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Coopération décentralisée et solidarité internationale – 4p – 29.06.2022- Coopération, local

Coopération décentralisée
et solidarité internationale

Gustave Massiah
29-06-2022

Je remercie Michèle d’avoir proposé cette discussion sur la coopération décentralisée. Ce que je vais nous proposer c’est une réflexion sur la coopération décentralisée, et qui sorte un peu d’une vision franco-française parce qu’on a l’impression que la coopération décentralisée a été inventée par la France et que c’est toujours une histoire française.
En réalité ce qui est intéressant de mon point de vue dans la coopération décentralisée c’est ce qu’elle ouvre comme perspectives nouvelles et comme nouvelles contradictions et aussi comme nouvelle perspective par rapport à la question de la coopération. Donc c’est un peu de ça que je vais parler et c’est à partir de là que je vais vous proposer quelques réflexions. L’intérêt pour moi de la coopération décentralisée c’est qu’elle permet de sortir du monopole de la souveraineté des états sur la coopération et qu’elle s’inscrit dans un profond renouvellement des relations internationales. Et donc nous nous retrouvons vraiment avec la proposition d’invention de nouvelles relations internationales qui ne soient pas limitées à la souveraineté des états. Et on n’en est qu’au début mais il y a quand même pas mal de choses qui se sont passées. Alors il faut peut-être revenir un peu à une histoire qui a déjà été amorcée c’est que la coopération a était caractérisée (d’ailleurs c’est assez intéressant de voir ce retour de l’histoire) dans les années 60 par la décolonisation et la guerre froide. N’oublions pas que la question du développement et la question de la coopération sont très liées à la question de la guerre froide et pour cela il faut se rappeler le discours de Truman en 1954 qui introduit pour la première fois la notion de sous-développement. Et donc la coopération décentralisée, historiquement, naît des jumelages de l’après-guerre. La fédération mondiale des villes jumelées est créée en 1957 Par Pierre Mauroy et elle est créée par un jumelage entre les communes d’Europe françaises et allemandes dans l’objectif de renforcer la coexistence pacifique entre les blocs de l’est et de l’ouest. C’est assez frappant quand on revient après, c’est quelque chose qui disparaît à partir de la création de la FMCU en 1989, mais entre 1957 et 1989 on est vraiment dans le jumelage. Et on est dans le jumelage avec ces 2 idées : les relations internationales c’est les États et la question, c’est la question géopolitique. La coopération décentralisée va commencer à s’imposer après les indépendances dans les années 60. Il y a quelque chose qui va jouer un rôle très important dans l’histoire de la coopération décentralisée, c’est dans les années 70, la sécheresse au Sahel. C’est au moment de la sécheresse au Sahel que l’on voit apparaître des nouvelles formes d’intervention et une nouvelle interrogation sur la question du développement qui n’est pas restreinte à l’action des états et à l’action financière. Donc c’est là qu’on va voir effectivement que la coopération décentralisée ne se résume pas simplement à la montée en puissance des collectivités locales, même si en France on est encore pendant des dizaines d’années dans le débat qui est en fait le débat sur la compétence des collectivités locales. Et ce que l’on retrouve dans le débat sur la coopération décentralisée, c’est le débat de la décentralisation et de la difficulté à construire une décentralisation en France. Et très vite on voit apparaître de nouveaux acteurs que l’on appellera ensuite les ONG, qui sont en fait des associations, et avec des nouvelles formes d’intervention sur lesquels on pourra revenir après. Donc dans les années 70, il y a des rapprochements entre municipalités qui s’étendent entre pays du Nord et pays du Sud ; et ce sont ces accords de coopération conçus à l’initiative des collectivités locales qui vont préfigurer la coopération décentralisée. Il faut voir d’ailleurs qu’à côté de la coopération gouvernementale, il y a plusieurs formes de coopération non gouvernementale (en fait c’est la définition de la coopération décentralisée) qui sont portés par des associations de solidarité internationale, les associations d’aide humanitaire, la coopération entre les migrants et toute une série d’autres phénomènes. Après je passe sur le débat sur le cadre juridique de la coopération décentralisée française qui effectivement est très lié à la question des compétences des collectivités territoriales, ce qui n’est pas le cas dans beaucoup d’autres pays. Et on arrive effectivement à des collectivités locales qui sont engagées dans des actions de coopération et qui agglomèrent un nombre croissant d’acteurs locaux qui sont associés aux conventions. On retrouve suivant les cas, d’abord dans beaucoup de communautés les associations de migrants ou plutôt les associations de la diaspora. C’est très intéressant moi je l’ai vécu personnellement très fortement dans 2 exemples sur lequel je reviendrai peut être après, notamment à Nanterre et à Aubagne dans lequel les associations de la diaspora sont les principales associations qui interviennent au départ au niveau de la coopération décentralisée. Elles apportent leurs engagements, leurs connaissances, leurs partenaires et elles élargissent la base sociale de la coopération ; ça je crois que c’est, de mon point de vue, l’élément déterminant de la coopération décentralisée, c’est l’élargissement de la base sociale de la coopération. C’est ce qu’on voit d’ailleurs aujourd’hui, avec la semaine de la solidarité internationale qui est organisée la 3e semaine de novembre chaque année, et dans laquelle plusieurs notions se chevauchent : société civile, organisation non gouvernementale, milieu associatif, mouvement social et citoyen, mouvance altermondialiste, opinion publique, conscience citoyenne etc. Donc il y a quand même quelque chose qui est très intéressant et qui élargit et enrichit la notion de relations internationales qui n’est plus le monopole des états. Et en fait la coopération décentralisée participe de la construction de coalitions locales aussi bien dans les pays du Nord, notamment en France, que dans les pays du Sud partout où il a lieu. Donc ça c’est un peu la première idée et je reviendrai après sur la question justement des relations internationales entre les collectivités locales. Mais d’abord je voudrais revenir sur ce que la coopération décentralisée apporte de nouveau dans le débat sur le développement. En fait ce que la coopération décentralisée apporte, c’est qu’elle introduit dans le débat sur la coopération, et elle permet de sortir de la coopération uniquement comme intervention des états et intervention financière, en introduisant l’idée de la démocratisation, de la décentralisation, et de l’action locale. C’est ça qui est très intéressant, et ce n’est pas quantifiable parce que ce sont des idées nouvelles qui progressent. Évidemment l’idée de la démocratisation ne se résume pas à la décentralisation. La démocratisation qui apparaît comme une nécessité et qui devient un élément tout à fait important de la construction par rapport à la question du développement qui n’est plus uniquement une question d’état et une question administrative. Donc il va y avoir pendant un long moment un cheminement parallèle entre démocratisation et décentralisation parce qu’après les indépendances, les États ne sont pas des états décentralisés. Et d’ailleurs la France non plus n’est pas un état décentralisé et donc va se poser le problème de la décentralisation et de la reconnaissance des collectivités locales. Les collectivités locales qui vont entamer une longue marche qui va les amener à quitter la définition qu’on leur donnait auparavant. Je me rappelle que dans les années 60, quand on parlait des collectivités locales, on parlait des appareils décentralisés de l’état. Et donc il va y avoir une longue forme des collectivités locales pour se définir de façon spécifique et pas pour se définir comme des appareils décentralisés de l’État. Pour se définir à partir de leurs propres propositions, la coopération décentralisée va élargir l’espace développement local et elle va être très liée d’ailleurs à la question des services publics : l’eau, l’énergie, les transports, les déchets, tous les domaines du développement local qui vont être posés très rapidement et qui reposent notamment sur l’idée de la participation et de la mobilisation des habitants en tant que producteur et en tant que citoyen. Donc, c’est quelque chose que la coopération décentralisée va apporter, et elle va apporter à l’ensemble de la coopération, en permettant à la coopération de se définir de façon beaucoup plus large, et en posant la question de la formation et du renforcement des capacités locales qui sont des objectifs en soi du développement. Maintenant je voudrais peut être revenir sur l’évolution de la coopération décentralisée telle qu’elle se développe par rapport justement à cette autonomie par rapport à la coopération d’état et pour ma part je l’ai vécu très fortement à partir des années 2000. Effectivement, c’est là que va commencer une nouvelle page de la coopération décentralisée qui va se construire… En réalité ce n’est pas tout à fait vrai, ça commence en 1992. C’est à la première conférence de Rio en 1992 qu’a lieu la création de AMVAL qui va devenir la CAMVAL et qui est effectivement le début de la fusion entre les grandes associations internationales de collectivités locales. En 1992 il y a 4 grandes associations mondiales de collectivités locales : la FMVJ est devenu FMCU fédération mondiale des cités unies, IULA qui est l’organisation anglo-saxonne (Institution of union of local authorities) et d’autre part Metropolis et Summit. Ces 4 associations créent l’AMVAL en 1992 et vont intervenir de façon publique et rendre visible leur fusion en 1996 à habitat II à Istanbul. 1996 habitat II à Istanbul, c’est une proposition des collectivités locales pour être reconnu comme acteur par les Nations Unies en prenant comme exemple ce que les ONG ont réussi en se faisant reconnaître, notamment par Kofi Annan, comme acteurs de la coopération internationale. Donc cette fusion, cette union des 4 associations internationales de collectivités locales est très liée à la question de l’environnement, elle est très liée aussi à la question de l’habitat (c’est en 1992 que Turner publie le livre « le logement est votre affaire » et que Hassan Fathi définit des nouvelles formes d’urbanisme et d’architecture locale et participative), donc il y a effectivement une tentative pour les collectivités locales de se faire reconnaître comme acteurs de la coopération internationale et notamment se faire reconnaître par les Nations Unies. En 2001, il y a le premier forum social mondial à Porto Alegre, et le maire de Porto Alegre, Tarso Genro, qui sera après ministre des collectivités locales au Brésil. Tarso Genro est maire de Porto Alegre, et il invite les collectivités locales à venir à Porto Alegre pour créer le forum des autorités locales en 2002. Ce forum des autorités locales va regrouper plusieurs centaines de municipalités qui sont des municipalités qui vont se retrouver en grande partie dans CGLU et dans la construction de CGLU (cités et gouvernements locaux unis) qui va s’installer à Barcelone en 2000, parce que le maire de Barcelone est en même temps président de Metropolis. Cette construction comme acteur international des collectivités locales va commencer et va se développer avec le forum des autorités locales, il va y avoir une quinzaine de réunions des forums des autorités locales, le dernier était il y a 2 ans, 3 ans et la création d’ailleurs, en même temps que le forum des autorités locales, du forum des autorités locales de périphérie, qui regroupe les villes de banlieue et qui est créé en 2003 avec 250 territoires dans 30 pays, en 2003, à Canoas qui est au Brésil dans la banlieue de Porto Alegre et qui tiendra en 2010 et puis en 2011 son congrès à Pikine. Le maire de Pikine était Papa Sagna Mbaye, et Pikine invite le forum des autorités locales de périphérie et il y a une très belle rencontre qui est organisée par Pikine et par Nanterre. Et c’est là que va se définir d’une certaine manière, une certaine autonomie de la pensée des collectivités locales. Et c’est là que va s’approfondir la question de la coopération décentralisée non pas comme coopération décentralisée mais comme coopération entre villes et par la création de la fédération de villes. Il faut dire d’ailleurs, il y a quelque chose qui est très intéressant, que c’est en 2003 à Yaoundé, à Africités 3 que se fait la décision d’unification des collectivités locales avec la FMCU et IULA. Il se trouve que la FMCU et IULA sont toutes les 2 présidées par des maires africains. La FMCU est présidée par Daby Diagne qui est le gouverneur de Louga à ce moment-là. et IULA est présidée (mais là j’ai un trou de mémoire j’arrive pas à me rappeler son nom) par un maire du Zimbabwe qui est devenu président de IULA. Et ce sont ces 2 maires africains qui à Africités décident de faire la fusion entre IULA – FMCU et qui invitent Metropolis à venir les rejoindre ce que Yoann Clos qui est maire de Barcelone accepte, et c’est là que la CGMU va s’installer à Barcelone avec une autonomie des collectivités locales, et l’idée d’une autonomie des collectivités locales. Je pense que c’est très intéressant de voir que la construction des collectivités locales comme acteurs internationaux ne s’est pas faite seulement à partir de l’éloignement en France des collectivités locales par rapport aux États. C’est un mouvement international qui s’est développé surtout d’ailleurs en Amérique latine, en Europe et en Afrique. En Asie il a été moins fort parce que les collectivités locales n’était pas unifiées de la même manière et il y a eu des mouvements communs des collectivités locales en Afrique, ça a été FMCU et IULA. En Amérique latine ça a été à travers les forums des autorités locales et notamment aussi en Europe évidemment à travers la CGLU. Il y a un certain nombre de villes qui ont joué un rôle très important là-dedans. En France par exemple les villes qui ont joué un rôle très important c’est : Saint Denis notamment Braouzec qui a été maire de Saint Denis et ensuite maire de Plaine commune qui a été un des animateurs de cette rencontre, le maire d’Aubagne Patrick Jarry ainsi qu’un de ses adjoints qui est Gérard Perreau.Bezouille. qui ont été les fondateurs de FALP ( forum des autorités locales des périphéries), et puis aussi la ville d’Aubagne et le comité d’agglomération d’Aubagne pays de l’étoile avec Magali Giovannelli qui ont été finalement très actifs dans la coopération décentralisée et dans la coopération internationale. Ensuite ce que j’ai pu voir par exemple à Nanterre, c’est quelque chose qui est très intéressant. Nanterre a beaucoup mis l’accent sur l’association des diasporas. Par exemple un des fondateurs du MIB (mouvement immigration banlieues) est devenu un des conseillers municipaux de la ville de Nanterre et le mouvement immigration banlieues a joué un rôle très important dans l’histoire de l’immigration en France et donc il y a eu justement des associations de migrants, notamment à la coopération décentralisée, qui a été un des moyens de construire des formes de coopération. Aubagne a construit une coopération décentralisée avec le Mali notamment, avec Sikasso. Aubagne par contre a construit une politique pas seulement avec les associations de travailleurs immigrés, mais a construit aussi une politique très intéressante parce que c’est en France la ville qui est une des premières a mettre en œuvre la gratuité des transports et la notion de gratuité des services publics, qui a été une des propositions développées notamment au niveau des forums des autorités locales et des forums des autorités locales de périphérie, et qui a été développée et expérimentée dans plusieurs villes dans le monde. Parce que l’intérêt des forums des autorités locales de périphérie c’est qu’elles ont permis justement des échanges d’expériences et des échanges d’innovations dans la gestion communale et c’est pour ça que la coopération ne se résume pas à un problème de financement, sans oublier d’ailleurs les problèmes d’évaporation liées au problème de financement direct de coopération. C’est réellement l’apprentissage à se connaître et à construire des projets communs qui sont des projets internationaux.
Et pour moi c’est ça qui est présent dans l’intérêt de la coopération décentralisée.

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