ECOLOGIE POLITIQUE
Interview
Gustave Massiah
17-08 -2007
1) Qu’est-ce qu’a changé pour toi, dans tes actions militantes, l’émergence du thème et du mouvement de l’écologie politique ? Comment le Cedetim et les autres organisations auxquelles tu as appartenu l’ont appréhendé ? Comment se sont articulées tes thématiques (anticolonialisme, anti-impérialisme, « développement ») et l’écologie ?
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L’adhésion à l’écologie politique s’est faite de manière très progressive ; en partant au début des années soixante d’une certaine méfiance, en passant par la prise de conscience de fortes interrogations qui se conclut dans les années soixante-dix par la reconnaissance d’un nouveau paradigme qui bouleverse la vision du monde.
Dans les années soixante, le mouvement historique de référence est celui de la décolonisation. Le magma des idées dominantes mêle la science, le progrès, le développement, les libérations nationales, les forces productives, l’industrialisation lourde, la mécanisation de l’agriculture, les grands barrages, le contrôle par chaque pays de ses ressources naturelles, le droit à l’autodétermination et à la construction d’Etats forts et indépendants. Même si des interrogations existent, on mesure mal à l’époque les limites de ces conceptions ; ce sont des notions de combat qui s’imposent par rapport à la réalité des colonisations, des oppressions, des dominations. C’est quand la décolonisation s’est imposée que commencera, à partir des contradictions et des critiques, un travail de déconstruction.
Dans cette période, la bataille idéologique laissait peu de place aux nuances. Une grande partie des propositions portées par les premiers discours écologistes se situent clairement dans la réaction à la décolonisation. L’idée de Nature, présentée comme un absolu, sans référence sociale ou historique, est fortement suspectée. Au début des années 70, le club de Rome n’a pas arrangé les choses. Nous y avons vu une manière de déplacer le débat sur le développement pour contrer la montée en puissance des pays du Sud. Nous ne niions pas alors l’importance de la question des limites, mais nous la percevions inscrite dans une violente offensive idéologique. Tous les raisonnements fondés sur les dangers démographiques, le déchaînement sur la Bombe P pour population, trouvaient pour nous leurs conclusions dans les guerres, les massacres et les campagnes pour la ligature des trompes des femmes du Sud. Nous étions aussi sensibles à l’offensive contre le droit au contrôle de ses ressources naturelles menées par les multinationales pétrolières qui expliquaient tranquillement que les ressources naturelles appartenaient à l’Humanité et qu’il fallait donc confier leur exploitation à ceux qui en étaient capables, c’est à dire aux « sept sœurs pétrolières ».
La prise de conscience des dégâts et des limites a tout de même progressé. René Dumont, qui travaillait beaucoup avec le Cedetim, a aidé à notre prise de conscience Il a permis de rendre compatible l’engagement écologiste et le refus de l’anti-tiers-mondisme. Il a mis l’accent sur les conséquences de l’agriculture d’exportation, la conservation des sols, le respect des écosystèmes. A la même période, commençait le débat sur les étapes du développement et le rejet de la théorie de l’accumulation et du financement de l’industrialisation et de l’urbanisation par la paysannerie. La dimension locale a gagné son autonomie par rapport aux politiques sectorielles et nationales. L’évolution autoritaire et parfois dictatoriale des régimes du Sud, la rupture des alliances sociales de la décolonisation a mis en évidence l’autre coin aveugle de cette conception du développement, la question des libertés et de la démocratie. La parenté de l’écologie et de la démocratie s’est construite dans cet espace-temps.
Le Cedetim est alors lié au PSU dans lequel progresse, entre 67 et 73, le rapport entre l’écologie et le politique. Avec la montée en puissance du nouveau syndicalisme paysan et le Larzac, avec la liaison avec les mouvements non-violents, avec LIP et l’autogestion, avec les premières luttes antinucléaires. La remise en cause du productivisme s’enrichit de toute une série de dimensions, avec le tiers-monde, la militarisation de la production, la démocratie, la non-violence active. Mai 68 accélère la prise de conscience des limites du productivisme, en mettant l’accent sur les rapports sociaux, en liant la consommation et la société spectaculaire marchande.
Le débat intellectuel va jouer un rôle important dans la prise de conscience. Emmanuel Terray et Etienne Balibar réhabilitent les rapports sociaux par rapport au primat des forces productives. Les rapports politiques, culturels, idéologiques, institutionnels gagnent en visibilité. Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein ont joué un rôle majeur en intégrant la longue durée historique et en marquant la limite du système-monde capitaliste à partir de l’écosystème planétaire. Cette limite à l’extension du marché mondial illimité actualise la contradiction interne du capitalisme. L’écologie s’affirme comme un nouveau paradigme nécessaire à la compréhension de notre monde et de notre époque.
A partir de ce basculement, le Cedetim et l’Aitec se sont engagés dans la préparation du contre sommet de Rio en 1992. La critique du développement se radicalise. Anil Argawal et les radicaux indiens vont jouer un rôle essentiel dans la liaison entre la contestation du système international, le développement et l’écologie. Le paradigme écologique s’impose. Il est d’abord nié, notamment par les scientifiques de l’Appel d’Heidelberg qui vont adjurer les dirigeants du monde de ne pas répondre aux sirènes obscurantistes des écologistes et de ne pas mettre en danger le progrès défini à partir de l’alliance de la science et de l’industrie. Il fait ensuite l’objet de toutes sortes de tentatives de récupération.
2) Quel rôle a joué l’écologie dans le développement du mouvement alter?
Par rapport à la montée récente de la thématique « environnementaliste » (Nicolas Hulot…), comment situerais-tu l’écologie populaire?
Quelles sont les luttes que tu as côtoyées qui pourraient être qualifiées d’écologie populaire, et pourquoi?
Où trouves-tu, en France ou dans le monde, les expériences de lutte d’écologie populaire les plus prometteuses, et où est-ce que l’absence de telles luttes est-elle la plus criante aujourd’hui ? Est-ce qu’une telle orientation pourrait jouer un rôle dans la refondation de la gauche ?
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On peut considérer que l’écologie politique, renvoie comme l’économie politique, à une discipline et une démarche. On peut aussi admettre que la dimension politique amène les mouvements écologistes à se différencier suivant les orientations, les positions, les formes d’organisation. Elle accroît alors la distance entre les partis verts et les mouvements écologistes en fonction des situations. Nous pouvons distinguer du point de vue des partis verts, trois positions qui peuvent cohabiter dans les mêmes organisations. On peut concevoir une position centriste, ni droite, ni gauche ; une position réformiste, le supplément d’âme, parfois efficace, de la social-démocratie et des gauches plurielles ; une position radicale, de rupture et de renouveau de la gauche.
L’écologie est au cœur du mouvement alter-mondialiste. D’abord sur le contenu de la transformation sociale, dans la remise en cause du néolibéralisme qui accentue l’aveuglement, le productivisme et le court-termisme, le refus des régulations publiques. Ensuite, le mouvement écologiste s’inscrit dans la convergence des mouvements qui constitue le mouvement altermondialiste.
Le mouvement écologiste inscrit dans l’altermondialisme y a beaucoup trouvé. Il s’est inscrit dans l’orientation générale du mouvement, l’accent mis sur l’accès aux droits pour tous. Sa définition du respect des droits des générations futures a été largement adopté. De même, les conditions de l’accès pour tous au niveau mondial impliquant la redistribution des richesses s’est beaucoup appuyé sur les réflexions sur les écotaxes. La convergence avec d’autres mouvements a permis des enrichissements réciproques considérables. Ainsi, la convergence du mouvement des consommateurs et du mouvement écologiste avec l’arme du boycott ; avec le mouvement paysan sur l’agriculture paysanne, la souveraineté alimentaire, le respect des écosystèmes, l’interrogation sur la pensée scientifique ; avec le mouvement de l’économie sociale et solidaire avec le commerce équitable, les énergies renouvelables, l’économie locale ; avec le mouvement de solidarité internationale avec la dette écologique et les dettes odieuses ; etc…
L’écologie populaire est une démarche qui marque la volonté de relier l’écologie à la citoyenneté, la souveraineté populaire, l’élargissement des mouvements sociaux au mouvements citoyens. C’est une caractérisation volontariste des mouvements écologistes que l’on retrouve dans plusieurs pays, au Brésil par exemple ou un mouvement comme Terrazul se définit comme écosocialiste. On retrouve la question complexe des alliances. Dans le mouvement altermondialiste, les alliances larges, alliance antifasciste ou anti-guerre, laissent toute leur place aux mouvements écologistes. Il n’en est pas de même des alliances radicales ; la contradiction entre alliance anti-capitaliste et alliance anti-productiviste n’est pas encore dépassée, elle fait partie de nos tâches urgentes.
Les luttes écologistes radicales me paraissent en plein essor et prometteuses. A condition de ne pas se laisser entraîner dans des consensus trompeurs comme ceux qui caractérisent la lutte, fondamentale par ailleurs, de la lutte contre la dégradation climatique.
Les luttes qui sont les plus prometteuses combinent deux caractéristiques :
– la liaison entre les dimensions écologiques, de la nature de la production, démocratiques, sociales (contre la pauvreté et les inégalités), contre les discriminations, contre la guerre, contre l’hégémonie, l’unilatéralisme et les formes de domination géopolitiques, contre les idéologies sécuritaires
– la convergence entre les mouvements sociaux et citoyens (syndical, paysan, consommateur, droits humains, consommateurs, solidarité internationale, féministe, économie solidaire, etc.
Parmi les luttes récentes exemplaires qui correspondent à cette définition, je citerai notamment la lutte de Chico Mendès contre les défrichages massifs de la forêt amazonienne et le travail forcé ; la Mouvement pour la survie du peuple Ogoni au Nigéria ; les sessions du Tribunal Permanent des Peuples à Bhopal ; les luttes pour la reconnaissance de la dette écologique en Amérique Latine ; la lutte contre les OGM ; la lutte contre le désamiantage du Clémenceau qui a associé Greenpeace et les syndicats de salariés français et indiens, etc…
GM août 07
