Hommage à Henri Leclerc
Gustave Massiah
22-09-2024
Henri Leclerc faisait partie de la première génération encore présente, de militants ; celle qui quitte aujourd’hui la scène. La deuxième génération, celle des 40 à 60 ans, est féminine et féministe, antiraciste et écologiste. La troisième génération, depuis 2008 est confrontée à l’extrême droite. La culture de la génération d’Henri a été marquée par deux évènements majeurs, la guerre d’Algérie et la décolonisation d’une part, et mai 1968, d’autre part. Henri a été un des membres les plus éminents de cette génération par le rôle qu’il y a joué, en tant que militant et en tant qu’avocat. Il a activement participé à toutes les luttes emblématiques de la gauche de sa génération
Henri était aussi pour moi un ami très cher, un peu un frère aîné. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1965, au PSU, je venais lui annoncer, avec Jean-Yves Barrère, le lancement du CEDETIM, qu’il a toujours accompagné.
L’Algérie et la lutte anticoloniale
Les luttes anticoloniales ont été une des grandes constantes de la vie d’Henri. Il a compris très vite que la décolonisation était une des caractéristiques dominantes de notre époque, quelle déterminait et détermine encore notre situation historique.
Henri s’inscrit au barreau en 1955, à 21 ans. Ses premières plaidoiries, devant des tribunaux militaires et civils, sur des dossiers confiés par Pierre Stibbe et Yves Dechézelle qu’il a accompagné à l’UGS et au PSU, concernent particulièrement des militants anticolonialistes algériens. Il se rend déjà plusieurs fois en Algérie, avant d’y passer trente mois pour son service militaire, en 1958. Sa défense des droits des accusés, pour les droits humains et contre le système colonial, comprend une dénonciation virulente de la torture. Il le raconte dans son premier livre d’entretiens avec Marc Heurgon, Un combat pour la justice, en 1994.
Henri, comme d’autres avocats engagés, a pris des risques personnels pour défendre ces militants et dénoncer les tortures ainsi que les abus commis par l’armée française en Algérie. Il faisait partie de ce groupe d’avocats militants pour les droits humains qui ont souvent combattu, non seulement pour sauver des vies, mais aussi pour dénoncer l’injustice du système colonial. La défense des militants anticolonialistes et le soutien aux luttes anticoloniales a été une constante de sa vie.
La défense des militants anticolonialistes et la défense des autonomistes
La défense des militants anticolonialistes, indépendantistes et autonomistes devient une constante de l’activité d’Henri. En 1964, il participe à une mission de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme qui revendique le droit d’ingérence politique pour défendre dans le monde les droits de l’homme partout où ils sont menacés. Il participe à l’une des premières missions de la Fédération dans le Portugal de Salazar, pour enquêter sur la disparition du général Delgado qui sera assassiné par la police politique portugaise. Il soutiendra alors, pendant des années, la résistance aux dictatures grecques, portugaises et espagnoles et entraînera les associations d’avocats dans cette action.
Henri s’investissait dans des défenses diversifiées, le plus souvent au pénal, en soutien de causes politiques. Pendant plus de vingt-cinq ans, il a assuré la défense de militants guadeloupéens. Il a été très lié aux luttes qui se sont déroulées dans ce pays, dénonçant la situation coloniale qui subsiste malgré le statut de départementalisation de 1946. A partir de 1967, il défend les militants, notamment les syndicalistes ouvriers et paysans, du mouvement nationaliste. Le premier procès dure jusqu’à février 1968. Il y plaide avec les principaux avocats anticolonialistes et notamment Léo Matarasso. Sa plaidoirie, politique et juridique, sera marquante pour le procès. Il est l’avocat des indépendantiste guyanais dans des procès qui sont annulés pour des raisons d’amnistie. Il plaide en 1981 pour les indépendantistes tahitiens. Il intervient en soutien aux Canaques en Nouvelle-Calédonie, politiquement et non professionnellement, en lien avec Jean-Jacques de Félice et Michel Tubiana qui sont en charge du dossier juridique.
Il intervient dans les nouveaux Etats indépendants et peut mesurer l’évolution vers des Etats autoritaires. C’est le cas à Brazzaville où il mesure la dérive d’un Etat qui se revendique du marxisme-léninisme. C’est aussi le cas à Djibouti où il est confronté à la haine entre les Afars et les Issas et aussi à l’évolution vers un Etat autoritaire. Il défend notamment les Iraniens contestataires, les Arméniens de l’Asala. Il défend au Maroc, à partir de 1977, Abraham Serfaty, arrêté en janvier 1972, qui réussit à s’échapper. Il est repris en 1974 et restera dix-sept ans en prison. Il sera, après la libération de Nelson Mandela, le plus ancien prisonnier politique du continent africain. Il faudra attendre 1991 et le livre de Gilles Perrault, Notre ami le roi, pour que Hassan II, cédant aux protestations du monde entier, le libère et l’expulse vers la France. Henri mesure l’importance de la défense des droits et des libertés dans toutes les situations et ne se laissera jamais séduire par les approches qui les relativisent.
La défense des militants anticolonialistes se prolongera pour Henri par la défense des autonomistes bretons et corses. Henri défend le premier réseau du Font de Libération de la Bretagne (FLB) poursuivi devant la Cour de sûreté de l’État pour une série d’attentats commis depuis 1966. Il est confronté à une revendication nationale minoritaire qui se différencie des aspirations décentralisatrices et régionalistes du PSU des années 1960. Henri approfondira sa réflexion sur l’État de droit en approfondissant celle sur l’État-nation.
L’activité d’Henri, au-delà de la défense des militants anticolonialistes, multipliait les actions contre les politiques de domination des Etats et des entreprises. Par exemple, Henri a défendu, en 1999, le CEDETIM, avec Antoine Comte qui défendait Noël Mamère, quand nous avons été attaqué en justice par ELF, au moment de la campagne ELF ne doit pas faire la loi en Afrique. La Cour, à la demande de nos avocats a reproché à ELF de « limiter le libre droit à la critique ».
Le PSU et mai 1968
Henri s’est politiquement engagé très tôt. Il a milité à la JEC (Jeunesse Etudiante Chrétienne), et adhéré, en 1953, à 19 ans au Parti communiste qu’il quitte en 1955. En 1957, il adhère à l’UGS, puis au PSU, dès sa fondation en 1960. Il est candidat du PSU aux cantonales partielles de Sceaux en 1966 et aux législatives de 1967 et 1968. Il entre à la Direction Politique Nationale (DPN) du PSU, en juin 1967, et au Bureau National en 1968.
Pour Henri, Mai 1968 est un moment de rupture qui va bouleverser sa vie. Vivre une situation révolutionnaire qui bouleverse la société et le monde dans lequel on vit est particulièrement maquant. La société peut changer ! le monde peut changer ! Cette ouverture des possibles ne s’oublie pas.
Henri va vivre intensément mai 68, politiquement et aussi professionnellement. Il est l’un des avocats de l’UNEF, et va être directement engagé dans la défense des étudiants et militants arrêtés dès le début de mai 1968. Il défend notamment les étudiants de Nanterre, et s’engage dans une défense dure dans laquelle il dénonce la violence de la répression. Il est en lien étroit avec l’UNEF, et Jacques Sauvageot, et avec le SNE-Sup, avec Abraham Béhar. Il se retrouve en première ligne de la défense du mouvement avec la dissolution le 12 juin 1968 de onze organisations révolutionnaires ayant joué un rôle important en mai, et la poursuite devant la Cour de Sûreté d’État, des personnes accusées de reconstitution de ligue dissoute, Henri s’engage dans un nouveau front judiciaire radicalisé. Il défendait alors des militants de la Gauche prolétarienne, de Vive la Révolution, notamment Roland Castro, de l’UNEF, de la Voix ouvrière (qui devint Lutte ouvrière) et de la Cause du peuple, à l’occasion du procès retentissant Le Bris-Le Dantec, ou encore d’Alain Geismar devant la Cour de Sûreté de l’État (1970). Il défend aussi en 1972 la famille de Pierre Overney, militant de la Gauche Prolétarienne (GP) assassiné par un vigile des usines Renault.
Henri participe avec Jean-Jacques de Félice à la création du Groupe d’action judiciaire qui deviendra le Mouvement d’action judiciaire (MAJ). II participe avec Bernard Lambert, Pierre Vidal Naquet, Jean Chaintron, à la création du Secours Rouge qui sera rejoint par Jeannette Colombel et Jean Paul Sartre. Il est un des plus en vue des juristes engagés qui travaillent avec les mouvements sociaux des années 1970. En juin 1970, il fait partie de ceux qui ont creé le Secours Rouge, qui rassemble des membres de différentes organisations de gauche et d’extrême gauche dont le PSU, autour du mot d’ordre de solidarité contre la répression. Henri y organise un collectif d’avocats assurant la défense des militants, avec Marianne Merleau-Ponty, Monique Antoine ou Josyane Moutet. A la suite des débats et des affrontements qui ont agité le PSU après 1970, il quitte le PSU en juin 1972.
Le cabinet Ornano
Henri va prendre la mesure de mai 68 et en tirer les conséquences sur sa pratique professionnelle. Il crée, avec Georges Pinet, le cabinet Ornano autour de trois innovations majeures : installer un cabinet d’avocats dans le 18ème arrondissement de Paris ; expérimenter un fonctionnement collectif ; lier la pratique professionnelle du droit aux mouvements sociaux, aux syndicats ouvriers et paysans et au mouvement associatif militant. Une boutique de droit, animée par Madeleine Terrasson, était ouverte à ceux qui n’avaient pas habituellement accès au droit. Ce cabinet innove du point de vue de ses pratiques comme de ses objectifs et attire de jeunes avocats politisés, notamment Jean-Pierre Mignard et Henri-José Lergrand, ainsi que Didier Berges, Odile Dhavernas, Franceline Lepany, Hélène Masse Dessen, Marianne Merleau Ponty, Simone Pacot …
C’est principalement autour de la défense des syndicalistes ouvriers et des mouvements paysans que se reconfigure progressivement l’engagement des avocats du cabinet Ornano. Henri y prend toute sa part. Par exemple, il se familiarise avec le monde de la mine en tant qu’avocat de la CFDT des mineurs, notamment après plusieurs accidents mortels ; il se bat aussi aux côtés des paysans du mouvement Paysans-Travailleurs de Bernard Lambert et des paysans du Larzac. Le collectif Ornano a rassemblé un éventail large d’avocats militants, souvent impliqués dans des affaires liées aux droits civiques, aux questions sociales, à la répression des mouvements politiques et aux questions de discrimination.
Dans la lignée de ses réflexions sur la profession d’avocat, sur les honoraires et sur les cabinets collectifs, en partie concrétisée à Ornano, Henri poursuit ses réflexions constantes sur la procédure pénale. Il est alors pleinement reconnu par la profession. Il se présente, en 1982, au Conseil de l’Ordre du Barreau de Paris et y est élu pour trois ans. Il est également très présent, dès les débuts de sa carrière, dans la presse, et publie plusieurs tribunes dans Le Monde. Il est un ardent défenseur de la liberté de la presse, il sera l’avocat du journal Libération depuis ses débuts ; il plaide aussi pour le Canard enchaîné. Il continue à plaider, avec de très bons résultats, dans des affaires marquantes. En 1993, dans une nouvelle période, après la fermeture du cabinet Ornano, il ouvre un cabinet « Leclerc et associés », rue Cassette, dans le 6e arrondissement de Paris.
La LDH
Un autre pan important de la trajectoire d’Henri concerne son engagement à la Ligue des droits de l’Homme. Il entre dès 1968 au Comité central, mais en démissionne peu de temps après, à la suite des tensions relatives à la fois à son soutien à la cause palestinienne, et à des désaccords, entre la LDH et le PSU, au moment de l’élection présidentielle de 1969. C’est en 1982 qu’il est réélu au Comité Central de la Ligue, sous la présidence alors d’Yves Jouffa. Il préside la commission « Immigrés », avant de devenir vice-président en 1986. Il est élu président de la LDH entre 1995 et 2000, succédant à Madeleine Rebérioux, à un moment difficile pour la gauche. Il est reconnu comme un grand défenseur des droits de l’homme. En décembre 2005, Henri Leclerc a fêté les cinquante ans de son inscription au barreau, sans pour autant diminuer son implication comme défenseur dans une grande diversité d’affaires. Il a continué jusqu’à maintenant son activité, en tant que Président d’honneur, au bureau de la LDH, de 2000 à 2024.
Et je ne voudrai pas terminer sans penser à Jeanne, Marie et Aline qui ont tant compté pour lui et lui ont tellement apporté.
Publications
- Un combat pour la justice, Entretiens ave Marc Heurgon. Éditions La Découverte, 1994
- Les médias et la justice, CFPJ, 1996, coécrit avec Jean-Marc Théolleyre,
- La Défense, avec W.-H. Fridman, éd. EDP Sciences, 2002
- Le Code pénal, Éditions du Seuil, 2005
- Parcours d’avocat(e)s, entretien avec Henri Leclerc, par Christophe Perrin et Laurence Gaune, Éditions du Cavalier bleu, 2010.
- La Parole et l’action, éd. Fayard, 2017.
