Hommages

Hommage à Alain Joxe – Gus Massiah et Michel Vigier – 4p – 21.10.2020

Alain JOXE, militant de la Solidarité Internationale

Gustave Massiah et Michel Vigier
21 octobre 2020

 

Parmi ses nombreux engagements internationalistes, nous souhaitons souligner le rôle essentiel et de longue date d’Alain et Cécilia JOXE au sein du CEDETIM.

L’origine du CEDETIM

En sept. 1967, le Centre socialiste de documentation et d’études sur les problèmes du tiers monde CEDETIM est créé par des militants du PSU, souvent coopérants en Afrique ou au Mahgreb, et soucieux d’échanger sur leurs expériences de la « décolonisation » ; très vite, le CEDETIM va s’élargir à d’autres militants mobilisés sur les luttes révolutionnaires en Asie, Afrique et Amérique Latine, et en particulier dans les Comités Vietnam ou le soutien à Cuba et aux « fuecos » latino-américains. C’est alors qu’Alain et Cécilia rejoignent nos activités de réflexion et de mobilisation, à partir de leurs expériences personnelles en Colombie et au Chili, où ils ont vécu plusieurs années

Au début des années 70, et après l’échec de la « coopération rouge » subissant la répression policière,  le CEDETIM redevient une petite structure d’une cinquantaine de militants se réunissant dans leur étroit local du 94 rue ND des Champs ; contre le neo-bolchevisme de l’extrême gauche post-68, le Collectif du CEDETIM apparait comme une structure très souple, ouverte aux initiatives et soucieux de réflexions ; il prend le rôle de « nursing associatif » d’une pléiade de Comités anti-impérialiste soutenant les luttes des peuples dans de nombreux pays du tiers-monde, et en particulier en Afrique du Sud, Angola, Zimbabwe, Maroc, Oman, Tunisie, Palestine..

Les Comites CHILI

C’est dans cette dynamique qu’Alain et Cécilia Joxe participent au printemps 1973, avec d’autres militants du CEDETIM ou proche de lui (Evelyne Chizelle, François Gèze, Alain Labrousse, Jean Mendelson, Patrick Noual et Michel Vigier), à la création du « Comité de soutien à la lutte révolutionnaire du peuple chilien » dit COMITE CHILI.

Après une brochure CEDETIM sur la Colombie, Alain, Cecilia, Patrick Noual et Michel Vigier organisent la publication au printemps 2013 d’une brochure sur le CHILI, avec la collaboration de militants ayant vécu de près ou de loin l’expérience Allende ; soucieuse de ne pas entrer dans les conflits croissants au sein de la Gauche chilienne, cette brochure analyse les forces et les faiblesses du Gouvernement d’Unité Populaire, et la montée des forces contre-révolutionnaires soutenues par la CIA.

Lors du coup d’Etat sanglant d’Augusto Pinochet du 13 sept. 1973, le Comité CHILI réagit immédiatement en appelant à une manifestation devant l’Ambassade, puis à une mobilisation générale ; il va devenir l’instrument central de la création de plus de 300 Comités CHILI dans toutes la France, regroupant des militants de multiples origines, de l’extrême-gauche aux partis traditionnels et aux chrétiens « tiers-mondistes » ; une extraordinaire mobilisation citoyenne va se manifester avec des tracts, des affiches, des collectes, des réunions, des manifestations de rues, dans toute la France ; on se retrouve dans des Assemblées Générales de coordination des mobilisations, on publie un bulletin mensuel, des contacts sont établis avec les Comités d’autres pays, une Conférence européenne se tient en avril 74…

Un temps fort de la mobilisation française arrive le WE du 24 octobre 73, avec 2 jours pour le Chili à la Cartoucherie de Vincennes d’Arianne Mouchkine : un petit groupe animé par Gilles Moinot et MarieJo Taboada va organiser sur quatre scènes différentes des débats notamment animés par Alain, mais aussi des concerts, des spectacles, qui attirent plus de 25 000 personnes pour un soutien éminemment politique au Chili d’Allende. L’importante collecte réunie à la Cartoucherie, plus d’innombrables rentrées en provenance des Comités locaux, vont permettre d’aider la Résistance chilienne pendant plusieurs mois et en particulier les militants ayant réussi à échapper à la sanglante répression et arrivant en Europe et plus particulièrement à Paris

Les mobilisations ultérieures et l’atermondialisme

Depuis les Comités chili, Alain est devenu une des références du CEDETIM. Avec la discrétion qu’on lui connaît, il sera toujours présent et répondra à toutes les sollicitations.

Alain et Cécilia ont fait partie du noyau qui a créé le Centre international de Culture Populaire (CICP). Ils se sont investis dans la collecte d’argent, l’aménagement des locaux, la définition du cicp et son animation, permettant l’acquisition des fameux locaux du 14 rue de Nanteuil dans le XVème. Haut lieu de réunions, conférences, ou travail quotidien des associations, cet ensemble pavillonnaire fut aussi l’occasion de fêtes mémorables, où Cécilia n’était pas la dernière à danser…

Dès le début, on retrouve au sein du CICP les comités qui soutiennent les luttes de libération en Amérique Latine, mais aussi en Afrique, au Moyen Orient, en Asie. Il devient une ruche, où se côtoient les militants des causes les plus diverses, dont ceux de la « Campagne anti-Outspan » (contre l’apartheid sud-africain) ou du Comité pour le boycott du Mundial de football en Argentine (COBA, 1977-1978). Aujourd’hui transféré dans l’immeuble de la rue Voltaire, le CICP accueille 87 associations de solidarité internationale. Alain est connu de toute cette mouvance et il est souvent consulté ou mobilisé par l’une ou l’autre des associations ; il y répond volontiers. Dès le début, il fera partie des « personnalités » qui soutiennent et cautionnent le CICP en butte aux différents ministres de l’intérieur, notamment Poniatowski, puis Pasqua et Pandraud.

En 1981, il participe à la création du CODENE (Comité pour le désarmement nucléaire en Europe) qui prolonge le mouvement END (European Nuclear Desarmement). Ce comité va maintenir les liens avec les mouvements pour la paix en Europe de l’Est. Bernard Dréano explicite par ailleurs l’action du CEDETIM et le rôle d’Alain Joxe dans cet engagement avec Etienne Balibar, Jean Chesnaux et le général La Bollardière.

En 1982, Alain va créer à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales le CIRPES (Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d’études stratégiques) et la revue Le Débat stratégique. Ce sera une des références de la gauche, car il permet de lier la question géopolitique avec la question militaire, avec la réflexion sur la paix et la guerre. Alain Joxe va jouer son rôle de passeur pour toute la gauche. D’un côté, il amène à compléter les approches économiques, sociales et politiques, en prenant en compte les problèmes militaires et la pensée stratégique. De l’autre côté, il renouvelle la recherche par une élaboration théorique, à savoir l’imbrication des affaires militaires et de sécurité avec les principaux aspects économiques, sociaux, culturels et politique de chaque entité étatique. Il est un des initiateurs de la « sociologie de la défense ».

Cela rejoint une autre évolution du CEDETIM, avec la création de l’AITEC (Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs) qui se donne comme objectif la fondation d’une expertise citoyenne sur l’alliance entre les mouvements sociaux d’une part, et les scientifiques et les chercheurs, d’autre part. Le CIRPES est un exemple, particulièrement fécond de cette démarche à laquelle participent plusieurs personnes proches du CEDETIM et notamment Ngo Man Lanh. 

En juillet 1989, le CEDETIM participe au lancement d’une importante mobilisation « pour l’abolition de la dette du tiers monde ». À l’occasion du bicentenaire de la Révolution française et en réaction au Sommet du G7 (réunissant les chefs d’État des sept pays les plus industrialisés) qui se tient alors à Versailles, trois initiatives émergent : une manifestation soutenue par de nombreuses organisations politiques (particulièrement la LCR) et syndicales ; un grand concert place de la Bastille, organisé par Renaud et Gilles Perrault, avec Johnny Clegg, qui réunit 100 000 personnes ; et un « Sommet de sept peuples parmi les plus pauvres », avec le CRID et AGIR ICI, dénonçant les effets de la dette. Le slogan de ces journées : « Dette, apartheid, colonies, ça suffat comme ci ! »  sera le thème d’une large campagne pour l’annulation de la dette au cours des deux années suivantes ; Eric Toussaint lancera, à partir de la Belgique le Comité d’Annulation de la Dette du Tiers Monde.

C’est en effet à ce moment que s’esquisse un mouvement altermondialiste qui va se construire à travers les grandes manifestations internationales puis les forums sociaux mondiaux. L’altermondialisme prolonge, sans le rejeter, l’anti-impérialisme. Le CEDETIM, l’AITEC et le CRID participent activement à la naissance d’ATTAC [en 1998] et à sa direction. Le CEDETIM définit son action stratégique autour du CRID, de ATTAC et des Forums sociaux mondiaux. Alain Joxe sera très présent dans cette dynamique. Il interviendra souvent sur le néolibéralisme, l’ajustement structurel et la dette. Il enrichira à travers ses travaux la compréhension des questions géopolitiques et militaires souvent sous-estimées. 

Sur la dette, les participants aux réunions attendent qu’Alain intervienne. Sa présence l’emporte sur une discrétion affichée. L’effet de surprise se nourrit de sa culture, de son érudition qui lui permet de jongler avec l’Histoire. Ainsi, dans un débat sur la dette, Alain commence en disant : n’oublions pas l’actualité du débat qui a duré deux siècles entre Solon et Aristote. Alain Joxe raconte le débat sur la dette à Athènes à partir de l’annulation par une loi de Solon, à l’origine de la « démocratie athénienne », dès le VI° siècle vers 590 avant J.-C. et la discussion de la politique de Solon par Aristote (IV° Siècle avant JC) pour qui l’endettement par prêt à intérêt engendre de l’asservissement et même de l’esclavage pour dette insolvable. Pour Aristote, quand la monnaie est considérée non plus comme moyen d’échange, mais comme outil de mesure de l’usure, l’enrichissement devient en soi illimité. Une dette infinie suppose alors une soumission totale : l’esclavage.

Alain Joxe rappelle la continuité de l’abolition des dettes. Il cite une coutume juive énoncée dans le Lévitique, l’année jubilaire : tous les cinquante ans, l’abolition, de toutes les dettes esclavagisantes.. Après Solon et Aristote, il rappelle la prière du « Notre Père » qui dit en latin, grec, araméen, pour définir la libération, « effacez nos dettes comme nous aussi nous effaçons les dettes de nos débiteurs » (et non pardonnez nos offenses comme le dit une fausse traduction).

Je me souviens aussi d’un débat du CEDETIM sur le parti, l’Etat et le pouvoir. Emmanuel Terray l’introduit en faisant le parallèle entre la 3ème internationale et l’Eglise, sa doctrine, ses permanents et ses confessions. Son texte s’intitulait : naissance et victoire du parti chrétien du 1er au 3ème siècle. Dans ce débat, Ilan Halévy était aussi intervenu et avait présenté la théorie du terrorisme à partir de l’histoire de la secte des assassins et le projet politique présent dans l’histoire qui avait théorisé l’élimination des dirigeants impies, rappelant aussi l’humanité de Abou Roshd, Averroés, qui avait eu maille à partir, sa vie durant, avec les fanatiques. Alain Joxe intervient alors et insiste sur la conquête de l’Etat par l’Eglise avec Constantin. Il insiste sur l’armée à partir de l’appel au centurion de Saint Paul et des rapports entre Saint Pierre et le centurion Corneille.

Les livres et les articles d’Alain font partie du fond commun du mouvement altermondialiste. Ses thèses et ses hypothèses ont été discutées dans tous les courants de la gauche en mouvement. Il faudrait citer tous ses livres et ses nombreux articles qui sont des apports essentiels sur la pensée stratégique. Il y a peu de publications qui rendent compte de l’importance du débat stratégique, en tenant compte des dimensions militaires et du nucléaire. Avec les travaux de Gérard Chaliand et notamment de l’Anthologie mondiale de la stratégie, les livres de Alain Joxe sont essentiels. Ses dernières publications sont des étapes de la pensée stratégique. Le cycle de la dissuasion (Ed. La Découverte, 1990) est un essai de stratégie critique. Le voyage aux sources de la guerre (Ed. PUF, 1991) permet de comprendre le système de la guerre et de la paix à partir de références prises dans l’histoire ancienne. L’Amérique mercenaire (Ed. Stock, 1992) est une des premières réflexions sur le nouvel ordre géopolitique mondial après la chute du mur de Berlin et la première guerre du golfe. Dans une longue présentation critique du livre, Daniel Bensaïd écrira « à lire et à débattre de toute urgence ». L’empire du chaos (Ed. La Découverte, 2004) éclaire les enjeux de l’après-11 septembre et la stratégie des Etats-Unis pour renforcer leur puissance ; il présente la pensée d’Alain Joxe sur l’Etat, la République et l’Empire. Dans les guerres de l’empire global. Spéculations financières, guerres robotiques, résistance démocratique, (Éd. La Découverte, 2012), Alain Joxe analyse toutes les dimensions de l’empire global du néolibéralisme, la transformation des missions militaires en doctrines policières, la subordination de la « révolution électronique » à la gestion des marchés et à la robotisation de la guerre.