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Austéritarisme et limites du néolibéalisme – version longue – RITIMO – 14p – 06.01.2021 – néolibéralisme

L’austéritarisme traduit les limites du néolibéralisme

version longue

Gustave Massiah
06-01-2021

1.

Et après le néolibéralisme ? Un nouveau système de contradictions

Ce texte part de la situation actuelle et de ses prolongements possibles[1]. Il s’interroge sur les suites possibles du néolibéralisme en faisant l’hypothèse que son dépassement est d’actualité et que l’avenir n’est pas prédéterminé.

Deux chocs considérables ont eu lieu ; ils auront des conséquences dramatiques. La crise financière, économique et sociale de 2008 a ébranlé le système mondial ; la crise de la pandémie et du climat accentue les déséquilibres et ouvre un avenir contradictoire. L’interrogation ne porte pas sur la description des avenirs possibles mais sur la nature du nouveau système de contradictions qui en déterminera les issues.

La crise financière et sociale de 2008 a montré les limites du néolibéralisme ; la réponse qui a été apportée est une reprise en main avec une évolution austéritaire, combinant austérité et autoritarisme. Elle a répondu aux révoltes et aux insurrections en cascade qui ont suivi cette crise, depuis 2011, dans plus de cinquante pays.

Le deuxième choc est celui de la pandémie et du climat qui a démontré la fragilité du système. Il modifie les perspectives. Il met en avant des impératifs, la question de la santé et l’urgence climatique et écologique. Il montre l’ampleur des contradictions économiques, sociales, géopolitiques, idéologiques. Il modifie le système des contradictions qui vont caractériser l’avenir.

L’austéritarisme qui a été imposé après la crise de 2008 est reconduit comme seule sortie possible de la crise actuelle. C’est une illusion. Mais il faut rentrer dans le détail puisque cette proposition reste la stratégie dominante de la reprise en main par les forces dominantes. Elle est la première étape de l’avenir. L’austéritarisme est le point d’arrivée historique du néolibéralisme confronté à cette crise.

Pour le comprendre, nous allons revenir sur l’histoire du néolibéralisme en gardant à l’esprit la question de sa crise et de son dépassement. Pour réfléchir sur les avenirs possibles, nous allons examiner l’évolution des contradictions que provoque la crise du néolibéralisme.

Une question se pose : la crise du néolibéralisme entraîne-t-elle la crise du capitalisme en tant que mode de production dominant ? je me référerai à l’analyse de Immanuel Wallerstein qui estimait que nous sommes entrés dans une crise structurelle profonde qui ne se résoudra pas par une nouvelle phase du capitalisme. Il estimait qu’un nouveau mode de production allait succéder au capitalisme dans les trente ou quarante prochaines années. Mais, il soulignait que, si la fin du capitalisme est historiquement certaine, cela n’entraînait pas automatiquement l’avènement d’un monde idéal. Il pensait qu’un nouveau mode de production « post-capitaliste » pourrait être inégalitaire. Il voyait la possibilité de plusieurs bifurcations : « celle débouchant sur un système non capitaliste conservant du capitalisme ses pires caractéristiques (hiérarchie, exploitation et polarisation), et celle posant les bases d’un système fondé sur une démocratisation relative et un égalitarisme relatif, c’est-à-dire un système d’un type qui n’a jamais encore existé.

De la décolonisation au néolibéralisme

Le court vingtième siècle, de 1914 à 1980, a été caractérisé par les deux guerres mondiales, les révolutions, soviétique en 1917 et chinoise en 1949, un monde bipolaire de 1945 à 1989. Il a vu se succéder plusieurs formes de capitalismes. La fin du 19ème siècle est caractérisée par la structuration des grands groupes économiques et financiers et le passage du capitalisme concurrentiel au capitalisme monopoliste.

Pour répondre à la crise de 1929, Roosevelt fait adopter en 1934, sous le nom de New-Deal, un nouveau modèle de développement, fordiste et keynésien. Mais ce modèle ne sera appliqué qu’en 1945, après la guerre mondiale. Il implique des concessions sociales importantes. Après la guerre, il sera aussi adapté pour laisser une place aux pays nouvellement indépendants. A partir de la fin des années 1970, une nouvelle phase du capitalisme va s’imposer, le néolibéralisme.

Cette évolution économique et géopolitique ne met pas en évidence l’évolution politique majeure. On pourrait aussi caractériser le 20ème siècle, et le relire comme le siècle de la décolonisation. La décolonisation est une révolution dans l’Histoire de l’Humanité ; le moment où chaque peuple et tous les peuples conquièrent le droit de définir leur Histoire et de participer à l’Histoire de l’Humanité. Le 20ème siècle est plutôt celui de la première phase de la décolonisation, celle de l’indépendance des Etats, en considérant que, au-delà de cette première phase, la décolonisation n’est pas terminée et marque la période actuelle et à venir.

A partir de 1920, le Congrès des peuples d’Orient à Bakou et la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale en 1927 à Bruxelles vont mettre en avant l’alliance stratégique entre les mouvements communistes et les mouvements de libération nationale. Les luttes anticoloniales, appuyées par les révolutions soviétiques de 1917 et la révolution chinoise de 1949, vont restreindre et mettre en crise le champ d’expansion de l’impérialisme et du capitalisme.

La conférence de Bandoeng en 1955 proclame l’égale souveraineté des peuples et des nations. En 1961, le mouvement des non-alignés est lancé ; il définira ses positions avec la Déclaration de La Havane en 1979 en affirmant « l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité des pays non alignés dans leur lutte contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme et toute forme d’agression étrangère, d’occupation, de domination, d’interférence ou d’hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politiques ». Elle propose aussi de promouvoir la solidarité entre les peuples du Tiers-Monde. La notion de Tiers Monde avait été définie par Alfred Sauvy, non pas comme le regroupement des pays pauvres, ni comme un troisième monde, mais comme, à l’exemple du Tiers-Etat de la révolution française qui regroupait les classes exclues de la décision politique, comme l’ensemble des pays exclus de la décision politique.

Le mouvement des non-alignés va tenter de définir un modèle de développement[2] qui prenne à la fois en compte le modèle keynésien, sur les formes étatiques de régulation, et le modèle soviétique, notamment sur l’industrie lourde et l’agro-industrie. Il met en avant le rôle prédominant de l’Etat dans la conduite de l’économie. Ce modèle trouvera en partie son expression dans la déclaration sur le droit au développement qui sera adopté en 1986 par l’Assemblée des Nations Unies[3]. Mais depuis la fin des années 1970, une autre notion du développement s’est imposée, celle du néolibéralisme.

3.

La victoire du néolibéralisme

Le néolibéralisme est une réponse à la décolonisation et aux concessions sociales du modèle keynésien et fordiste. A partir de la récession économique du milieu des années 1970, une nouvelle conception du développement va devenir dominante ; elle s’imposera complètement dans les années 1980. Le modèle néolibéral définit les politiques de l’ajustement structurel. Il est d’abord imposé, à travers la crise de la dette, aux pays du Sud, avant d’être adapté et généralisé à toutes les sociétés.

À partir de 1977, le contexte international change. La crise pétrolière a divisé durablement le front, fragile, des pays du Sud. Les pays pétroliers mènent leur offensive, au détriment des pays non-pétroliers du Sud, faisant éclater le front de la décolonisation. Sur la scène internationale, la rupture entre l’URSS et la Chine dégage la route à l’offensive des pays occidentaux. Le recyclage des pétrodollars, mis en place par les pays industrialisés pour compenser et retourner à leur profit l’augmentation des prix du pétrole en 1973 et 1977, prépare la reprise en main. La dette du tiers monde, accentuée par les déséquilibres macroéconomiques structurels, explose à la suite des politiques monétaristes, de l’évolution des taux de change et des taux d’intérêt. La Banque fédérale américaine triple les taux d’intérêt. C’est un coup d’Etat monétaire mondial. L’objectif principal des politiques économiques et sociales n’est plus le plein emploi, il devient la lutte contre l’inflation. Le recours aux institutions financières internationales devient un passage obligé pour le financement du développement.

Le modèle mis en place est celui de l’ajustement structurel : il s’agit d’ajuster structurellement chaque économie, chaque société, au marché mondial[4]. Le libre-échange impose l’interdiction de freiner les importations et accentue la nécessité d’exporter. Les entreprises multinationales doivent pouvoir investir où et quand elles veulent, et peuvent sortir librement leurs bénéfices. La logique est assez simple, le marché se suffit à lui-même, plus besoin d’autre régulation et surtout pas de la régulation économique par les Etats. L’ajustement structurel impose une nouvelle pensée du développement. Il entraîne la réduction du rôle des États dans l’économie, la priorité donnée à l’exportation qui entraîne l’exploitation effrénée des ressources, l’ouverture internationale des échanges, la priorité à l’investissement international et aux privatisations, la flexibilité et la pression sur les salaires, la réduction des systèmes publics de protection sociale, la réduction des dépenses budgétaires considérées comme improductives (qui se traduit par la réduction des budgets de santé et d’éducation), la dévaluation des monnaies.

Une nouvelle logique dominante s’impose, celle du marché mondial des capitaux. La financiarisation caractérise une refondation révolutionnaire du capitalisme ; une révolution conservatrice en rupture avec la pensée économique qui prévalait de 1945 à 1980. L’offensive contre la décolonisation accompagne la reprise en main par les pays dominants de l’économie mondiale. L’appel à prêter aux pays du Sud a précédé la crise de la dette. La gestion de la crise de la dette et l’ajustement structurel servent d’arme politique pour la  « remise au pas » des pays du Sud. Cette offensive économique, qui ne néglige pas les interventions militaires menées à partir de prétextes divers, s’appuie sur les contradictions internes des régimes issus de la décolonisation, notamment sur la question des libertés, de la démocratie et de la corruption.

Le modèle s’impose du fait des difficultés et des échecs des politiques liées aux modèles d’indépendance nationale. La construction de l’État, au départ moyen du développement, est devenue une fin en soi. Elle s’est traduite par le développement de bases sociales spécifiques, administration et couches moyennes associées, par la priorité donnée à des armées bien équipées, à des polices arrogantes et à des services spéciaux omniprésents. La fonctionnarisation accélérée et l’urbanisation galopante ont provoqué un déséquilibre structurel des fondamentaux économiques (budget, balance commerciale, balance des paiements). La modernisation de l’agriculture, telle qu’elle a été conduite, marquée par la logique de l’industrialisation, a exclu une majorité écrasante de la paysannerie pauvre. Les entreprises d’État, à priori considérées comme inefficaces, n’ont pas été capables de réduire la dépendance technologique et commerciale par rapport aux multinationales. La bureaucratie et la corruption ont gangrené les sociétés. Le déni des droits fondamentaux et l’absence de libertés ont achevé de réduire à néant la crédibilité de ces régimes. Le modèle a échoué du fait de ses contradictions internes, par la rupture de l’accord politique entre les dirigeants et les peuples ; et du fait des causes externes, par la reprise en main du système international. La crise de la décolonisation, de sa première phase, celle de l’indépendance des Etats, est ouverte.

Cette nouvelle famille de politiques, expérimentées et imposées dans le Sud sous le nom de « programmes d’ajustement structurel », gagnera le Nord, sous le nom de « plan de stabilité ou d’austérité », de « politique de libéralisation ou de modernisation ». C’est aussi l’affirmation que la croissance est la condition du progrès et de la modernité et que cette croissance passe par l’expansion du marché mondial et la liberté donnée aux acteurs principaux du marché mondial : les entreprises multinationales qui apporteraient le progrès technique. Ce récit du monde est relayé par une action écrasante de tous les moyens de communication comme le récit du seul monde possible.

Cette poussée de la droite et de l’extrême droite a commencé, pendant quarante ans, par une bataille pour l’hégémonie culturelle autour de cinq offensives. La première offensive, idéologique, a porté d’abord sur trois questions : contre les droits et particulièrement contre l’égalité, les inégalités seraient justifiées parce que « naturelles » ; contre la solidarité, le racisme et la xénophobie s’imposent ; contre l’insécurité, l’idéologie sécuritaire serait la seule réponse possible. La deuxième offensive est militaire et policière ; elle a pris la forme de la déstabilisation des territoires rétifs, de la multiplication des guerres, de l’instrumentalisation du terrorisme. La troisième offensive a porté sur le travail, avec la remise en cause de la sécurité de l’emploi et la précarisation généralisée, par la subordination de la science et de la technologie, notamment du numérique, à la logique de la financiarisation. La quatrième offensive a été menée contre l’Etat social par la financiarisation, la marchandisation et la privatisation ; elle a conduit à la corruption généralisée des classes politiques. La cinquième offensive, dans le prolongement de la chute du mur de Berlin en 1989, a porté sur la disqualification des projets progressistes, socialistes ou communistes.

 

4.

L’altermondialisme est le mouvement antisystémique du néolibéralisme

Le mouvement altermondialiste[5] est le mouvement anti-systémique du néolibéralisme considéré comme une phase de la mondialisation capitaliste. Il s’oppose à sa logique et à ses conséquences : la financiarisation et la régulation par le marché mondial des capitaux, l’ajustement forcé de chaque société au marché mondial par les politiques néolibérales et les programmes d’ajustement structurel, la marchandisation et les privatisations.

De 1980 à 1989, la première phase de l’altermondialisme est portée par les luttes contre la dette, les famines et l’ajustement structurel. Elle est surtout menée dans les pays du Sud. On assiste alors à la contestation croissante de la mondialisation. Des émeutes contre la dette éclatent dans tous les continents. En 1984, à Hiroshima, des mouvements asiatiques proposent de lancer une alliance globale des peuples (Global alliance of people). En 1988, de fortes mobilisations contestent l’assemblée annuelle du FMI et de la Banque Mondiale à Berlin.

C’est à Hiroshima qu’est formalisée l’idée que les acteurs du changement social sont

les mouvements sociaux et citoyens. Ce ne sont évidemment pas les acteurs économiques, les entreprises, mais ce ne sont pas non plus les Etats ou les partis. C’est le rejet de la stratégie : créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société. Les mouvements sont porteurs du changement à l’image de La Via Campesina qui regroupe des centaines de millions de paysans et qui revendique l’agriculture paysanne par rapport l’agro-industrie, la sécurité alimentaire, le refus des OGMs.

De 1989 à 1999, la deuxième phase du mouvement altermondialiste développe la contestation des institutions internationales et de la mondialisation. Le mouvement anti-systémique s’oppose à cette redéfinition et particulièrement à la prétention de subordonner le droit international au droit aux affaires. Après la chute du mur de Berlin, en 1989, la victoire du capitalisme néolibéral et de la Triade (Etats-Unis, Europe, Japon) est alors incontestée. Les vainqueurs veulent construire un système international correspondant à leur hégémonie. La chute du mur de Berlin sera suivie de la première guerre d’Irak pour signifier que les nouveaux vainqueurs n’accepteront aucun compromis et que la reprise en main des pays du Sud sera accentuée. Commence alors une période de revanche sociale et d’arrogance néolibérale. Dans la bataille pour l’hégémonie culturelle, deux ouvrages complètent l’idéologie néolibérale : La Fin de l’histoire et le dernier homme, essai de Francis Fukuyama, affirme que le capitalisme est indépassable, et que ceux qui s’y opposent sont des déviants ; Le Choc des civilisations écrit par Samuel Huntington, se traduit par la recherche d’un nouvel ennemi nécessaire : ce sera l’Islam.

Dans cette période, de nouveaux mouvements s’organisent. Des campagnes et des plates-formes s’élaborent à l’échelle mondiale en liaison avec les contre-sommets internationaux organisés avec la société civile, par les Nations Unies, confrontées à la volonté de marginalisation menée par le G8. C’est le cas par exemple de l’environnement à Rio en 1992, des luttes féministes à Pékin en 1995, des droits humains à Vienne en 1994, de l’habitat et de la ville à Istanbul en 1996. Des grandes campagnes sont menées sur la dette, la responsabilité sociale et environnementale des entreprises, les paradis fiscaux, la taxation financière internationale, la pauvreté et les mouvements comme l’économie sociale et solidaire, le commerce équitable. Les luttes sociales au Nord vont prendre de l’ampleur à partir de 1994 et 1995.

En 1996, les zapatistes organisent les premières rencontres intergalactiques. Ils mettent en avant la nécessité d’un projet de transformation, sociétale et politique, radicale. Ils expérimentent l’auto-organisation à l’échelle d’un territoire, l’autogouvernement local, l’écologie à travers le rapport à la Nature, le rapport entre le local et le mondial.

En 1999, à Seattle, le mouvement de contestation apparaît en pleine lumière sur la scène publique internationale à l’occasion de la Conférence de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). L’échec des négociations de l’OMC a mis en évidence les positions des mouvements qui contestaient l’AMI (Accord Multilatéral d’Investissements) et l’OMC. Il a donné un nouveau souffle aux mobilisations et accru la confiance des mouvements porteurs d’initiatives et de propositions, combinant le refus de la mondialisation capitaliste et l’altermondialisme. Il a mis en évidence les réseaux internationaux de mouvements sociaux.

Dans la bataille pour l’hégémonie culturelle, les attentats de New York, en septembre 2001, accélèrent le virage néoconservateur ; l’idéologie sécuritaire et la xénophobie prennent le pas sur la référence au progrès et aux libertés. La nouvelle période combine la domination économique néolibérale et l’instrumentalisation du terrorisme. Elle ne freine cependant pas les formes nouvelles de résistance, le mouvement antisystémique altermondialiste et le processus des forums sociaux qui vient de commencer.

A partir de 2000 et surtout jusqu’en 2008, la troisième phase du mouvement altermondialiste est caractérisée par le processus des forums sociaux. Après Seattle, le mouvement décide de se réunir sur ses propres valeurs pour discuter des résistances et des alternatives. Il se réunit à Porto Alegre en 2001 et 2002, et crée le Forum Social Mondial en contrepoint du Forum économique mondial qui se réunit à Davos. Il adopte le mot d’ordre « un autre monde est possible » en réponse à Mme tatcher qui affirmait « il n’y a pas d’alternative ». Après les mobilisations au Québec contre la zone de libre-échange américaine, le sommet du G8, en 2001, à Gênes a été marqué par des mobilisations massives d’une nouvelle génération militante.

La solidarité internationale entre les peuples du Sud et du Nord est une réponse à l’idée absurde, et mortelle, de la guerre des civilisations. Le droit doit l’emporter, dans chaque société et au niveau international. Le droit international ne peut être fondé que sur le respect des droits humains, des droits civils et politiques, des droits économiques, sociaux et culturels. La convergence avec le mouvement antiguerre se manifeste d’abord en 2002 au Forum social européen qui se déroule à Florence, puis en janvier 2003 au Forum social mondial, à Porto Alegre. Le 15 février 2003, dix millions de personnes manifestent dans le monde entier contre la guerre en Irak.

Le mouvement altermondialiste ne cesse de s’élargir et de s’approfondir. L’élargissement géographique d’abord avec les Forums Sociaux Mondiaux à Porto Alegre (Brésil), Mumbaï (Inde), Nairobi (Kenya), Bamako (Mali), Caracas (Vénézuela) et Karachi (Pakistan), puis les forums continentaux, les forums nationaux et régionaux. L’élargissement est social ensuite, avec les mouvements paysans et les mouvements de sans-terre, les syndicats ouvriers, les No-Vox, les peuples indigènes, les Dalits (caste des Intouchables, en Inde), les comités de quartiers dégradés et de bidonvilles, les forums de migrants, la marche mondiale des femmes, les camps de jeunes, les consommateurs et les écologistes, … L’élargissement thématique enfin, avec les forums sectoriels, comme ceux de l’éducation, de la santé, de l’eau, de la protection sociale, du climat et de la biodiversité et avec les forums associés des autorités locales, des parlementaires, des juges, des scientifiques. Ces élargissements géographiques, sociaux et thématiques construisent une autre approche de la transformation soiale. Ils préparent la remise en cause fondamentale qui va se développer à partir de 2008.

5.

La crise de 2008 et l’imposition de l’austéritarisme

Les chocs financiers de 2008 confirment l’hypothèse de l’épuisement du néolibéralisme et de la fragilité du capital financier. Les politiques de sortie de crise, l’endettement et les plans d’austérité ont exacerbé les inégalités et la défiance envers les politiques. La prise de conscience écologique, confirmée par le réchauffement climatique, la diminution de la biodiversité, les pollutions globales, confirme les limites du capitalisme et du productivisme. Des hypothèses sont avancées sur un épuisement du capitalisme comme mode de production hégémonique. Etant entendu que ce qui succèderait au capitalisme ne sera pas forcément un mode juste et équitable ; l’Histoire n’est pas écrite et n’est pas linéaire.

Le monde est en plein bouleversement.

Les Nations Unies ont mis en place une commission présidée par Joseph Stiglitz et Amartya Sen souvent qualifiés de néo-keynésiens. Elle part de l’économie verte qu’il s’agit de maîtriser et propose un Green New Deal. La proposition est celle d’un réaménagement en profondeur du capitalisme à partir d’une régulation publique et d’une redistribution des revenus. Elle est encore peu audible aujourd’hui car elle implique un affrontement avec la logique dominante, celle du marché mondial des capitaux, qui refuse les références keynésiennes et qui n’est pas prêt à accepter qu’une quelconque inflation vienne diminuer la revalorisation des profits. Il faut rappeler que le New Deal adopté en 1933 n’a été appliqué avec succès qu’en 1945, après la deuxième guerre mondiale. Dans la situation actuelle, c’est le durcissement du néolibéralisme qui l’a emporté

Le Forum Social Mondial a bien abordé la crise de 2008, et le forum de Belém en 2009 a été fondateur de ce point de vue. Il a vu la montée en puissance de mouvements très actifs (les droits des femmes, la Via Campesina, les peuples autochtones, les écologistes), il a mis en avant les rapports entre l’espèce humaine et la Nature. Il a ébauché une démarche stratégique en soulignant la nécessaire résistance (propositions contre la financiarisation et la mondialisation néolibérale) et mis en avant la recherche d’alternatives et de ruptures.

A Belém, ces mouvements ont affirmé : s’il s’agit d’une remise en cause des rapports entre l’espèce humaine et la Nature, il ne s’agit pas d’une simple crise du néolibéralisme, ni même du capitalisme, il s’agit d’une crise de civilisation celle qui dès 1492 a défini certains fondements de la science contemporaine dans l’exploitation illimitée de la Nature et de la planète. C’est de là que date la définition d’un projet alternatif, celui de la transition sociale, écologique, démocratique, y compris politique et géopolitique. Cette transition s’appuie sur de nouvelles notions et de nouveaux concepts : les biens communs, la propriété sociale, le buen vivir, la démocratisation radicale de la démocratie, …

Cette démarche renouvelle la notion de transition qui n’est pas la conception d’une démarche progressive et réformiste ; elle inclut la nécessité de ruptures et de révolutions. Elle remet toutefois en cause l’idée du « grand soir » résumé par la prise du pouvoir d’Etat.  L’hypothèse est que les rapports sociaux de dépassement du capitalisme préexistent dans les sociétés actuelles, comme les rapports sociaux capitalistes se sont construits dans la société féodale. Quels sont alors les rapports sociaux du dépassement qui cherchent à émerger dans les sociétés actuelles ? Il y a donc une liaison dialectique et complexe entre rupture et continuité, ce qui donne une nouvelle approche théorique aux pratiques alternatives qui complètent les luttes et l’élaboration théorique dans l’invention d’un nouveau monde.

Dès 2011, les réponses des peuples à la crise du capitalisme se déclinent sous la forme des insurrections populaires qui peuvent être qualifiées de révolutionnaires. Ce sont des dizaines de mouvements populaires qui mettent dans des dizaines de pays des millions de personnes sur les places. Rappelons les printemps arabes à partir de Tunis et du Caire ; les indignés en Europe du Sud, les occupy à Londres et New York, les étudiants chiliens, le parc Taksim à Istanbul, les carrés rouges au Québec, les parapluies à Hong Kong, les « gens ordinaires » à New Delhi, … On retrouve partout les mêmes mots d’ordre : le refus de la pauvreté et des inégalités, le rejet des discriminations, les libertés et le refus des répressions, la revendication d’une démocratie à réinventer, l’urgence écologique. Et partout, un nouvel enjeu, le refus de la corruption, le rejet de la fusion des classes politiques et des classes financières qui annule l’autonomie du politique et entraîne la méfiance des peuples par rapport aux instances du politique.

A partir de 2011, au FSM de Dakar, une évolution des Forums Sociaux mondiaux s’amorce[6]. L’hypothèse est que le décrochage a été profondément culturel. Les mouvements qui se sont retrouvés dans les FSM partagent une culture qui fait référence au mouvement ouvrier et aux mouvements de libération nationale. Les nouveaux mouvements et les nouvelles générations ne rejettent pas cette culture mais ils ne se reconnaissent pas totalement dans ses présupposés et dans les modes d’action. Le débat a porté notamment sur les formes de représentation et de délégation. Certains mouvements peuvent faire le lien, le mouvement des femmes, les peuples autochtones, les mouvements antiracistes. C’est pourquoi l’intersectionnalité (classe, genre, origine) est à approfondir. L’alliance avec le mouvement écologique et l’urgence climatique est fondamentale. Le FSM cherche difficilement à être l’espace des nouveaux mouvements. C’est à Dakar aussi qu’a été actée l’évolution vers un processus FSM avec la montée en puissance et la multiplication des forums nationaux, régionaux et thématiques. Et même dans certains pays des tentatives non abouties de forums sociaux locaux.

A partir de 2013, l’arrogance néolibérale reprend le dessus et confirme les tendances qui ont émergé dès la fin des années 1970. Les politiques dominantes, d’austérité et d’ajustement structurel, sont réaffirmées. La déstabilisation, les guerres, les répressions violentes et l’instrumentalisation du terrorisme s’imposent dans toutes les régions. Des courants idéologiques réactionnaires et des populismes d’extrême-droite sont de plus en plus actifs. Les racismes et les nationalismes extrêmes alimentent les manifestations contre les étrangers et les migrants. Ils prennent des formes spécifiques comme le néo-conservatisme libertarien et évangéliste aux Etats-Unis, les extrêmes-droites et les diverses formes de national-socialisme en Europe, l’extrémisme djihadiste armé, les dictatures et les monarchies pétrolières, l’hindouisme extrême, etc. Dès 2013, commencent les contre révolutions avec la montée des idéologies racistes, sécuritaires, xénophobes. Le néolibéralisme durcit sa domination et renforce son caractère sécuritaire appuyé sur les répressions et les coups d’état. Les mouvements sociaux et citoyens se retrouvent en position défensive, même si dans le moyen terme, rien n’est joué[7].

Il nous faut prendre la mesure des conséquences d’une période de contre-révolutions. Actuellement nous vivons une période de plusieurs contre révolutions conservatrices : la contre révolution néolibérale, celle des anciennes et nouvelles dictatures, celle du conservatisme évangéliste, celle du conservatisme islamiste, celle du conservatisme hindouiste.  Elle rappelle que les périodes révolutionnaires sont généralement brèves et souvent suivies de contre révolutions violentes et beaucoup plus longues. Mais, les contre-révolutions n’annulent pas les révolutions et le nouveau qui a explosé continue de progresser et émerge, parfois longtemps après, sous de nouvelles formes. Le durcissement des contradictions et des tensions sociales explique le surgissement des formes extrêmes d’affrontement. Mais, il y a aussi une autre raison à la situation, ce sont les angoisses liées à l’apparition d’un nouveau monde. Trump aux Etats Unis, Bolsonaro au Brésil, Orban en Hongrie, Modi en Inde et Duterte aux Philippines, …, en sont les visages grimaçants.

Il faut s’interroger sur les nouveaux monstres et les raisons de leur émergence. Ils s’appuient sur les peurs autour de deux vecteurs principaux et complémentaires : la xénophobie et la haine des étrangers ; les racismes sous leurs différentes formes. Il faut souligner une offensive particulière qui prend les formes de l’islamophobie ; après la chute du mur de Berlin, l’« islam » a été institué comme l’ennemi principal dans le « choc des civilisations ». Cette situation résulte d’une offensive menée avec constance depuis quarante ans, par les droites extrêmes, pour conquérir l’hégémonie culturelle. Elle a porté principalement sur deux valeurs. Contre l’égalité d’abord en affirmant que les inégalités sont naturelles. Pour les idéologies sécuritaires en considérant que seules la répression et la restriction des libertés peuvent garantir la sécurité.

Le durcissement des contradictions et des tensions sociales explique le surgissement des formes extrêmes d’affrontement. Le durcissement commence par celui de la lutte des classes et s’étend à toutes les relations sociales. La volonté d’accumulation de richesses et de pouvoirs est insatiable. Face à cette démesure, on assiste à un refuge dans le retour du religieux. La confiance dans une régulation par l’Etat est fortement atteinte. La classe financière a réussi à subordonner les Etats. Et le projet de socialisme d’Etat a sombré dans les nomenklaturas et dans les nouvelles oligarchies.

L’austéritarisme s’est imposé. Le néolibéralisme ne cherche pas à convaincre ; il revendique la conjonction de l’austérité et de l’autoritarisme. Il adopte la stratégie du choc très bien décrite par Naomi Klein ; aller jusqu’au bout de la violence pour écraser les résistances. Près de vingt ans après la chute du mur de Berlin, le néolibéralisme abandonne ses références aux libertés. Il ne cherche plus à convaincre, il ne cherche plus qu’à imposer. L’austéritarisme marque les limites du néolibéralisme en tant que système stable.

La bataille pour l’hégémonie culturelle se poursuit. La situation ne se réduit pas à la montée des positions de droite extrême ; elle est marquée par la permanence des contradictions. La dimension économique et financière, la plus visible, est une conséquence qui se traduit dans les crises ouvertes alimentaires, énergétiques, climatiques, monétaires, etc. La crise structurelle articule cinq contradictions majeures : économiques et sociales, avec les inégalités sociales et les discriminations ; écologiques avec la destruction des écosystèmes, la limitation de la biodiversité, le changement climatique et la mise en danger de l’écosystème planétaire ; géopolitiques avec les guerres décentralisées et la tendance à un monde multipolaire ; idéologiques avec l’interpellation de la démocratie, les poussées xénophobes et racistes ; politiques avec la corruption née de la fusion du politique et du financier qui nourrit la méfiance par rapport au politique et abolit son  autonomie, qui interpelle les formes de la démocratie représentative.

6.

La crise de la pandémie et du climat

La crise de la pandémie n’est pas une parenthèse, c’est une rupture[8]. D’abord par l’ampleur du phénomène. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que plusieurs milliards de personnes sont enfermées chez elles, en même temps, sur instruction des autorités et sans protester. Ensuite par la prise de conscience collective que quelque chose de fondamental est advenu et qui ne nous fera pas retrouver le monde d’avant. Il est clair que nous allons vivre avec des pandémies répétées. Celle que nous avons vécue n’est pas un accident. Au cours des dix ou quinze dernières années, nous avons eu plusieurs avertissements, le VIH, Ébola, le Sras… D’une manière ou d’une autre, l’épisode actuel de cette crise va passer. La question sanitaire ne disparaîtra pas. On ne reprendra pas comme avant. Qu’est-ce que cela implique ? Qu’est-ce qui peut changer ? Quelles sont les bifurcations possibles ?

La pandémie n’est qu’une facette de la rupture. La covid-19 n’est pas seulement la cause de la rupture et des grandes discontinuités. C’est plus qu’un révélateur. Elle est liée à l’urgence écologique, à l’urgence climatique et à l’écroulement de la biodiversité ; elle a accentué la prise de conscience de la rupture écologique. L’écologie s’impose comme incontournable dans la compréhension de l’évolution. Le climat, la biodiversité, la cohabitation des espèces, interrogent le rapport entre l’espèce humaine et la Nature. Il s’agit d’une remise en cause philosophique, la fin du temps infini, le temps fini et l’irruption de l’urgence par rapport à la possibilité d’une vie digne sur cette planète.

Le climat et la pandémie impriment de manière indélébile plusieurs grandes contradictions. Ils remettent en cause la manière de penser toutes les dimensions de la transformation des sociétés, et notamment le développement, la mondialisation, le système international et géopolitique, le rapport entre l’individuel et le collectif, la défense des libertés et la démocratie, les inégalités et les discriminations, le rapport entre les espèces, les manières dont les société traitent de la mort, la place du travail et des revenus, la place de l’action publique, des Etats, des nations et des peuples. Dans un premier temps, de confinements en surveillance, la réponse à la pandémie a confirmé l’austéritarisme : autoritarisme dans la gestion étatique sanitaire, austérité réaffirmée avec l’acceptation de l’explosion des inégalités sociales.

La conjonction de la crise sanitaire du COVID19 et de l’urgence climatique est un révélateur de la perte de résilience du système mondial. Les contradictions écologiques mettent en cause les rapports de l’espèce humaine et de la Nature. Les contradictions économiques et sociales mettent en cause le système dominant, celui du capitalisme néolibéral. Les contradictions politiques mettent en cause les institutions, les Etats et la démocratie. Les contradictions idéologiques et culturelles mettent en cause la compréhension du monde. Les contradictions géopolitiques mettent en cause le système international. Les débats sont ouverts sur tous ces aspects, l’ensemble correspond à une crise de civilisation.

L’hypothèse de l’épuisement du capitalisme est partagée par beaucoup. Elle ne définit pas le mode de production qui lui succéderait et qui pourrait être un autre mode inégalitaire. Elle ne donne pas d’indication sur la durée de la transition ; cette durée et la nature de la transformation dépendent des contradictions et des luttes sociales et idéologiques pendant la période de transition. La réflexion sur la transition est d’une grande importance car l’Histoire n’est pas écrite et n’est pas linéaire. Les transitions sont des périodes longues et incertaines. La discussion sur la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique n’est pas un simple mot d’ordre. Elle a l’intérêt de nommer les grandes contradictions à l’œuvre, en y rajoutant la transition idéologique et culturelle. Il reste maintenant à nourrir chacune de ces dimensions à partir des nouvelles propositions de construction d’un autre monde possible et nécessaire. Il faut aussi développer les alternatives, les nouveaux rapports sociaux de dépassement du capitalisme dans les sociétés actuelles. La question de la démocratie ouvre les chemins de la transition ; démocratie dans les entreprises, démocratie locale ; démocratie dans l’action publique et dans les Etats, démocratie internationale. Les libertés, qui peuvent être réelles, ne sont pas vraiment partagées et beaucoup en sont exclus. De même, cette situation repose sur des inégalités entre les pays, et les peuples, qui ne sont pas supportables et qui sont de moins en moins supportées.

Il s’agit de prendre conscience que nous sommes au tout début d’une longue transition, qui connaîtra des accélérations et qui ne sera pas linéaire. La situation révélée par la pandémie nous conduit aussi à réfléchir sur les ruptures et les continuités historiques. L’hypothèse des discontinuités ne peut pas être écartée. La rupture écologique conduit à réfléchir à ce qu’implique une crise de civilisation, en prenant la mesure des bouleversements qui en résultent. Une crise de civilisation conduit à des bouleversements que certains peuvent qualifier d’effondrement, qui caractérise des processus et n’implique pas de tomber dans les peurs millénaristes. L’effondrement de l’empire romain n’a pas été la fin du monde. Ce que certains appellent aujourd’hui l’effondrement, peut aussi être la préparation d’une nouvelle civilisation. Ce n’est pas la fin du monde.

 

7.

Les avenirs possibles

Les avenirs possibles comprennent, tout à la fois, le renforcement de l’austéritarisme, la généralisation des guerres, des alternatives porteuses d’émancipation. Prendre conscience du temps long et des contradictions n’enlève rien à la liberté d’écrire l’Histoire, d’inventer des nouveaux chemins par rapport aux incertitudes et aux contradictions. Deux grandes possibilités vont cohabiter et s’affronter.

La première, c’est le renforcement de l’austéritarisme, la reprise en main à travers une stratégie du choc. Ceux qui, à un moment donné, ont été obligés de lâcher du lest, vont tout faire pour reprendre les pouvoirs économiques, financiers, policiers et militaires. Nous allons avoir un renforcement de ce que nous connaissons déjà, c’est-à-dire la montée de régimes qui s’appuient sur des idéologies racistes, xénophobes et sécuritaires soutenues par une partie des populations qui face à la peur acceptent les propositions conservatrices, réactionnaires. Les copies des Trump, Orban, Modi, Bolsonaro vont continuer à prospérer. Nous allons probablement voir se renforcer les formes de ce capitalisme apparu après la crise de 2008, un néolibéralisme austéritaire, mélange d’austérité et d’autoritarisme qui risque d’aller plus loin : le risque est de voir s’imposer un néolibéralisme dictatorial. Les reprises de contrôle vont être très brutales ; elles ne se limiteront pas aux attaques contre les libertés et à l’augmentation des violences policières. Des conflits multiples vont se développer, des guerres aussi dont on sait qu’elles sont une manière de rétablir l’ordre.

Mais, en face, les résistances seront également puissantes. On va assister à une multiplication de protestations, de manifestations, de révoltes. En 2019, une étude a répertorié quarante-sept pays, soit un quart des pays du monde, qui ont connu des mouvements sociaux d’une grande ampleur et souvent insurrectionnels. L’Irak, l’Algérie, le Soudan, Hong-Kong… Ces mouvements s’appuient sur des changements qui étaient déjà en cours avant la pandémie. Les mouvements de 2011, porteurs d’espoir et de changement, ont été étouffés par les répressions à partir de 2013. Mais ils ont resurgi avec les nouveaux mouvements de type Hirak. Ils ont été freinés par la pandémie, mais ils n’ont pas disparu et attendent de resurgir.

Voilà ce qui poussait vers le nouveau monde avant la pandémie et que la pandémie va vérifier et compléter. À cela viennent s’ajouter de nouvelles propositions pour la prise de conscience des alternatives souhaitables et possibles. Elles ont pris la forme de l’accès aux droits pour toutes et tous, et de la prise de conscience des nouveaux droits nécessaires et possibles : le droit à la santé individuelle et à la santé publique, le droit à l’éducation, le droit au revenu qui, il y a peu, apparaissait comme complètement utopique, le droit au travail, le droit aux services publics, le droit à une action publique qui ne se réduit pas aux formes bureaucratiques et étatique, le droit des communs par rapport à la propriété, le droit aux libertés démocratiques et à la réinvention de la démocratie. Nous vivons brutalement une floraison extraordinaire d’idées nouvelles. Évidemment, elles ne vont pas s’imposer tout de suite. Elles sont le support de ce que peut être le nouveau monde.

On va également assister à l’émergence d’idées et de propositions nouvelles. On retrouve la phrase magnifique d’Antonio Gramsci. Dans ses Carnets de prison, il écrivait : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». On y est : les monstres sont là, le vieux monde se meurt, où est donc le nouveau monde ?

On peut distinguer au moins cinq changements majeurs qui préparent le nouveau monde[9]. Le premier est la révolution des droits des femmes qui remet en cause de rapports sociaux millénaires. Comme toute révolution, celle-ci a produit des violences. Le deuxième grand changement est la rupture écologique qui dépasse largement la seule question du climat, mais englobe la biodiversité, l’existence des espèces menacées, c’est une révolution philosophique qui bouleverse toutes les représentations. Le troisième grand bouleversement, c’est le numérique et les biotechnologies. Nous sommes en plein dedans. Avec le télé-monde, la question sanitaire, les biotechnologies, les nouvelles formes de domination et d’exploitation, comme on le voit avec les Gafam, les laboratoires pharmaceutiques ; mais, c’est aussi une révolution du langage et de l’écriture. La quatrième révolution concerne le changement démographique de la planète qui pose le problème du vieillissement de la population et de la cohabitation entre les générations, de la scolarisation des sociétés et le rôle structurel des migrations.

Il faut insister sur la cinquième révolution, celle de la deuxième phase de la décolonisation, un des axes structurants de l’évolution à venir[10]. L’hypothèse déjà explicitée est que la décolonisation n’est pas terminée et que c’est une des questions majeures de l’avenir. A Bandung, en 1955, une affirmation avait été mise en avant : « les Etats veulent leur indépendance, les nations leur libération et les peuples la révolution ! » La première phase de la décolonisation, celle de l’indépendance des Etats a réussi. On en a aussi vu les limites. La carte du monde se recompose, mais c’est l’évolution de la nature des Etats qui est en question. Le rapport entre les Etats et les nations est posée. Dans plusieurs pays la question des Etats plurinationaux a été posée. La question des identités multiples par rapport à l’identité nationale est interrogée. La question de la décolonisation inachevée reste centrale dans les questions des racismes et des discriminations. Elle interroge aussi la nature des Etats à travers le débat sur la décolonialité qui interpelle la nature des Etats anciennement coloniaux et la nature des sociétés à travers le débat sur l’intersectionnalité qui interroge la nature des relations entre classes, races et genres.

La bataille contre l’hégémonie culturelle du néolibéralisme, du capitalisme financier et de l’austéritarisme est engagée et avec elle la remise en cause de l’individualisme, des inégalités, des discriminations. Cette rupture ne sera pas facile. Les propositions vont prendre des formes différentes selon les régions. Les mouvements sociaux et citoyens prendront des formes très différentes et s’inscriront à des niveaux également très différents : global, régional, national, local. La conjonction de la pandémie et du climat confirme d’une certaine manière le mouvement altermondialiste ; elle l’oblige aussi à se réinventer pour tenir compte de l’évolution de la situation. Le mouvement altermondialiste affirme que la réponse à la mondialisation néolibérale doit se déployer à toutes les échelles : locales, nationales, par grandes régions géoculturelles, mondiale. La réponse n’est pas le nationalisme. C’est l’internationalisme et l’altermondialisme. C’est la construction d’un autre monde possible et nécessaire, au sens plein du terme, qui doit faire l’objet d’une réflexion globale.

[1] Gustave Massiah, Repenser le développement pour repenser la solidarité internationale, mars 2019

On y trouvera un exposé des propositions et les références bibliographiques des différentes parties

[2] Samir Amin, Le développement inégal, Editions de Minuit, 1973

[3] Nations Unies – Déclaration sur le droit au développement, 1986

[4] AITEC, Le FMI ou comment s’en débarrasser, Archimède et Léonard Cahiers N°1, 1989

CADTM, www.cadtm.org

[5] Gustave Massiah, avec Elise Massiah, Une stratégie altermondialiste, Ed La Découverte, 2011

[6] Gustave Massiah, Vers un nouveau cycle de l’altermondialisme, février 2017

[7] Gustave Massiah, Stratégie des mouvements et projet d’émancipation, Le Monde Diplo Brésil, mars 2016

[8] Gustave Massiah – Le rôle des pandémies et du climat dans la crise de civilisation – Revue Les possibles – juin2020

[9] Gustave Massiah, Un nouveau monde qui tarde à apparaître, octobre 2016

[10] Immanuel Wallerstein, L’universalisme occidental, de la colonisation au droit d’ingérence, Ed Demopolis, 2008

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