Hommages

Hommage à Yves Cabannes – 3p – 29.01.2025

Hommage à Yves Cabannes

Gustave Massiah
29.01.2025

Yves Cabanes nous a quitté, c’est une grande tristesse. Yves était tellement présent, vif, engagé. Il a beaucoup compté avec ses engagements et ses passions. Il a été un défenseur infatigable du développement urbain équitable et de la justice sociale.

Yves était un universitaire réputé. Il a enseigné à Harvard University Graduate School of Design de 2004 à 2006 et y a coordonné les programmes de recherche sur la gouvernance urbaine et municipale. Il a enseigné à Londres, au Bartlett Development Planning Unit, DPU, dont il a été, à partir de 2015, professeur émérite, après l’avoir présidé de 2006 à 2015.

Après des études à la Sorbonne, à l’ESSEC et à L’École Nationale des Ponts et Chaussées ; il a travaillé au CEESTM, à Mexico, en 1978 ; au GRET Habitat, à Paris et à l’international, depuis 1981 ; à CEARAH Périféria au Brésil en 1989, et à PERIFERIA, à Bruxelles en 1999 ; à la CIGU en 2003, en Équateur et en Amérique Latine.

À la fin des années 1980, il travaille à Fortaleza, avec le PT (Parti des Travailleurs) dans des programmes d’amélioration des logements pour les plus pauvres. Il participe aux premiers Budgets Participatifs qui ont vu le jour en 1989 à Porto Alegre. A partir de l’Équateur, il est conseiller du projet européen URB-AL. A partir des années 2000, il participe au développement des budgets participatifs en Amérique Latine, en Europe et dans le monde. Plus de 400 villes ont mis en place, dans le monde, des budgets participatifs, en liaison avec les Objectifs de Développement Durable et les actions pour l’atténuation des effets du changement climatique. Yves a contribué à la diffusion et à l’implantation des budgets participatifs dans plusieurs villes dans le monde. Il a publié de nombreux ouvrages, manuels et dossiers sur les budgets participatifs dont 72 questions courantes sur les budgets participatifs .Les formes coopératives, communautaires et collectives d’occupation du foncier et leur contribution à la fonction sociale du foncier et du logement

Yves a travaillé en Asie, en Afrique, dans les Pays Arabes et surtout en Amérique latine avec des organisations sociales, des associations et des gouvernements locaux. De 1997 à 2003, il a été coordonnateur régional du Programme de gestion urbaine ONU-Habitat/PNUD pour l’Amérique latine et les Caraïbes ; il y a défendu la gouvernance participative et le développement urbain durable. Il a été conseiller principal auprès du Centre international de gestion urbaine, CIGU, en Équateur, et de la municipalité de Porto Alegre, au Brésil. Il a animé le Réseau international sur la budgétisation participative et les finances municipales. Il a été secrétaire général de RUAF, la Fondation internationale des centres de ressources pour l’agriculture urbaine et la sécurité alimentaire, de 2012 à 2017. En Asie, il a notamment joué un rôle clé en tant que co-investigateur de l’Asia Urban Knowledge Network. Il a été consultant auprès de la Banque asiatique de développement et conseiller pour le projet de système alimentaire de la FAO au Bangladesh. Il a aussi été responsable du Groupe consultatif des Nations Unies sur les expulsions forcées.

Yves a consacré sa vie à la défense, à la promotion et à la réalisation des droits humains liés à l’habitat. Il a progressivement étendu son champ de compétences. Il a travaillé sur l’agriculture urbaine, la souveraineté alimentaire, les budgets et la planification participatifs, les politiques municipales, la production de logements abordables, les initiatives communautaires, les technologies appropriées, les régimes fonciers communautaires, l’emploi et le micro crédit, les systèmes alimentaires urbains locaux, la planification urbaine, la gouvernance locale, l’agriculture vivrière et la lutte contre les expulsions forcées.

Yves a contribué à la recherche urbaine. Il a travaillé sur les favelas et, à la fin des années 1980, a participé à Mutirão 50, au Brésil. Il a travaillé sur les principes d’une cité-jardin du XXIe siècle et sur les cités jardins du futur dans différentes régions du monde. Il a publié régulièrement sur ces sujets et a rédigé avec Philip Ross : 21st Garden Cities of To-Morrow. A manifesto (New Garden City Movement, 2014).

Yves connaissait parfaitement l’histoire des luttes pour l’habitat et de leurs organisations internationales, notamment de la Coalition internationale pour l’habitat (HIC) et de l’Alliance internationale des habitants (AIH). Il y a largement participé. Il en analyse l’évolution dans l’excellent entretien avec Agnès Deboulet dans la revue Mouvements – 2013/2 n°74 – (https://shs.cairn.info/publications-de-yves-cabannes–11746?lang=fr)

Yves raconte comment, au moment d’Habitat I, à Vancouver, en 1976, la première conférence sur les établissements humains, un groupe d’associations décident de créer, au début des années 1980, la Coalition internationale pour l’habitat (HIC). En sont à l’initiative : Han Van Putten, Président de HIC et Secrétaire de l’Union internationale des autorités locales (IULA), John Turner en Angleterre, Hans Verschuure de l’Université de Leuven, David Satterthwaithe à l’IIED (International Institute for Environment and Development), SK Das à l’IHS (Institute for Housing Studies, Rotterdam) et lui-même, Yves Cabannes, autour de la question « comment les communautés autoproduisent leurs quartiers et leurs lieux de vie ». L’année 1987 sera décisive avec la création de la Commission femmes de HIC et la mise en lumière du rôle des femmes dans la production du logement.

HIC se consolide, au long des années 1990, comme une coalition très engagée, autour de deux types d’ONG : celles aux services des organisations sociales et travaillant dans les quartiers populaires, avec les habitants, et d’autre part, celles des ONG composées de professionnels et d’universitaires ou chercheurs engagés et ayant un rôle de think tank. À Istanbul en 1996, lors de la deuxième conférence mondiale sur les établissements humains, un débat fort sur le droit au logement est porté par les ONG de HIC. Les mouvements populaires asiatiques s’organisent autour de ce qui deviendra l’Asian Coalition for Housing Rights (ACHR).

En 1998, c’est la création d’une nouvelle internationale. C’est aussi, en 2003, la création, avec Cesare Ottolini, de l’Alliance internationale des habitants, AIH, en référence à l’AIT, Alliance internationale des travailleurs qui fonda la première Internationale ! L’AIH compte aujourd’hui plus de 300 organisations sociales adhérentes et environ une quarantaine d’ONG, organisations d’appui qui n’ont pas de droit de vote. Un processus similaire se met en place, avec l’émergence d’une autre internationale née pendant la même période, Shacks Dwellers International, SDI (Internationale des habitants de « baraques » ou d’abris) qui se crée en 1996,

En plus de sa participation à HIC, AIH et SDI, Yves a été pendant plusieurs années le coordinateur élu du Groupe de conseil sur les expulsions forcées (AGFE) à l’initiative de la Directrice exécutive de l’agence ONU-Habitat. Il participe à la campagne « Zéro Expulsions » et les mobilisations sur les droits fonciers et le droit au logement. Il soutient la Coalition asiatique pour le droit au logement (ACHR). Il appuie le rôle important joué par les militants et les militantes du Droit au logement (DAL). Il soutient la création de La Via Urbana y Communitaria, qui serait l’équivalent pour l’urbain de ce qu’est La Via Campesina pour le rural.

Il défend le droit à la ville, suivant la proposition de Henri Lefebvre, comme la somme de droits dans la ville. Il défend le « droit au lieu », au-delà du simple droit au logement ; le droit à rester sur place et à être relogé sur place, au cas où cela est vraiment nécessaire. Il défend « la ville comme bien commun », les Commons, Il participe aux débats autour de l’usage, qu’il soit individuel ou collectif et sous différentes formes. Il explore aussi les formes coopératives de propriété et d’usage.

Yves a participé activement au CEDETIM et à l’AITEC pendant de nombreuses années. Il avait notamment participé au livre Le logement en Europe. Délogeons la crise ! coordonné par l’Association internationale de techniciens, experts et chercheurs (AITEC) dans la collection Passerelles, en 2011. Ce livre met en lumière ce qui se passe en Europe, les tendances et les résistances contre les nouvelles formes de production du logement, contre la financiarisation du logement qui entraîne des millions de personnes dans la spirale de la pauvreté et de l’exclusion.

(AITEC, Le logement en Europe. Délogeons la crise ! Ritimo, coll.« Passerelles » ? Paris, 2011)

Merci à Yves pour tout ce qu’il a apporté.