ATMF Migrations
Intervention au Congrès de l’ATMF en 2022
Gustave Massiah
12-11-2022
1.
Je voudrais mettre l’accent sur une question centrale directement liée à la question de la population mondiale ; il s’agit de la question des migrations. Il me paraît en effet que nous sommes dans une période de bifurcation dans l’histoire longue des migrations.
2.
L’Histoire des Migrations se confond avec l’Histoire de l’Humanité. Elles s’inscrivent dans le temps long et structurant de l’histoire humaine. Elle a commencé en Afrique à partir des migrations des Néanderthaliens et de l’Homo Sapiens. Les migrants ne sont pas des intrus ; ils sont partie prenante de l’histoire de chaque société. Les migrations marquent l’imaginaire de notre monde : citons parmi d’autres le nomadisme, la sédentarisation avec la maîtrise de l’agriculture, l’exil, les colonisations, les diasporas, l’exode rural.
3.
Les migrations, avec l’agriculture suivie de l’industrialisation et l’urbanisation font partie des questions stratégiques du peuplement de la planète. Il faut revenir sur la question du peuplement. La crainte de l’explosion démographique a marqué les dernières cinquante dernières années. Depuis le rapport du club de Rome en 1970, la prise de conscience des limites écologiques a fait exploser la conception du développement.
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Dans l’histoire du capitalisme, il reste encore les traces profondes de l’esclavage et de la colonisation. Aujourd’hui, avec la mondialisation capitaliste dans sa phase néolibérale, on peut définir trois formes importantes de migration. Les migrations économiques caractérisées par la différence des situations qu’on peut définir pour simplifier par l’impérialisme et le néocolonialisme. Comme l’exprimait très bien Alfred Sauvy dès 1950, « si les richesses sont au Nord et que les hommes sont au Sud, les hommes iront là où sont les richesses et vous ne pourrez rien faire pour les en empêcher ». Les migrations politiques résultent des guerres et des conflits et se traduisent par des déplacements de réfugiés. Les migrations environnementales qui commencent vont bouleverser les équilibres de la population mondiale.
5.
Dans l’histoire des migrations, les ruptures à venir sont considérables. Nous vivons une rupture fondamentale dans l’histoire des migrations.
Les migrants sont déjà des acteurs de la transformation des sociétés et du monde. Il y a quelques années, les flux financiers des migrants et des diasporas, vers leurs pays d’origine, représentaient en 2021 630 milliards de dollars alors que l’ « aide » publique plafonnait à 179 milliards de dollars.
Les ruptures à venir sont considérables.
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Prenons notamment la contradiction entre nomades et sédentaires qui a accompagné l’histoire de l’humanité depuis l’invention de l’agriculture en Mésopotamie. Nous vivons aujourd’hui le passage des populations agricoles dans pratiquement tous les pays qui passent de la majorité de la population à environ 5% de la population totale. Cette évolution va bouleverser la situation et l’image même des migrants.
La réduction de la population agricole ; et la contestation des grands domaines agricoles extensifs par l’agriculture paysanne, vont changer la perception du rapport entre sédentaires et nomades. Technologie de séparation inventée pour le bétail et appliquée aux migrants : le fil de fer barbelé. Innovations contradictoires dans la sédentarisation du logement avec Airbnb
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Il en est de même pour la notion des frontières. Dans l’histoire longue des migrations, un changement important, entre le 17ème et le 18ème siècle, avec le passage de l’Etat-Empire à l’Etat-Nation. Les Etats-nations n’ont pas existé de tous temps et ne sont pas une forme éternelle. L’identité nationale est d’invention récente ; comme le disent si bien Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, chaque individu a des identités multiples ; il est réducteur et faux de vouloir le rabattre à une seule identité, celle de l’identité nationale. La liberté de circulation et la citoyenneté de résidence font partie des droits émergents qui se renforceront dans l’avenir.
8.
Nous vivons une période de profonde rupture marquée par la succession des crises. La crise financière commencée avec les subprimes en 2008 a marqué le début de l’épuisement du néolibéralisme. Les politiques austéritaires, combinant austérité et autoritarisme, ont mis à mal les libertés sans renouveler le modèle économique. Les idéologies identitaires et sécuritaires répondent à l’émergence des mouvement sociaux porteurs de nouvelles radicalités : le féminisme, l’antiracisme et les révoltes contre les discriminations, les peuples premiers, les migrants et les diasporas. La prise de conscience de la crise écologique d’approfondit, elle se combine avec la crise de la pandémie. Kyle Harper rappelle que la chute de l’empire romain a été facilitée par la crise de la pandémie, la rage, et le climat, un épisode glaciaire. C’est une combinaison qui accompagne les crises de civilisation. La crise s’accompagne d’une crise géopolitique, porteuse de multipolarité, qui ranime les gesticulations militaires.
9.
La crise démographique est une des plus importantes. Acceptons l’hypothèse des deux démographes canadiens, Darrell Bricker et John Ibbitson, qui analysent dans leur livre, la Planète vide, le choc de la décroissance démographique mondiale. Ils remettent en cause les prévisions des Nations Unies qui estiment que la population mondiale passera se 7 à 11 milliards d’ici la fin du siècle avant de se stabiliser. Ils estiment que le pic sera de 9 milliards entre 2040 et 2060. Et que la population sera en décroissance dans une trentaine de pays en 2050 (contre une vingtaine aujourd’hui). Les taux de fécondité ne sont pas astronomiques dans les pays en développement. Beaucoup sont au taux de remplacement ou au-dessous. La raison en est de l’émancipation des femmes qui explique que le taux de reproduction se stabilise à 1,7 enfant par femme. Le vieillissement social devient un problème essentiel. Les pays qui s’en sortiraient le mieux sont ceux qui, à l’exemple du Canada qui compte 20% de personnes nées hors du Canada, accepteraient culturellement la diversité et les migrants.
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Il faut insister sur la crise idéologique et sur la bataille pour l’hégémonie culturelle. La situation de crise généralisée se traduit sur le plan idéologique. Des partis d’extrême droite accèdent au pouvoir dans toutes les régions du monde avec Bolsonaro, Orban, Dutertre, Modi, Trump, et d’autres. Les idées d’extrême droite n’ont pas été aussi présentes et fortes depuis la deuxième guerre mondiale ; elles sont dominantes dans des secteurs dominants des médias. Et pourtant, on peut admettre l’hypothèse que la montée des idées d’extrême droite est une réaction au sens propre du terme. Elle traduit un refus violent et un affolement par rapport aux nouvelles radicalités portées par les nouvelles générations sur les questions du féminisme, du refus du racisme, de l’urgence écologique. Les indices ne manquent pas ; par exemple, alors que les extrêmes-droites s’affolent, une mapuche est élue présidente de l’assemblée constitutionnelle au Chili.
On prétend que la bataille idéologique s’organise autour de la question des migrations. C’est une instrumentalisation médiatique. La bataille pour l’hégémonie culturelle porte d’abord sur l’égalité. Les migrations sont utilisées mais partagent toujours autant les sociétés. Il y a autant d’appel à la haine que de manifestations de solidarité. Depuis quatre ans, les sondages annuels indiquent que 60% des sondés sont pour la citoyenneté de résidence et la participation des résidents étrangers aux élections locales. Et quand on les interroge sur leurs sujets d’inquiétude, les français mettent en tête le pouvoir d’achat et l’écologie, l’islam arrive en dixième position et l’immigration en treizième position.
Nous sommes engagés dans une bataille pour l’hégémonie culturelle particulièrement violente. Comme l’affirmait Gramsci, elle est essentielle. Cette bataille pour l’hégémonie culturelle oppose violemment deux conceptions du monde ; d’un côté l’identitarisme et le sécuritarisme, de l’autre l’égalité et la solidarité. La bataille porte sur les libertés avec d’un côté une conception individualiste et libertarienne et de l’autre le lien entre les libertés individuelles et les libertés collectives.
11.
Un des champs de bataille est celui du droit international. Le droit international définit les grandes lignes des politiques migratoires. Il met en avant six principes de base : la dignité ; les droits des migrants ; la lutte contre le racisme ; la redéfinition du développement ; la liberté de circulation ; le droit international. La dignité est le fondement de toutes les propositions. Les migrants doivent être reconnus comme acteurs de la transformation des sociétés de départ et d’accueil et comme acteurs de la transformation du monde. Le respect des droits des migrants s’inscrit dans le cadre du respect des droits de tous. Le droit des étrangers doit être fondé sur l’égalité des droits et non sur l’ordre public. Il commence par la régularisation des sans-papiers Il met en avant le droit de vivre et travailler dans son pays et aussi le droit de libre circulation et d’installation. Il propose de reconnaître la citoyenneté de résidence
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Dans quelle situation sommes-nous et que pouvons-nous faire ? Sur la caractérisation de la période, nous pouvons dire que la décolonisation n’est pas terminée. La première phase a été celle de l’indépendance des Etats. On peut considérer qu’elle a relativement réussi même si on en voit les limites. La deuxième phase, celle de la libération des nations et des peuples commence. Elle implique de remettre en cause les formes de domination, dont la FrançAfrique, et les prolongements de la colonisation dans la colonialité des institutions internationales et nationales et dans les idéologies.
Nous avons besoin d’un projet alternatif et ‘un récit mobilisateur. Se pose alors la question des alliances, il s’agit d’une ouverture vers la construction d’un bloc de mouvements porteurs de radicalités nouvelles : les mouvements ouvrier et syndical, paysans, féministe, écologiste, des peuples autochtones, contre le racisme et les discriminations et le précariat. La stratégie de ces mouvements est en pleine évolution. Par exemple, le mouvement paysan a réussi à mettre en avant l’agriculture paysanne considérée comme plus avancée que l’agro-industrie et correspondant plus aux impératifs écologistes, à rejeter les OGMs, et à proposer la souveraineté alimentaire.
L’urgence est de définir le projet de dépassement et d’émancipation correspondant à cette nouvelle alliance stratégique. Et d’inventer les nouvelles formes du politique renouvelant une approche de la démocratie.
