Hommages

Hommage à Jean-Louis Moynot – 3p – 25.01.2025

Hommage à Jean-Louis Moynot

Gustave Massiah
25-03-2025

Nous avons appris avec une très grande tristesse le départ de Jean-Louis Moynot. Jean-Louis allait mal depuis quelques années, son départ nous a profondément touché. Son parcours a été exemplaire d’une génération militante.

Jean-Louis s’engage très tôt dans l’action politique et syndicale. Dès 1954, à 17 ans, il participe à l’action pour la paix et l’indépendance de l’Algérie. Il adhère à l’UNEF en 1955 et commence à militer au sein de la CGT. Après son service militaire, dont dix-huit mois en Algérie, en 1960 et 1961, il entre comme ingénieur, diplômé de L’École Nationale Supérieure de l’Aéronautique, aux Chantiers navals de la Ciotat et adhère au syndicat CGT des métaux. Il est licencié un an plus tard du fait de son activisme. Il travaille à Paris et Nantes, de 1964 à 1967. Il milite au sein du syndicat national des cadres et ingénieurs de la métallurgie (SNCIM) et à l’UGICT-CGT. En 1967, il est élu au Bureau Confédéral de la CGT, présenté par la Fédération des travailleurs de la métallurgie CGT. Il est à 30 ans le plus jeune membre du bureau. Il en restera membre jusqu’en 1981.

Il a présidé, de 1967 à 1981, L’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens CGT, l’UGICT et a siègé, de 1969 à 1982, en tant que représentant de la CGT, au Conseil économique et social. Il faisait partie de la délégation CGT qui a négocié les accords de Grenelle, en mai et juin 1968. Après avoir été militant catholique et au Mouvement de la Paix, Jean-Louis a adhèré au PCF en 1970 et y a milité jusqu’en 1982. Il s’est passionné pour le monde industriel et le syndicalisme ouvrier. Il en a été un des meilleurs connaisseurs. Figure intellectuelle du syndicalisme, sollicité dans de nombreux colloques, il s’est investi après 1990, avec Bruno Trentin de la CGIL, dans le Forum syndical européen.

Au bureau de la CGT, très lié à Georges Séguy, il a été très actif dans les rencontres avec les autres syndicats et les partis politiques à partir des revendications mises en avant par l’UGICT en 1967. La grève de mai 68 a été pour lui un événement fondateur. Il a toujours été fidèle au mai de la CGT. Il y a conforté sa conviction pour une plus grande démocratie syndicale et une prise en compte des évolutions du monde du travail. Il a appuyé toutes les tentatives d’unité syndicale. Il a soutenu la nécessité d’autonomiser la CGT du PCF, particulièrement après la rupture de l’Union de la gauche en 1977. Il livrera plus tard son analyse, « ce qui n’a pas réussi en mai 1968 est la rencontre avec le mouvement étudiants dont l’extension rapide, massive, et la radicalité, étaient porteuses d’une exigence de profonds changements dans la politique et la société. » En janvier 1981, il se prononce contre l’approbation par le PCF de l’intervention soviétique en Afghanistan. En juin 1981, Jean-Louis et Christiane Gilles quittent le bureau confédéral de la CGT, en désaccord sur la mise en œuvre de « l’élargissement de la démocratie » promis en 1978. Il a poursuivi ses engagements militants et ses activités professionnelles tant que sa santé le lui a permis.

Jean-Louis était très attentif aux évolutions des classes sociales. Il connaissait très bien le monde industriel et il a assisté à la subordination de la bourgeoisie industrielle à la bourgeoisie financière qui a caractérisé le néolibéralisme. Il a participé activement aux transformations de la classe ouvrière. Avec l’UGICT, il a lutté contre l’alliance d’une partie des ingénieurs, cadres et techniciens avec la bourgeoisie financière et a participé au passage d’une large partie de cette catégorie d’une situation d’alliance avec la classe ouvrière à la transformation en une fraction de la classe ouvrière. Cette évolution a accompagné la scolarisation massive, avec 80% de la population française qui a aujourd’hui le baccalauréat, l’urbanisation massive, les changements du mode de production avec le numérique et l’intelligence artificielle, le télétravail, et la remise en cause du productivisme avec l’écologie. Il a participé activement à l’évolution de la CGT qui est symbolisée aujourd’hui par la nouvelle secrétaire Générale, Sophie Binet, qui, pour la première fois dans l’histoire de la CGT, est une femme, vient de l’UGICT, est écologiste et n’a pas été membre du PCF. Il était aussi très attentif à l’autre volet de cette évolution, avec la prolétarisation, les non-qualifiés et les précaires, les migrations et l’émergence des pays du Sud. Il faisait le lien entre mai 68 et la rupture de 1989, avec l’échec du soviétisme.

Dans la très belle postface qu’il a rédigé pour son dernier livre, Etienne Balibar revient sur deux contributions majeures de Jean-Louis. « L’institution du travail : ce qui comprend non seulement le syndicalisme, mais aussi les législations sociales et les réglementations internationales, précédant ou suivant les grandes vagues de revendications et de rejet de l’organisation capitaliste du travail, constamment surdéterminées aussi par l’histoire politique et géopolitique. Le processus industriel et de la façon dont sa logique (depuis la conception des produits et de leur rapport à la demande jusqu’à l’organisation du travail, à la recherche de productivité et à la concurrence des unités de production) peut ou non s’autonomiser relativement par rapport aux logiques financières et boursières. Or tout ceci, à l’évidence, est complètement bouleversé aujourd’hui, ce qui fait qu’il faut remettre la question sur le métier. »

Jean-Louis était toujours resté très attaché à l’internationalisme. Il s’était passionné pour les Forums Sociaux Mondiaux qui, pour lui, s’inscrivait dans la continuité et le prolongement de l’internationalisme. Son affection avec Mijo Thomas l’avait rapproché des anciens du PSU.

Il a été, depuis 1968, engagé et très attaché au Cedetim, à l’Aitec et au CICP. Il était attentif aux relations entre la CGT et le Cedetim. Pendant plusieurs années, il organisait tous les trois ou quatre mois, un déjeuner pour discuter de la situation en France et de la situation internationale, lui et moi, avec Louis Viannet d’abord, puis ensuite avec Bernard Thibault.

Jean-Louis était un modèle de la première génération politique, celle des soixante à quatre-vingts ans encore présente. Celle dont la culture, comme la sienne était marquée par la décolonisation, particulièrement l’Algérie et le Vietnam, et mai 68. Cette génération qui part aujourd’hui, partage avec les deux autres générations présentes la composition de la gauche confrontée à la montée des idéologies de droite et d’extrême droite. Jean-Louis était très attentif à ces deux nouvelles générations. Celle des 40 ans à 60 ans qui anime aujourd’hui les mouvements, les syndicats et les associations plutôt que les partis politiques. Ce sont surtout des femmes dont l’engagement est marqué par le mouvement féministe et qui renouvellent la culture politique. La troisième génération, celle des 20 à 40 ans, est aussi féminine et féministe. Pour donner un exemple, sur les 400 personnes qui ont été formé-e-es en vingt ans à Échanges et Partenariat, dans le réseau IPAM, neuf sur dix sont des femmes. Leur culture politique est porteuse du renouvellement du social avec le numérique et l’IA, de l’écologie, des migrations, des peuples autochtones, de la démocratie, de l’éducation et de l’urbain. Elles s’opposent à la montée de l’extrême droite, au retour de la masculinité et des idéologies mortifères.

Bibliographie :

Au milieu du gué. CGT, syndicalisme et démocratie de masse, PUF, 1982 (ISBN 2-13-037458-1)
Produire La Nouveauté. Vers une politique européenne de l’innovation, Économica, 1999.
Une vie de recherches. Une aventure industrielle, syndicale et politique, éditions du Croquant, 2017 (ISBN 978-2-36512130-9)
Étienne Balibar, « Jean-Louis Moynot: un témoin capital », sur blogs.mediapart.fr, 28 août 2017
Témoignage de Jean-Louis Moynot sur le mouvement de mai 1968
Jean-Louis Moynot, Maitron – Editions de