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Afrique et mondialisation – 3p – 29.08.2003 – Afrique, mondialisation

Afrique et mondialisation

Gustave Massiah
29-08-2003

 

L’afrique et la mondialisation

L’avenir de l’Afrique, comme celui du reste du monde, s’inscrit dans le rapport complexe entre mondialisation et démocratie. Même si les spécificités sont grandes, il n’y a pas pour autant de singularité absolue, de fatalité attachée à l’évolution de l’Afrique.

La mondialisation s’est imposée comme une tendance lourde. La mondialisation n’est pas une nouveauté. Comme l’a montré Fernand Braudel, dès le 15ème siècle, le capitalisme est mondial. La soumission de l’Afrique, de la traite esclavagiste à la colonisation s’est développée dans des système-mondes ; on peut même avancer que les peuples africains, comme les peuples amérindiens sont constitutifs, à travers leur exploitation, le soubassement du système mondial. Cette mondialisation a connu différentes phases, la phase actuelle peut être qualifiée de phase néolibérale.

La mondialisation, dans cette phase néolibérale est caractérisée, comme on l’a déjà indiqué, par l’ajustement structurel, celui de chaque société au marché mondial sans que soit envisagé d’une quelconque façon l’ajustement de l’économie mondiale aux besoins des sociétés. Il s’agit de l’imposition, par le haut et par la violence, d’une modernisation et d’une nouvelle modernité. Les programmes d’ajustement structurel sont un succès du point de vue du néolibéralisme, une des modalités d’un gigantesque transfert de richesses des pauvres vers les riches ; ils sont un désastre du point de vue des conditions de vie des peuples. La réduction des dépenses de santé, d’éducation et l’élévation des prix des produits de première nécessité accentuent les inégalités, les exclusions, les discriminations. Les conséquences politiques ne se font pas attendre, l’ajustement s’oppose à la démocratisation et aux libertés politiques. L’Afrique, déjà fortement fragilisée, n’en finit pas d’imploser sous les chocs répétés des ajustements.

La phase néolibérale de la mondialisation est aussi celle de la crise de la décolonisation. La crise de la décolonisation ne doit pas faire oublier l’importance majeure du mouvement historique de la décolonisation, de ce moment ou tous les peuples ont gagné le droit de participer à leur avenir et à l’avenir de l’Humanité. La crise de la décolonisation est ouverte depuis 1979, alors même que la décolonisation n’était pas encore terminée, particulièrement en Afrique. Elle ne l’est toujours pas complètement. La fin de l’apartheid en Afrique du Sud nous rapproche d’une décolonisation achevée. Les conséquences sur la libération des esprits dans toute l’Afrique peuvent être considérables.

La libération économique n’a pas suivi la libération politique ; la crise de la décolonisation est aussi une crise du développement. L’échec des régimes à assurer la survie de leurs sociétés et un minimum de libertés a coupé les dirigeants de leurs peuples, rompant les alliances des luttes de libération nationale. Cet échec résulte largement de la reprise en main du système international par les anciens pays colonisateurs rebaptisés pays du Nord et démocraties industrielles ; cet échec a facilité cette reprise en main dont l’arme principale a été la gestion politique de la crise de la dette. L’Afrique, démantelée et infériorisée, est intégrée et contenue dans les marges du système mondial. L’Afrique est constituée en zone réserve ; réserves de matières premières, de populations, de territoires, de marchés à venir. La fin de l’axe Est/Ouest donne une importance accrue à l’axe Nord/Sud. L’Afrique montre bien l’actualité du Tiers-Monde, dans la conception que lui donnait Alfred Sauvy quand il a forgé ce mot, en 1952, pour désigner les pays et les peuples exclus de la citoyenneté mondiale, en référence à la Révolution française de 1789 et du Tiers Etat, lui aussi contesté et divers, défini par son exclusion de la citoyenneté politique.

La mondialisation et la crise de la décolonisation exacerbent la crise des Etats africains. La lutte anticoloniale était porteuse de modernité, porteuse d’identité. Les Etats africains ont cherché à unifier des histoires et des territoires, de former des identités culturelles, de forcer à des unités nationales, à travers notamment les partis uniques. Les bases sociales des nouveaux Etats sont bouleversées par la fonctionnarisation et l’urbanisation qui rendent structurels les déficits budgétaires et commerciaux. L’ajustement structurel restreint la base sociale des Etats africains et se traduit par des convulsions de plus en plus violentes. L’Etat africain, conçu comme Etat-Nation, acteur principal du progrès social et politique, fondateur de la Nation, garant de son unité, artisan de l’organisation de la production et des équilibres sociaux n’y résiste pas.

Les guerres de toute sorte n’en finissent pas de s’installer dans les sociétés africaines. Les guerres pétrolières et des matières premières. La République Démocratique du Congo, miracle géologique pour son malheur, est aussi le nœud des implosions qui irradient l’Afrique. La carte des gisements pétroliers coïncide exactement avec celle des guerres et des insurrections, alimentées et manipulées par les compagnies internationales et leurs Etats protecteurs. Les politiques africaines des pays du Nord, particulièrement la politique africaine de la France ne sont pas encore décolonisées. Dans ce cadre général, se déploient d’autres formes de guerres et de violences. Ce ne sont pas des guerres archaïques, ce sont des guerres modernes. La crise des Etats et la déstructuration des sociétés ne sont pas spécifiques à l ‘Afrique. L’évolution des pays de l’Est amène à repenser complètement les évidences. La vigueur et la profondeur de l’explosion des nationalités et des religions, le brouillage des frontières, la décomposition des formes de régulation sociales et de nombre de formes étatiques dans cette région du monde amènent à poser différemment les questions qui se posent sur ce qu’on définissait comme le retard des Etats africains.

L’évolution est toutefois contradictoire ; les Etats africains comme tous les Etats sont remis en cause par le haut, par les effets de la mondialisation, mais ils sont aussi mis en cause par le bas, par la montée des revendications de démocratie. Les grandes régions sont un des sièges de cette contradiction, elles sont les vecteurs de la mondialisation néolibérale, mais elles sont aussi le support de contre-tendances. Il y a de nouvelles perspectives pour les solidarités régionales ; des nouvelles possibilités pour repenser un projet d’unité africaine. La polarisation du continent autour de grandes métropoles, d’un axe Jobourg, Lagos, Le Caire, et des grandes villes comme Nairobi, Kampala, Abidjan, Dakar, Douala et d’autres pourrait amorcer une réorganisation du continent. L’émergence de l’Afrique Australe ouvre la possibilité d’une influence politique africaine autour d’une alliance Afrique du Sud, Brésil, Inde, comme on a pu le voir dans la crise des médicaments génériques à l’OMC. D’un autre côté, la montée en puissance des municipalités africaines qui s’est traduite autour des rencontres panafricaines réunissant des centaines de maires à Abidjan en 1998, à Windhoek en 2000, répond à la demande de démocratie de proximité. Elle peut aider à la reconstruction des Etats et à l’émergence de nouvelles couches dirigeantes. Du point de vue démographique, malgré les migrations intra africaines et vers le reste du monde, l’Afrique moderne n’est plus celle des années soixante. La République Démocratique du Congo comptait moins de cinq bacheliers, aujourd’hui, même si le système éducatif est en crise, il y a dans chaque pays des dizaines voire des centaines de milliers de cadres disponibles pour construire l’avenir de l’Afrique dès que les conditions minimales seront réunies.

Le mouvement altermondialisation donne de nouvelles perspectives au mouvement social et politique africain. Les syndicats africains, les mouvements paysans, les mouvements urbains et civiques, les ong de développement, les associations pour la défense des droits fondamentaux, les écologistes s’inscrivent dans des réseaux africains et internationaux Les nouvelles définitions de la citoyenneté sont, en Afrique aussi, en chantier. Cette dimension est développée dans la contribution du groupe Afrique d’ATTAC.

Les luttes actuelles pour la démocratie ne sont pas un simple coup de fièvre. Ce pourrait être, comme le prédisait Mongo Beti, le début d’une révolution, certes longue et difficile, mais aussi porteuse des espoirs d’indépendance et de libération des peuples africains. Elles interrogent cette mondialisation considérée comme une forme de modernisation. Une mondialisation qui, avec son délire technologique et sa nouvelle rationalité, se traduit quasi mécaniquement par la montée de l’irrationnel et les intégrismes de toute sorte qui résultent des exclusions. L’Afrique paraît rebelle à la nouvelle modernité. Ne saurait-elle donc être qu’en perdition ? Et si la résistance de l’Afrique à la nouvelle modernité était révélatrice des limites de cette modernité ?

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