De la décolonisation à l’altermondialisme
Entretien avec Gustave Massiah
Par Gilbert Wasserman
Revue Mouvements
15-05-2005
English version
Gustave Massiah, fondateur du Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (Cedetim) et d’une galaxie d’associations, président du Centre de recherche et d’initiative pour le développement (Crid) et vice-président d’Attac est de ces personnages importants dans le mouvement altermondialiste dont beaucoup parlent sans vraiment le connaître, alors que toutes ses activités et ses écrits sont publics. Les lecteurs de Mouvements ont d’ailleurs eu souvent l’occasion de le lire. Nous avons retracé ensemble son itinéraire.
Mouvements : Après une enfance passée en Egypte, c’est adolescent que vous arrivez en France.
Gustave Massiah : J’avais dix-huit ans. Je suis en effet né en Egypte d’un père italien et d’une mère qui appartenait à une famille juive qui se déplaçait dans l’empire ottoman. Nous faisions partie de la petite bourgeoisie, mon père était employé et ma mère ne travaillait pas. Nous avions des conditions de vie relativement modestes mais très privilégiées par rapport à la plus grande partie de la population égyptienne. J’ai fait mes études au lycée français du Caire jusqu’à la classe de mathématiques élémentaires et je suis venu en France pour poursuivre mes études. Je me suis retrouvé interne au lycée Hoche de Versailles et quelques mois après mon arrivée, il y a eu la crise de Suez en 1956. C’est à partir de là que j’ai commencé à me politiser dans le cadre du syndicalisme étudiant, essentiellement sur la question de la guerre d’Algérie. Après les classes prépa, je suis rentré à l’école des mines de Paris puis à l’ENSAE, ce qui me permettait de travailler sur les statistiques et l’économie, ce qui m’apparaissait utile pour pouvoir travailler sur les problèmes du développement.
M : La spécialisation dans l’aménagement urbain est donc venue plus tard.
G.M. : Nettement plus tard, en 1967. Après l’ENSAE, j’ai fait mon service militaire. Du fait de mes activités pendant la guerre d’Algérie, j’ai d’abord eu droit en 1964 à un bataillon semi-disciplinaire, puis j’ai réussi à partir en coopération au Sénégal. A mon retour, j’ai travaillé dans l’informatique et c’est là qu’un ami qui avait été nommé par Malraux pour la réforme des études d’architecture, m’a proposé de rejoindre l’équipe de direction de l’école des Beaux-Arts, section architecture. Cela m’a passionné, d’autant que Malraux nous avait donné pour mission de bouleverser totalement l’enseignement de l’architecture en France. Son raisonnement très pertinent était le suivant : la qualité architecturale est médiocre, les architectes français ont des conceptions féodales, il faut leur enlever le contrôle de l’enseignement qui reproduit ces conceptions. C’était donc en 1967, mais en 1968 vient l’occupation des Beaux-Arts, je me retrouve dans le comité de grève de l’école. A la fin 68, Malraux nous reçoit une dernière fois pour constater que nos routes se séparent ; il supprime donc la direction des études « pour des raisons idéologiques », mais très élégamment nous laisse nos postes de professeurs. C’est ainsi que je me suis retrouvé prof dans la section architecture et participant à la création de l’UP 6 qui va être un des endroits de la refondation de l’enseignement de l’architecture très marqué par les idées de 68 et en liaison avec les mouvements urbains. C’est à cette époque aussi que je participe à la création d’une structure professionnelle d’expertise, ACT-Consultants, collectif de consultants indépendants de type coopératif.
M : Après la guerre d’Algérie vient aussi le temps d’engagements politiques plus globaux.
G.M. : Mon soutien aux mouvements de libération nationale m’a amené à me réapproprier ma culture égyptienne. Je me redécouvre comme oriental et juif arabe. Le choix de me construire une identité française s’en trouve renforcé. J’ai été très marqué par ce moment historique qu’est la décolonisation. Je suis allé en Algérie pour la première fois en 63 et j’y suis retourné plusieurs fois pour participer à la reconstruction et au développement du pays. J’ai aussi travaillé au Sénégal et c’est dans ce pays que nous avons créé avec Jean-Yves Barrère, Jacques Bugnicourt et d’autres un petit groupe qui est au départ un comité Vietnam, avec des Sénégalais comme Sembene Ousmane. Ce groupe sera une des matrices qui va donner naissance en 1965 au Cedetim, sigle qui alors signifiait Centre socialiste d’étude et de documentation sur les problèmes du tiers-monde. A cette époque je me sentais surtout proche de groupes libertaires pour qui j’ai d’ailleurs toujours gardé une certaine tendresse. Toutefois c’est encore au Sénégal, après une rencontre avec Alain Savary, que je décide d’entrer au PSU. J’y ai rencontré des gens extraordinaires et découvert de nouveaux univers sociaux et culturels. Manuel Bridier, un des fondateurs du Cedetim disait par exemple : « Je ne soupçonnais même pas l’existence des chrétiens de gauche, nous étions en désaccord total sur tout ce qui était d’ordre philosophique et en accord total sur ce qu’il fallait faire immédiatement du point de vue politique ». C’est un creuset d’amitiés et d’élaborations fondées sur l’engagement. C’est là aussi que je découvre certaines branches du mouvement ouvrier qui vont jouer un rôle dans la CFDT et dans la CGT. J’y découvre aussi le mouvement paysan avec notamment Bernard Lambert.
M : José Bové, c’est plus tard…
G.M. : Oui José c’est en 1973, mais c’est Lambert qui est à l’origine de ce syndicalisme paysan. Le Cedetim était au départ, très lié au PSU et le secrétaire national de ce parti, Marc Heurgon, nous dit un jour que dans son fichier existent deux mille noms de coopérants dont il ne savait quoi faire. Nous organisons donc ces coopérants dans le Cedetim, c’est la période de ce qu’on a appelé les « pieds rouges ». A Vientiane ou à Tananarive, on ne s’occupait pas trop, entre coopérants, de savoir si on était trotskiste, maoïste, socialiste ou autre chose. Comme ils étaient à chaque fois peu nombreux, ils cherchaient surtout comment agir. Après 1968 on va assister à une répression très forte contre ces « pieds rouges ». Pour ne pas mettre les personnes en danger, nous supprimons les groupes, refusons l’adhésion de nationaux dans chacun de ces pays et surtout nous brûlons notre fichier. Nous nous réduisons alors à une centaine de personnes, mais notre influence en est accrue, et se développe une fidélité au Cedetim considérable venant de gens de tant de pays que nous ne connaissions même pas et qui savent que nous avons fait passer leur sécurité avant les intérêts d’une organisation. J’en rencontre encore aujourd’hui qui font état de leur appartenance à cette mouvance. Nous n’avions pas théorisé cette pratique mais nous nous trouvions déjà dans un fonctionnement de type réseau.
M : Certes, mais le PSU c’était aussi un parti avec ses contraintes.
G.M. : Je me suis retrouvé en 67 à la direction nationale du PSU, au moment où Michel Rocard, à la tête alors d’une majorité de gauche, en devenait secrétaire général et où d’autres comme Gilles Martinet s’en allaient pour le PS. Le PSU va jouer un rôle important en 68, d’autant qu’une grande part des dirigeants de l’UNEF, du SNESUP et de la CFDT d’alors, en sont des militants. 68 a été mon deuxième grand moment historique après celui de la décolonisation. On se sent dans un moment historique quand on change soi même et qu’on réorganise tout ce qu’on pensait avant de manière nouvelle. 68 m’apparaît à la fois comme une critique du système soviétique et une réappropriation du communisme. C’est aussi une première expérience de jonction de mouvements même si elle est difficile entre celui de type sociétal porté par les étudiants et celui des ouvriers. C’est aussi une rencontre renouvelée entre le marxisme et la psychanalyse, la mise en avant de la question de la libération et un nouveau rapport entre individuel et collectif.
M : Il parait tout de même singulier que cette vision très ouverte de la société puisse à un moment rencontrer le maoïsme alors que ce dernier était largement une prolongation du stalinisme et s’assumait même comme tel.
G.M. : Notre vision d’alors de la Chine et du maoïsme était en décalage total avec celle qu’on en a aujourd’hui. Dans le mouvement tiers-mondiste nous étions très sensibles à la montée en puissance des communismes du Sud et tout particulièrement du plus important celui de Chine. Ce n’est que petit à petit que nous avons découvert la réalité du maoïsme. Paradoxalement une partie de ceux qui vont se réclamer du maoïsme, le vivent comme une réponse au stalinisme. Nous ne voulions voir, par exemple, que la lettre en vingt-cinq points du PCC au PCUS qui mettait l’accent sur les révolutions du Sud et sur le rôle de la paysannerie. Cela dit pour ce qui concerne notre groupe nous faisions plutôt nôtre la formule de Roland Castro qui avait dit en substance : le maoïsme d’accord mais les pro-chinois en pro-chine. Il faut aussi se souvenir que Chou en Laï participait à Bandoeng avec Nasser, Nehru et Tito, à la construction du front de ce qui allait devenir les non alignés. C’était aussi la thèse des l’encerclement des villes par les campagnes et des pays industrialisés par ceux de la périphérie ; thèses que reprenaient Bettelheim ou Samir Amin. Il y avait un large mouvement d’idées qui en même temps se situait dans le marxisme et en rupture avec l’évolution de l’URSS. Enfin en France le maoïsme était éclaté en une kyrielle de groupes et de partis.
M : Votre groupe à vous c’était la GOP (Gauche ouvrière et paysanne) qui se situait dans le PSU.
G.M. : C’était un des courants du PSU, il n’était pas formé de maoïstes et il ne se définissait pas comme maoïste. Admettons que nous étions de cette espèce curieuse séduits par le slogan « feu sur le quartier général ! ». Précisons tout de même que le Cedetim pour sa part n’a jamais été mao, il a toujours été un lieu d’unité de militants de toutes sensibilités.
M : Le PSU est tout de même dirigé par Rocard…
G.M. : Il avait été élu par une majorité moderniste de gauche assez composite. Mes divergences avec lui ont commencé en 1968. En 1969, nous créons à partir du PSU, un mouvement qui s’appelle : les Assemblées ouvrières et paysannes. Cela durera jusqu’au mouvement de Lip et du Larzac. La GOP y joue un rôle important. Par contre nous perdons la bataille au sein du PSU au congrès de 1971. Nous avions proposé, forts de l’expérience de ces assemblées, que la future direction soit élue pour moitié en dehors du parti. Nous nous sommes mis à dos l’essentiel des cadres et des secrétaires départementaux. En plus c’est le moment où les courants d’extrême gauche dans le parti éclatent et s’en vont. Tant et si bien qu’après être restée quelques temps, la GOP s’en va également. Nous avons d’ailleurs eu tort car un peu plus tard, Rocard est parti au PS sans arriver à entraîner avec lui la majorité du PSU. Je dois reconnaître que j’ai alors traversé une période assez curieuse. En effet, moi qui était de culture assez libertaire, qui avait rejeté l’avant-gardisme, je me retrouve, sans même m’en rendre compte, dans un cycle politique avec des organisations de plus en plus sectaires, étroitement marxistes léninistes et bolcheviques. Il y avait en leur sein des gens formidables qui faisaient des choses formidables. Pourtant l’évidence est là, dès qu’on ne fait pas attention, on se retrouve sur les vieux rails en matière d’organisation et à re-réciter le catéchisme. C’est en 1978 après l’échec de l’OCT (Organisation communiste des travailleurs) que je décide d’en terminer pour ma part avec la forme parti. Cela ne veut pas dire que les partis soient inutiles mais je décide alors de m’investir dans le mouvement associatif et tout particulièrement, celui de solidarité internationale axé sur les rapports Nord-Sud.
M : Donc d’abord au Cedetim…
G.M. : En 1968 nous en avions changé le nom, il était devenu le Centre d’études anti-impérialistes. Appellation qui durera jusqu’en 1978. Nous voulions construire un mouvement de masse anti-impérialiste en France. C’est au moment du coup d’état au Chili que nous nous sommes trouvés le plus proches d’y parvenir avec la création d’un comité Chili. C’était à la fois un vaste cartel et un mouvement direct. Mais au bout de quelques temps nous n’avons plus voulu être prisonniers de cette forme de cartel et le Cedetim a décidé d’abandonner la direction de ce comité Chili, lequel n’y a pas survécu plus de quelques mois. Nous avons alors un débat au sein du Cedetim, dans lequel une nouvelle génération est arrivée avec notamment François Géze et Bernard Dréano. C’était lié à la bataille entre tiers-mondistes et anti-tiers-mondistes. Nous étions très critiques envers le tiers-mondisme, notre sujet c’était le tiers-monde mais nous n’étions pas tiers-mondistes. Cela ne nous a pas empêché de combattre ceux qui se proclamaient comme des anti-tiers-mondistes. C’est alors que nous avons réorienté notre axe stratégique en passant de la volonté de construction d’un mouvement anti-impérialiste de masse à l’idée de développer une dimension anti-impérialiste dans tous les mouvements de masse existants. C’est cela qui nous amène à regarder de près les évolutions au sein du mouvement tiers-mondiste chrétien. Dans ce dernier, les choses avaient beaucoup évoluées. Ils nous accusaient auparavant d’être trop politistes et étatistes. Ce qui était en partie vrai, même si notre pratique depuis l’Algérie était que lorsqu’un parti partenaire arrivait au pouvoir, nous coupions les relations avec lui. Bien nous en a pris, jusque récemment puisque la dernière expérience en date a été celle de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire. De notre côté nous accusions les mouvements chrétiens de localisme et de caritativisme. En réalité ces mouvements n’en étaient plus là et lorsque nous nous en sommes rendus compte, nous avons décidé de passer une alliance stratégique avec eux pour construire un grand mouvement de solidarité internationale.
M : Elle dure manifestement toujours si on regarde la composition du CRID (Centre de recherche et d’initiative pour le développement) où les mouvements chrétiens occupent une grande place.
G.M. : Bien sûr ! C’est alors que le Cedetim change de nom pour la troisième fois en 1977 pour devenir Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale. Nous créons à ce moment diverses associations qui contribuent toutes au même objectif, le Centre international de culture populaire (Cicp) et également l’Association internationale de techniciens, experts et chercheurs (Aitec). Nous réfléchissons alors sur les modes de développement du mouvement associatif, les nouvelles formes d’économie sociale et solidaire, la capacité d’expertise et d’ingénierie. Nous comprenons que ces éléments-là ne sont pas marginaux mais doivent se situer au centre du projet. Il ne s’agit pas de présenter ces nouvelles formes associatives et leur recherche d’autonomie comme substitut aux partis politiques mais comme l’émergence et le développement d’une dynamique nouvelle qui pour moi est héritière de la décolonisation et de 68. Pour prendre l’exemple du Cedetim, c’est dès cette époque que nous avons pratiqué les réunions de collectif ouvertes qui ne sont régie par aucun centralisme démocratique.
M : On peut tout de même se demander si entre l’après 68 l’après Vietnam et l’après Chili et l’émergence du mouvement altermondialiste à la fin des années quatre-vingt-dix, il n’y a pas une longue période de trou, même si on peut penser qu’il s’agit d’une période de maturation.
G.M. : Il y a une période très dure. Celle que Félix Guattari a nommé « les années d’hiver ». Il y a l’espoir de 1981 suivi de la désillusion. Cela dit pour nous, les signes de ce qui va devenir le mouvement altermondialiste se manifestent dés 1989. Nous nous retrouvons alors dans l’articulation de deux coalitions. La première est celle que nous avions définie comme celle du mouvement de solidarité internationale. Nous organisons en 89 le premier sommet des sept peuples parmi les plus pauvres de la planète. Nous le faisons avec Agir ici que Jean-Marie Fardeau et quelques autres viennent de créer ainsi qu’avec le Crid dans lequel nous sommes rentrés. Ce sommet tenu à Paris à la Mutualité, sera le point de départ du travail militant sur la question de la dette, des institutions financières internationales. La seconde alliance est celle que nous passons avec Gilles Perrault et le chanteur Renaud et notamment avec la LCR et les syndicats pour organiser, au moment du bicentenaire de la Révolution française, la manifestation anti G7 avec le concert de la Bastille « dette, apartheid, colonies, ça suffat comme ci ». Cette double initiative qui obtient un grand succès préfigure à sa façon les formes du mouvement altermondialiste. Sept ans plus tard, le Cedetim est un des organisateurs d’un nouveau contre-sommet à Lyon, avec une participation internationale beaucoup plus large. Pour nous la dynamique altermondialiste a largement commencé là. Ce qui est vrai c’est que c’est au milieu des années quatre-vingt-dix, que ce mouvement qui avait commencé dans des pays du Sud, rencontre le mouvement social des pays du Nord. C’est cette rencontre qu va donner au mouvement la force de mettre en échec l’AMI (accord multilatéral d’investissement) puis qui va favoriser la création d’Attac.
M : Attac s’appuie surtout sur l’influence conquise par le Monde diplomatique.
G.M. : Nous avons participé à la création d’Attac mais nous avions aussi créé le Forum mondial des alternatives et c’est ensemble que nous avons organisé à Davos, la première manifestation anti-Davos. Pour ce qui concerne le Monde diplomatique, nous avions des liaisons fortes avec Claude Julien, le précédent directeur. Dans sa première période de développement, le diplo s’est appuyé aussi sur des gens venant du Cedetim. Il y a eu ensuite, un peu de distance. Nous nous sommes cependant retrouvés de façon concrète dans les initiatives dont j’ai parlé et pour créer Attac. Nous étions chacun engagés dans le deuil du soviétisme mais nous ne l’avons pas fait de la même façon. La période qui a encadré la chute du mur de Berlin, en gros jusqu’à 95, était plutôt marquée par le chacun pour soi, pas par des alliances. Par exemple pour le Cedetim, la question de l’immigration et celle de l’impérialisme français ont toujours été majeures. Sujets qui n’étaient pas aisés à traiter dans la période Mitterrand. C’est une des préoccupations que nous avons partagées avec des mouvements chrétiens radicalisés.
M : Justement, comment avec un pareil itinéraire, peut-on se retrouver à la présidence du Crid qui est un regroupement d’associations importantes où la mouvance chrétienne tient une place considérable ?
G.M : J’ai été élu président du Crid il y a quatre ans mais j’y participe depuis plus de vingt-cinq ans. C’est à la fin des années soixante-dix que le Cedetim décide de s’allier avec cette mouvance du fait de la radicalisation de l’encadrement de ces mouvements qu’il s’agisse du Ccfd, de la Cimade, de Peuples solidaires, de Frères des hommes, Terre des hommes. Le Crid au début ne regroupe qu’une dizaine d’associations et c’est la frange radicale du mouvement tiers-mondiste. Nous y sommes depuis le début, il n’y a pas eu d’entrisme. Le Crid a connu une crise au moment où plutôt poussé par le ministère des affaires étrangères il a participé à la création de Coordination Sud. Cette coordination était partagée entre trois courants : celui des urgenciers, celui des techniciens et celui plus centré sur la bataille d’opinion, à savoir le Crid. Beaucoup d’associations se sont alors demandées à quoi servait encore le Crid, d’autant que certaines associations constitutives de ce dernier comme la Cimade ou Frères des hommes étaient-elles mêmes en crise. Néanmoins en 1999 avec quelques associations nous décidons de relancer le Crid de manière à disposer d’un outil clairement orienté pour peser sur l’ensemble du milieu et tenir compte des évolutions du débat entre humanitaires et développementistes. Il fallait reconstruire une vision globale et le Ccfd, qui était d’accord avec cela, a décidé de soutenir cette aventure. J’ai ensuite été élu président. Nous étions repartis avec une vingtaine d’associations actives et le Crid s’est considérablement développé ensuite grâce à la pratique du partenariat qui pose comme principe le droit à la dignité et à l’égalité et le met en œuvre en pratique. Ce partenariat rencontre d’une certaine manière les nouvelles pratiques dans la société française comme l’économie sociale et solidaire.
M : C’est un type de rassemblement qui anticipe sur ce que vont devenir les forums sociaux mondiaux. La mouvance chrétienne a en effet joué un rôle important, au Brésil tout au moins, dans leur lancement mais aussi les pratiques nouvelles de toutes sortes, l’économie sociale…
G.M. : Absolument ! Et à toute cette mouvance, l’engagement dans l’altermondialisme apparaît comme une évidence. Pourquoi ? D’abord parce que pour l’aile chrétienne la plus radicale par le biais du Ccfd est très liée au mouvement des Forums. D’ailleurs Chico Whitaker et Candido Grjibowski, deux des principaux fondateurs brésiliens du Fsm, ont travaillé au Ccfd. Dans le PT brésilien, des mouvements chrétiens coexistaient avec des trotskistes. L’entrée du Crid dans le mouvement altermondialiste ne se fait pas en forçant nos adhérents mais à leur demande. Ensuite certains des éléments chrétiens du Crid, comme le Secours catholique, vont s’y associer pour d’autres raisons, complémentaires. C’est parce que la pratique du partenariat devient de plus en plus importante au niveau international. Ainsi le Secours catholique appartient à Caritas, réseau dont les éléments venant du Sud ont fait l’expérience de grandes campagnes internationales comme celle contre la dette. A partir de là, une nouvelle génération de cadres dans le Secours catholique qui a elle-même fait la critique du libéralisme, peut s’appuyer sur l’évolution de leurs partenaires pour faire avaliser leur engagement et démontrer l’intérêt de ce mouvement. Ils sont dans le mouvement à travers sa diversité. C’est ce qui explique que le Crid ait pu entrer dans Attac. La construction du Crid comme un des pôles du mouvement altermondialiste et de solidarité en France joue un rôle si important que le Mouvement de la paix, la Ligue des Droits de l’Homme et les Amis de la Terre décident d’y adhérer.
M : Cette montée en puissance du Crid qui était évidente lors du dernier Fsm à Porto Alegre ne crée- t-elle pas quelques problèmes à des associations qui se pensaient comme hégémoniques ? Disons-le franchement, à Attac ?
G.M. : Attac a joué un rôle décisif dans le mouvement altermondialiste, mais il n’est pas le seul. Il est vrai que grâce au diplo au démarrage, Attac a joué un rôle central en France ; mais le cœur du Fsm se trouvait aussi au Brésil avec notamment Chico et Candido dont j’ai parlé tout à l’heure. Ce qui est vrai c’est que plus tard, Attac, tout en y jouant un rôle important, s’est un peu désinvesti du Fsm. Cela n’a pas empêché le Fsm de connaître un considérable développement.
M : Est-ce que dans la crise actuelle d’Attac, au-delà des problèmes de direction, n’existent pas des différences d’analyse sur le mouvement altermondialiste lui-même ?
G.M. : Pour moi il ne peut y avoir de développement d’Attac indépendamment du mouvement altermondialiste, on ne peut concevoir Attac comme une organisation pour elle-même, à vocation hégémonique sur le mouvement. Mais cette question ne recoupe que partiellement les clivages qui portent sur des questions différentes, notamment sur les méthodes de direction ; ces discussions ne se constituant pas, de mon point de vue en orientations antagoniques.
M : Cela nous amène à l’avenir du mouvement altermondialiste. Le dernier Porto Alegre a montré qu’il n’était pas en panne. On ne peut se cacher cependant qu’après une montée en puissance très rapide, le temps des interrogations sur la façon d’avancer à présent est probablement venu.
G.M. : Pour moi, la contradiction que nous vivons est la suivante. : le mouvement est en train de s’ancrer considérablement en tant que mouvement historique ; dans le même temps dés lors qu’il s’agit d’un mouvement de longue durée, cela déçoit toute une série de personnes et de forces qui s’y étaient engagées parce qu’elles pensaient qu’on allait gagner tout de suite. Les médias amplifient ces phénomènes de désillusion portés par une partie du mouvement. Ce qui est vrai par contre, c’est que le mouvement s’il est destiné à durer, n’a pas encore défini une stratégie de long terme qui tienne compte de sa diversité. Il a défini ses orientations et ses objectifs, pas sa stratégie, notamment dans le rapport aux forces politiques existantes., aux États, aux institutions internationales, aux entreprises…Ces questions cheminent sans être encore construites et tranchées.
M : Prenons un exemple, compte tenu du prochain sommet de l’OMC, quelle attitude adopter à l’égard du G20 qui combat les intérêts américains mais qui représente tout de même des intérêts de grands États comme la Chine, l’Inde, le Brésil qui ne sont pas les mêmes que ceux des plus pauvres.
G.M. : Le G20 n’est pas à priori anti-libéral, il comporte une dominante anti-hégémonique qui l’amène à se distancier un peu des positions purement libérales. Le mouvement altermondialiste est lui d’abord anti-libéral avant d’être anti-hégémonique. Il reste que le rapport entre les deux est très étroit. Nous ne pesons pas comme mouvement politique organisé mais comme mouvement historique d’idées et de mobilisation. Pour prendre un exemple historique le mouvement enclenché à Bandoeng a nourri, amplifié, accéléré les luttes de décolonisation mais ce n’est pas lui qui les a créées.
M : Restons dans l’actualité, le sommet censé réformer l’ONU a échoué. On n’a pas vu vraiment de mobilisation altermondialiste sur ce sujet.
G.M. : Le livre, du Cetim, auquel j’ai participé sur la réforme des Nations unies, dont Mouvements a d’ailleurs publié des extraits, s’adressait au mouvement altermondialiste pour lui expliquer que c’est un objectif important, mais jusque-là, le mouvement ne l’a pas vraiment pris en compte. Il commence seulement à se poser la question parce que la communauté internationale des États est en échec. Ce n’est pas seulement le débat concernant l’ONU, c’est celui de l’ensemble de la régulation internationale qui ne peut être uniquement interétatique. On ne peut négliger le rôle, contradictoire, des États dans la transformation sociale, particulièrement mondiale. Le rapport du mouvement aux États en est à ses débuts. Deux États se réfèrent certes, de façon plus ou moins justifiée, au mouvement altermondialiste : le Brésil et le Vénézuela ; mais il n’existe pas aujourd’hui d’État qui du point de vue de ses bases sociales et de ses orientations soit directement représentatif du mouvement. Peut-être ferons-nous cette expérience plus tard ! Mais cela n’empêche pas le mouvement de peser réellement, à sa façon, sur les grands enjeux internationaux. Il pèse à travers les opinions publiques nationales et mondiale, il pèse à travers ses mobilisations, il pèse à travers la production d’une expertise citoyenne qui conteste directement le monopole de l’expertise dominante et de ses évidences ?
