mouvement catholique. Il va intervenir aux Philippines et en Malaisie. Bernard coordonne les missions de Fondacio en Afrique et en Amérique Latine. Il développe les actions de développement de cet organisme dans huit pays et il explique : Je me suis vite rendu compte qu’il était impossible d’organiser des ateliers de réflexion sans se préoccuper des aspects socio-économiques : les gens venaient prier pour un monde meilleur, mais en rentrant chez eux, ils n’avaient rien, pas un sou. Parmi de nombreux projets, il facilite la création d’une banque de microcrédit dans les bidonvilles de Santiago, au Chili, la création d’un jardin communautaire au Bénin, …
Bernard entre au Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) en 1992. Il est Responsable du Service Amérique Latine de 1992 à 1998, puis de 1999 à 2001, directeur des Relations Thématiques qui deviendra, sous l’impulsion du nouveau Délégué général, le département des Études et du Plaidoyer. Ensemble, ils engageront le CCFD dans la campagne campagne pour l’annulation de la dette des pays pauvres. Bernard en sera un porte-parole inépuisable. « La réponse d’urgence ne suffit pas : tant que les grandes questions macroéconomiques ne sont pas réglées, c’est comme verser de l’eau dans un seau troué », disait-i.
C’est en 2002 que nos routes se sont rejointes. Le CRID traversait une période très difficile, comme il en a connu plusieurs depuis sa création en 1976. Le débat sur le tiers-monde et le tiers-mondisme avait changé depuis la création de Médecins sans frontières et l’arrivée des humanitaires en 1971. Le CRID avait été créé dans une volonté d’alliance entre les tiers-mondistes, les caritatifs et les internationalistes. En 1983, la création de Liberté sans Frontières et la parution du livre Le sanglot de l’homme blanc de Pascal Bruckner, avait suscité un débat violent. Le CRID avait participé avec le cedetim, en 1985, au meeting organisé par François Gèze et Yves Lacoste qui venait de publier le livre « contre les anti-tiers-mondistes et certains tiers-mondistes ».
La Conférence de Rio sur l’environnement, en 1992, interpelle la notion de développement. La création d’ATTAC en 1998 change les configurations du mouvement associatif. Les manifestations de Seattle en 1999 préfigurent l’altermondialisme. Le CRID n’a pas été inactif. Il a créé la semaine de la Solidarité internationale, avec les collectivités locales, en 1998, devenu Festisol. Le CRID connaît une nouvelle situation difficile à la fin des années 1990. La montée du néolibéralisme dans les années 1980 à 1995 accentue les difficultés des mouvements et les contradictions des associations confrontées à la montée de la professionnalisation, de la salarisation et de la baisse des financements publics.
La question se posait : faut-il et peut-on continuer et renouveler le CRID ? Au cours d’une réunion restreinte, avec Suzanne Humberset, Jean Marie Fardeau, Michel Faucon, Yannick Jadot, Bernard Salamand, nous nous posons la question et cherchons comment rebondir. Yannick demande à Jean-Marie Fardeau Délégué général du CCFD, s’il serait d’accord pour financer temporairement le poste de délégué général du CRID. Jean-Marie nous donne son accord, convaincu de la pertinence de confier à Bernard ce beau poste au service de la solidarité internationale. La proposition est soumise à Bernard, avec un engagement de financement de trois ans. Bernard donne son accord. C’est une nouvelle période qui commence pour le CRID. Suzanne décide d’arrêter la présidence du CRID qu’elle a assuré, avec succès, pendant deux mandats. Alors que je ne m’y attendais pas, je me retrouve à la présidence du CRID et commence une période de travail commun et, progressivement, de grande amitié et puis de fraternité, avec Bernard.
De 2002 à 2007, Bernard a déployé une extraordinaire activité et y a pris beaucoup de plaisir. Il a vite pris la mesure des enjeux et des difficultés. Il s’est attelé à la tâche avec sa présence attentive, son attention aux autres et son rire communicatif. Il a été à l’écoute de tous les adhérents du CRID, les rencontrant régulièrement et s’assurant de leur participation à la construction du CRID. Il a porté une attention particulière aux partenaires du Sud des membres du CRID, leur permettant de se considérer comme partenaires du CRID, sans pour autant interférer avec leurs partenariats avec les associations du CRID. Il a suivi de près Festisol et les rapports avec les collectivités locales. Il a participé à la construction et au renforcement des coordinations dont fait partie le CRID, et notamment Coordination SUD, ainsi que les instances des Forums Sociaux Mondiaux. Il a été attentif à la présence du CRID auprès des institutions françaises, européennes et internationales, et notamment de l’AFD. Et toujours disponible, avec rigueur et bonne humeur.
Bernard s’est retrouvé happé par la dynamique des Forums sociaux mondiaux dès le tout premier, auquel il a participé pour le CCFD. Il raconte que, sur les huit organisations brésiliennes qui ont organisé le premier FSM à Porto Alegre en 2001, six étaient partenaires du CCFD. Nous n’avions aucune idée à l’époque de ce qui était en train de naître. Nous étions 20 000, venant de 70 pays, au premier FSM. Quatre ans plus tard, nous étions 180 000, représentant 154 pays.
Bernard était un acteur clé du Conseil international des FSM. Il participera activement aux Forums sociaux et à leurs déclinaisons continentales, en Amérique, à Porto Alegre, Caracas, Salvador de Bahia, et Montréal, en Afrique, à Bamako et Tunis, en Asie, à Mumbai. Il a été l’un des organisateurs du Forum social européen de Paris-Saint-Denis en 2003.
Bernard précise « l’autre réussite du FSM, c’est d’avoir mis sur la place publique et permis de partager des thématiques comme la souveraineté alimentaire, l’annulation de la dette des pays pauvres, la taxe sur les transactions financières. Enfin, le forum a permis la création de réseaux à l’échelle mondiale : Via Campesina, le mouvement qui représente 20 millions de petits paysans à travers le monde, a fini de se structurer à l’intérieur des FSM ; de même que Tax Justice Network, réseau de lutte contre l’évasion fiscale et les paradis fiscaux. »
Bernard se passionnera pour les campagnes de mobilisation citoyenne, pour l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, dans les années 1990 ; pour les OMD, Objectifs du Millénaire pour le Développement, dans les années 2000 et son temps fort en 2005 avec la campagne « 2005 : plus d’excuses ! ». En France, il est un des principaux organisateurs, en 2003, à Evian, du Sommet pour un autre monde en réponse au G8. Plus tard, il sera un des organisateurs de la COP21, à Paris, en décembre 2015. Il s’est aussi engagé pour le respect des droits par les multinationales et la justice fiscale.
Dans toutes ces activités, Bernard aura toujours deux préoccupations majeures : le renforcement des associations engagées dans une stratégie de long terme et surtout, la construction des partenariats à partir du renforcement des partenaires du Sud.
Bernard achève les cinq années trépidantes de sa délégation générale au CRID, en 2007. Il prépare attentivement son départ et accueille la nouvelle déléguée générale, Nathalie Péré Marzano, qui lui succède avec une grande énergie. Bernard retrouve le CCFD, en 2007, comme directeur de la vie associative, puis comme Délégué général de 2012 à 2018. Il travaillera en complet accord et en amitié avec Guy Aurenche qui préside le CCFD de 2008 à 2016.
Bernard avait été enthousiasmé par l’élection du Pape François en 2013. Il m’avait dit que les difficultés avec une partie des autorités ecclésiastiques s’étaient subitement aplanies. Il raconte : Quand j’ai lu l’encyclique Laudato Si, j’ai eu l’impression de lire le projet du CCFD-Terre Solidaire. Car l’écologie intégrale que le Pape François appelle de ses vœux, lie la question environnementale à la justice sociale. Cette lettre au monde est véritablement exceptionnelle et a touché très au-delà du cercle confessionnel … La dernière encyclique Fratelli Tuttii, nous apprend beaucoup sur nous-mêmes. Le mot fraternité rend la relation plus égalitaire et horizontale que le mot solidarité. D’une certaine manière cela fait plus écho à l’idée de partenariat. Dans la recherche du partenariat, il y a la recherche de l’égalité dans la relation. Et je pense qu’en réalité, nous tendons ainsi vers quelque chose de plus fort, de plus organique, vers la fraternité. … La fraternité rend compte de cette évidence qui est que nous sommes tous frères et engagés dans la même histoire. La fraternité traduit la même unicité qui unit l’environnement à la justice sociale.
Nous nous retrouvions, avec Bernard, lors de chacun de ses passages à Paris, et nous discutions de l’importance du débat, par rapport à l’extrême droite, dans chacune des croyances, y compris l’athéisme. Nous étions en grand accord sur le fond, toujours en phase.
Bernard vivait sa retraite avec autant d’enthousiasme. Il continuait ses activités militantes, toujours avec le CCFD, dans les structures régionales. Il était heureux de se consacrer à sa famille, à sa femme et ses enfants, qui comptaient tant pour lui. Il avait gardé sa curiosité citoyenne et l’ouverture au monde, toujours à partir des peuples. Merci Bernard pour tout ce que tu nous as apporté et pour tout ce que tu as démontré.
[1] Merci à Jean-Marie Fardeau et Nathalie Péré Marzano pour leur lecture attentive
