Après la pandémie
L’altermondialisme 2,0 (Chapitre 19)
Gustave Massiah
02-03-2021
Depuis les dernières années, le changement de période dans le monde a été brutal. À la montée des luttes a succédé une période de reprise en main par les classes dirigeantes du capitalisme mondial. Le néolibéralisme est devenu austéritaire et les répressions se sont durcies. Les idéologies sécuritaires, identitaires et racistes se sont imposées dans plusieurs pays avec des poussées fascisantes. Plusieurs gouvernements progressistes, notamment en Amérique Latine, ont été renversés ou se sont épuisés. Les mouvements ont marqué le coup du changement de période. Les mobilisations ont continué, mais les résistances sont devenues prédominantes. L’absence d’un projet commun issu des mouvements et porté par eux s’est traduit par un repli vers le niveau national. L’opposition Nord-Sud s’est complexifiée, tout en restant très présente.
L’impact de la pandémie
La crise de la pandémie et du climat a renforcé cette tendance de reprise en main par des États autoritaires. Elle a bouleversé les situations et les équilibres ; elle a interrogé la solidarité internationale, l’internationalisme et l’altermondialisme. A une crise par définition mondiale, les réponses ont surtout été nationales et étatiques. Les institutions internationales ont été marginalisées. Les mouvements ont répondu par des actions de solidarité locale et par la résistance à leurs États. Les contradictions se sont accentuées. Les affrontements ont opposé dans beaucoup de pays des alliances sécuritaires et de droite populiste, aux mouvements revendiquant les libertés démocratiques, la défense des droits sociaux, l’urgence écologique.
Le défi de se transformer
Les différents mouvements sociaux sont le produit d’une évolution longue, marquée par des lentes évolutions et par des épisodes révolutionnaires. Ils correspondent à différentes cultures qui restent présentes et construisent l’histoire des mouvements. Parmi les mouvements historiques longs, citons les luttes paysannes et les grandes luttes ouvrières ; le mouvement de la décolonisation avec le passage de la première phase de l’indépendance des États à la phase actuelle de libération des peuples ; le mouvement des libertés et des droits avec une nouvelle séquence depuis les années 1960. Une conception du leadership correspond à chacun de ces mouvements historiques. Des mouvements considérables à l’échelle mondiale caractérisent la nouvelle période et définissent de nouvelles formes de leadership. C’est le mouvement des droits des femmes qui remet en cause des rapports millénaires. C’est également au mouvement des peuples autochtones. Et aujourd’hui, les mouvements contre le racisme et les violences policières discriminatoires et racistes. Ces mouvements se réfèrent à la proposition de l’intersectionnalité qui prend en compte l’articulation des différentes formes de l’oppression : les classes, les genres, les origines. Un autre mouvement a pris une grande importance et devient structurant : le mouvement écologiste pour l’urgence climatique et la biodiversité.
L’urgence
À une situation par définition mondiale, celle d’une pandémie, les réponses ont été d’abord nationales et étatiques. Cette situation a démontré les limites des institutions internationales, elle a remis en cause la croyance dans la prédominance du marché mondial capitaliste. Elle a également interrogé les mouvements sur la nécessaire réinvention de l’internationalisme et de l’altermondialisme. Aujourd’hui, les mouvements sont confrontés à la nécessaire redéfinition de l’articulation entre les échelles. Le niveau local s’est imposé comme celui de la survie et de la redéfinition des rapports. La prise de conscience s’est renforcée sur la nécessité et la possibilité de nouveaux rapports sur les manières de travailler, la différence entre ce qui est essentiel et ce qui est profitable, entre les premiers de cordée et les premiers de corvée. Une définition proposée est de considérer le local comme ce qui est universel moins les murs. Les mouvements sociaux et citoyens n’ont pas de sens sans un ancrage local.
Mettre en œuvre les alternatives
Les contradictions de la situation vont s’approfondir avec la crise du néolibéralisme et du capitalisme. La conjonction de la crise sociale, de la crise écologique, de la crise sanitaire et de la crise démocratique renforce la prise de conscience des bouleversements en cours. Avec de grands dangers et de grandes possibilités. Pour rappeler Gramsci, le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Les mouvements doivent participer à la construction du Nouveau Monde. Les alternatives au capitalisme existent, du local avec les transformations, au national avec les luttes pour les droits.
Comme des préfigurations du capitalisme existaient déjà dans le féodalisme, les mouvements peuvent identifier et appuyer les préfigurations du dépassement du capitalisme dans les sociétés actuelles. À l’exemple de l’économie sociale et solidaire qui cherche de nouvelles voies de production tout en luttant contre les récupérations en tout genre.
Cette révolution encore souterraine, mais dont les mouvements localisés, massifs et répétés, forment les principaux points d’accroche, est portée par l’idée partagée à l’échelle mondiale que les inégalités, les injustices, l’arbitraire et la corruption sont insupportables. Et que la révolte pour ne plus les supporter est légitime. D’autant plus légitime qu’il s’agit de l’avenir de l’humanité elle-même, confrontée à une crise climatique et écologique majeure que les pouvoirs en place refusent de prendre en compte. Les révoltes ne sont pas seulement des soulèvements de refus. Les révoltes deviennent des révolutions quand des issues apparaissent possibles. Si les inégalités et les injustices sont devenues insupportables et inacceptables, c’est aussi parce qu’un monde sans inégalités et sans injustices apparaît possible.
Réinventer le politique
L’impératif démocratique nécessite une réinvention du politique. La méfiance des citoyens est considérable ; elle remet en cause les formes représentatives et délégatrices. La question démocratique concerne toutes les sociétés, à toutes les échelles, locales, nationales, mondiales.
On retrouve cette question dans l’appréciation des tentatives de gouvernements progressistes. Comment concilier une transformation sociale et écologique radicale avec une démocratie réelle ? Comment définir, dans des périodes de transition difficiles, des rapports démocratiques entre mouvements, partis et gouvernements ? Nous devons trouver des modes de coordinations entre les « formes mouvements » et les « formes partis ». Les mouvements doivent définir le rôle politique qu’ils peuvent jouer. Les partis doivent abandonner leur prétention d’organisations d’avant-garde destinées à diriger les mouvements. Ils doivent aussi revoir leur stratégie (créer un parti, pour conquérir l’État, pour changer la société) qui instaure l’État en seul acteur du changement.
Construire une réponse internationale
L’engagement citoyen doit déployer son inventivité à toutes les échelles :
- Les mouvements sociaux et citoyens peuvent s’engager dans le mouvement général et considérable des solidarités locales.
- Les mouvements sociaux et citoyens peuvent revendiquer, dans chaque pays, la mise en œuvre de politiques publiques de défense de l’intérêt général et une démarche démocratique d’élargissement des libertés et de l’égalité.
- Le FMI, la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce doivent être déférées devant la Cour Internationale de Justice pour répondre des politiques qui ont mené le monde à la catastrophe écologique, économique et sociale.
- L’annulation des dettes illégales et illégitimes, publiques et privées, sera une première étape dans la redéfinition d’un nouveau système économique international – Une Assemblée générale Extraordinaire des Nations Unies doit être convoquée pour organiser un débat international fondé sur l’approfondissement et l’effectivité de la Déclaration Universelle des Droits Humains et sur l’élaboration d’une déclaration des droits des peuples et des droits de la planète.
Pour en savoir davantage
- Massiah, Gustave avec Élise Massiah, Une stratégie altermondialiste, La Découverte, 2011.
- Azam, Geneviève, Le temps du monde fini, vers l’après capitalisme, Les Liens qui libèrent, 2010.
