Débat L’Alternative,
Introduit par Ludivine Bantigny et Gustave Massiah
15 mai 2025
Dans quelle période sommes-nous ?
Gustave Massiah
15-05-2025
Je vous propose six réflexions pour caractériser la période. Cette intervention reprend l’entretien avec Catherine Tricot : L’avenir est contradictoire, il n’est pas écrit. (Revue Regards, 6-02-2025).
Quels bouleversements permettent de parler de rupture ?
Nous sommes dans un moment de crise structurelle du mode de production capitaliste, un changement de période historique bien au-delà de l’élection de Donald Trump. Même si l’élection de Trump dramatise la situation et introduit de nouvelles incertitudes. Le social, l’écologique, le démocratique sont interpellés et bouleversés et se redéfinissent aux différentes échelles, locales, nationales, des grandes régions et mondiale. Il s’agit d’une crise structurelle du mode production capitaliste, mais probablement pas d’une sortie du capitalisme.
Quels bouleversements permettent de parler de rupture ? La décolonisation et la montée des Suds ; l’écologie ; la démocratie et enfin les nouveaux rapports sociaux, avec notamment le numérique et l’IA. Les classes sociales sont en mutation. A commencer par la classe dominante, la bourgeoisie financière. Trump, Milei et Musk ont perdu toute mesure et c’est la première fois qu’on a une affirmation aussi violente du pouvoir des milliardaires et des autocrates. La classe productive est, elle aussi en plein bouleversement avec la transformation du travail et des compétences. Et, à l’échelle mondiale et dans chaque société, la montée des précaires et de la classe moyenne. Une deuxième conséquence, en lien avec l’écologie, est la crise du productivisme. Mutations des classes et crise du productivisme se traduisent par une montée des mouvements sociaux, à la fois complémentaires et alternatifs aux classes sociales : le mouvement des femmes, l’écologie, l’antiracisme, les migrations, les peuples premiers, le logement et la ville, l’éducation.
La poussée de l’extrême droite partout dans le monde est une réaction à ces mutations. Mais pas seulement. La montée de l’extrême droite tient, en partie, à la peur et au refus des mouvements sociaux qui bouleversent l’idéologie dominante. Quand Trump s’en prend aux femmes et aux Trans il exprime avec violence sa crainte de ces changements.
Toutes les ruptures du mode de production capitaliste commencent par une montée de l’extrême-droite
Pour comprendre la montée de l’extrême droite, je me suis demandé ce qui s’était passé dans les changements et les crises précédentes du mode de production capitaliste. Je me suis rendu compte que toutes les crises structurelles du mode de production capitaliste ont commencé par une montée de l’extrême droite, suivie par des réponses de gauche puis par une mutation du capitalisme. Pour identifier les crises du mode de production capitaliste, on peut partir des dernières crises financières structurelles, celles de 1873, de 1929, de 1976, de 2008. Chaque crise financière marque une rupture ; elle est le point d’orgue d’une période de crise de vingt à quarante ans avec ses luttes sociales, idéologiques, culturelles, souvent accompagnées de guerres.
La crise de 1873 se prolonge par la Longue dépression qui dure de 1873 à 1896 ; elle marque le passage du capitalisme libéral au capitalisme monopoliste avec la naissance des grands groupes industriels, la forte intervention des banques et le développement du capitalisme financier. La période commence, avec l’extrême droite et Mac Mahon et se poursuit, vers 1890, avec l’émergence de la nouvelle extrême-droite avec Charles Maurras. Mais, c’est pendant cette crise qu’interviennent la création de la Première Internationale, en 1864, à Londres, et la Commune, en 1871, à Paris. Ce sont les répliques de gauche à cette crise du capitalisme. Cette crise se prolonge par la seconde révolution industrielle, de 1880 à 1914 ; celle de l’électricité, du pétrole et de la chimie.
Deuxième grande crise, financière, celle de 1929 ; la grande crise, qui commence en 1914 et s’achève en 1945 et qui comprend deux guerres mondiales. Elle est marquée par la montée du fascisme. Mais elle voit aussi la montée du Front populaire. Elle se prolonge par le fordisme, nouvelle forme du capitalisme, qui s’imposera après la deuxième guerre mondiale et dominera jusqu’en 1976. C’est la période la plus semblable à la crise actuelle.
Troisième grande crise financière celle qui commence en 1973 avec la crise pétrolière et le krach financier de 1976. Avec le coup d’état au Chili de Pinochet en 1973, et les dictatures dans plusieurs pays, c’est l’expérimentation et l’imposition du néolibéralisme. Elle se combine avec la montée du Sud. En 1989, la fin de l’Union soviétique laisse croire à la « fin de l’histoire » et à la victoire du capitalisme. La crise financière de 2008, prolonge 1989 et la fin du soviétisme. Les mouvements des Indignés, les Occupy, les révolutions arabes, les forums sociaux jusqu’à l’insurrection tunisienne de 2015 amorcent une réponse de gauche à cette nouvelle crise financière. Puis vient la régression avec la répression.
La montée de l’extrême droite actuelle n’est donc pas un phénomène exceptionnel. Elle fait partie des grandes séquences de mutation du capitalisme. Mais elle s’accompagne toujours de réplique de gauche et d’une mutation du capitalisme. Les répliques de gauche n’ont jusque-là pas gagné complètement, mais elles modifient l’avenir. Par exemple, après la seconde guerre mondiale, la transformation fordiste qui a laissé place à de nouveaux équilibres dans les rapports de classes et dans les rapports internationaux. On peut en tirer une première conséquence : l’avenir n’est pas écrit et il sera contradictoire. Les issues des crises seront contradictoires. Il n’y aura pas d’avenir parfait et une résolution définitive des contradictions. Pas de catastrophe absolue et inéluctable non plus, même si des guerres sont possibles.
La décolonisation n’est pas terminée
L’une des caractéristiques majeures de la situation actuelle est que la décolonisation n’est pas terminée. La dernière phase de la décolonisation est marquée par la réunion, en 1927, à Bruxelles, de la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale, avec la présence de Nehru, Ho Chi Minh et Messali Hadj ; et comme membres honoraires, Mme Sun Yat Sen, veuve du premier président chinois et Albert Einstein. La montée des mouvements indépendantistes s’accélère avec Nehru et Gandhi et le Congrès national indien, avec la fondation par Soekarno du Parti du congrès indonésien et les mouvements nationaux au Maghreb et dans le reste de l’Afrique. C’est un moment fort de l’expression internationale de la décolonisation.
Ce mouvement s’exprime pleinement à la conférence de Bandung de 1955 qui réunit les premiers pays décolonisés, indépendants d’Afrique et d’Asie. Soekarno qui accueille, Nehru, Chou En Lai et Nasser ouvre cette rencontre. Chou En Lai a cette formule éclairante encore aujourd’hui « Les États veulent leur indépendance, les nations veulent leur libération, les peuples veulent la Révolution ». Il relie État, nation et peuple dans une complémentarité forte mais avec beaucoup de complexité et même d’ambiguïtés. Aujourd’hui encore, la déclaration des Nations unies, celle donc des nations, commence par « Nous les peuples », mais en fait ce sont les États qui siègent à l’ONU et composent les Nations Unies.
La première phase de la décolonisation fut bien celle de l’indépendance des États. Elle s’est à peu près achevée sauf pour la Palestine, et les 23 colonies, dont une liste a été définie par les Nations unies, notamment la Nouvelle Calédonie et le Sahara occidental. On passe alors de la première phase de la décolonisation à la seconde : les nations veulent leur libération. La question du nationalisme ne se limite plus à l’État Nation et aux nations définies par des États. Elle pose les questions de l’identité et de la souveraineté. On le voit bien avec la manière dont l’extrême droite met en avant l’identité nationale, et la nature de l’État, à partir d’une relecture historique des identités. Cette nouvelle phase de la décolonisation commence avec la montée des nationalismes identitaires. Elle se traduit par la centralité de la question des migrations.
La montée des nationalismes, la crise de l’État Nation et les migrations
La question de la nation devient première. Ce n’est pas nécessairement d’extrême-droite. Mais cela explique la montée des nationalismes. On comprend pourquoi les Etats Unis se crispent sur une définition de la nation américaine blanche, même pour celles et ceux qui ne le sont pas. Dans toutes les enquêtes auprès des Français, la question des migrations ne ressort pas comme une question essentielle mais elle est reprise dans le débat politique comme la question essentielle. La question des migrations doit partir de la compréhension de l’état du monde et non des identités.
Il faut intégrer dans cette réflexion deux éléments majeurs de l’état du monde qui caractérisent la nature des migrations. Le premier est la transformation du monde paysan et de la sédentarité. Depuis la Mésopotamie, il y a environ 5000 ans, la population sédentaire était la population agricole. Ce n’est plus le cas aujourd’hui ; la population agricole compte moins de 5% de la population en Europe, Amérique du Nord et Japon. Elle est de 15 à 40%, et en baisse, en Chine, en Amérique du Sud et Inde ; et déjà de près de 50% en Afrique et en Asie du Sud Est.
L’autre élément majeur de notre époque pour la population est la scolarisation massive. C’est un phénomène lui aussi mondial. En France, 80% de la nouvelle génération a le bac. Au Congo Kinshasa, en 1960, à l’indépendance, il y avait trois bacheliers, dont deux à Bruxelles. En 2021, il y avait, au Congo Kinshasa 328000 bacheliers. Les migrants, comme la population mondiale, sont de plus en plus qualifiés ; les migrations vont façonner le monde et sont à la base de la nouvelle culture mondiale. Ce bouleversement est incroyable et on ne sait pas ce qu’il va donner. On comprend qu’il puisse susciter des craintes ; il joue sur les rapports économiques en particulier Nord/sud, les rapports démographiques, culturels. La deuxième phase de la décolonisation n’est pas seulement la fin de la domination du sud par l’occident c’est aussi l’évolution qualitative de la population mondiale.
Les rapports entre peuples anciennement colonisés et anciennement colonisateurs
Cette phase de la décolonisation soulève une question importante celle des rapports entre peuples colonisés et peuples colonisateurs. Je me suis posé la question par rapport à la situation entre la Palestine et Israël. La décolonisation signifie-t-elle le départ des colonisateurs ? Quand on se pose la question des situations possibles après une décolonisation, on trouve historiquement trois situations qui caractérisent les relations entre peuples colonisés et peuples colonisateurs. Première situation, les peuples colonisateurs anéantissent les peuples colonisés. Ce fut le cas de l’Amérique du Nord, de l’Australie, de la nouvelle Zélande… du moins c’était l’idée que l’on s’en faisait. Mais, contrairement à ce que l’on a pensé, les autochtones ne disparaissent pas, ils renaissent et aujourd’hui réaffirment leur présence. Deuxième situation, les colonisés gagnent leur indépendance et les colonisateurs partent parce qu’ils ne supportent pas l’indépendance soit parce qu’on les expulse. C’est ce qui s’est passé dans la période de décolonisation et des indépendances, par exemple en Algérie, au Vietnam et dans de très nombreux pays.
Y-a-t-il d’autres situations ? Historiquement, il y a eu d’autres situations de cohabitation, difficiles, contradictoires mais qui ouvrent de nouvelles perspectives. J’en citerait trois : Le Mexique, le Brésil, l’Afrique du Sud. Mexique, Brésil, Afrique du Sud : ces trois grands pays très divers, vivent une situation de vie commune sur la même terre. On peut donc dire aux Israéliens « à certaines conditions, qu’il faut inventer ensemble avec les Palestiniens, vous pouvez rester ». Une situation Palestine / Israël à deux États reste possible ; elle est difficile à imaginer dans l’immédiat, mais elle reste possible. Et elle permettrait de préparer des solutions plus viables. Par exemple une région ou une confédération rassemblant la Palestine, la Jordanie, Israël et le Liban. Dans un avenir plus lointain, et si l’avenir s’oriente vers des grandes régions, comprenant mais ne se limitant pas aux formes actuelles des Etats Nations, il y aurait une grande région possible avec la Syrie, l’Irak et peut-être même l’Egypte. Tous ces pays ont connu une histoire commune et partagent une langue et une culture commune.
La mondialité, des États Nations vers les grandes régions
Il ne s’agit pas de la reconstitution de grands empires, mais de grandes régions formées de pays qui ont des histoires, des géographies et un avenir possible commun qui les relient. Ces régions regrouperaient des États qui ne seront pas des États-Nations. On garderait les frontières et les États mais on dépasserait l’État-Nation comme forme exclusive du sujet historique.
Dans un changement de période, comme celui que nous vivons, dans une crise historique du mode de production capitaliste, les contradictions s’aiguisent. A commencer par les contradictions du capitalisme mondialisé. Ils sont confrontés à l’écologie par rapport au productivisme, à la démocratie par rapport à l’autoritarisme, aux nouveaux rapports de production et au numérique. Les mouvements se radicalisent à l’exemple du mouvement des femmes, de l’écologie, de l’antiracisme, de l’immigration, des peuples premiers, du logement et de la ville, de l’éducation. Il n’y a pas aujourd’hui de stratégie de progrès du capitalisme. Faute de stratégie, on libère les autoritaires et les milliardaires, les Tromp, Milei, Modi… et Musk. La seule liberté tolérée est celle des capitaux. L’idée même de démocratie est remise en cause et combattue. L’alter-mondialisme est confronté à la mondialisation renouvelée qui met en avant le nationalisme et le retour du souverainisme. Pour renouveler l’altermondialiste, il faut reprendre la proposition d’Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, opposer la mondialité à la mondialisation.
Quelques précisions
Le débat a été très riche et a permis d’aborder de nombreuses questions. J’en retiendrai cinq qui ont été discutées en conclusion.
Mondialité, mondialisation et internationalisation (Bernadette). Par rapport à cette question, Édouard Glissant revient sur la question de l’internationalisme en soulignant ce qu’il y a de nouveau avec la mondialisation. Cette question est encore plus actuelle aujourd’hui avec le retour des nationalismes et des souverainismes. Il propose la mondialité par rapport à la mondialisation. Il n’avait pas, en son temps, abordé la question de la réponse aux nationalismes par rapport aux États Nations.
La question de la radicalité politique (Sylvie). Elle est accentuée par l’incapacité de répondre aux questions soulevées par les mouvements sociaux. Elle pose une question politique majeure : comment concilier la nécessité des alliances larges et des rassemblements avec la réponse à la forte demande de radicalité politique ?
L’urgence est soulignée sur la question de l’Ukraine (Gilbert et Bruno). Avec la Palestine, c’est une question majeure de la situation mondiale. Elle pose la question de la situation géopolitique mondiale et de la crise radicale du droit international. Elle interroge aussi sur la nature des guerres, des grandes puissances et de la question du nucléaire.
Plusieurs interventions sont revenues sur la décolonisation (Richard), la situation internationale et les Forums Sociaux Mondiaux. Les FSM continuent à se réunir mais ne représentent plus la même dynamique de construction d’une alternative mondiale. Ils sont confrontés à un changement de culture politique générationnelle. En 2009, à Porto Alegre, nous avons tenté de faire converger le FSM avec les révolutions arabes, les occupys et les indignés. Nous étions d’accord sur toutes les propositions, mais quand nous leur avons dit « préparons ensemble le prochain forum social mondial », les cinq cents jeunes qui étaient dans la salle ont répondu « moi, je ne représente que moi !»
Je voudrais revenir sur cette question de cultures générationnelles. Trois générations cohabitent actuellement. La culture de la plus ancienne, celle des 60 ans et plus, renvoie à la décolonisation et aux « mai 68 ». La seconde, celle des quarante à soixante ans est très féminine, sa culture est féministe, antiraciste, écologiste. Elle ne fréquente pas beaucoup les organisations politiques ; elle s’investit dans les organisations syndicales et associatives. La troisième, celle des moins de quarante ans, s’investit dans les organisations locales ou dans les associations qui ont des objectifs précis. Elle est aussi très féminine et doit faire face à des réactions masculinistes. Elle cherche à construire une nouvelle culture théorique et politique. Toutes ces générations sont confrontées à la montée des cultures d’extrême droite.
