Articles et interventions

Développement scientifique et mondialisation – 2p – 15.04.2003 – développement, science

Assises nationales de la culture scientifique et technique
12 janvier 2002 – Atelier 4

« Le développement scientifique, technique et industriel à l’épreuve de l’économie mondialisée »

 

Intervention de Mr Gustave Massiah
Président d’AITEC (Association internationale des techniciens experts et chercheurs)

Les hypothèses suivantes – délibérément provocatrices – montrent en quoi la question de la dette – comme élément stratégique de la mondialisation et de la reprise en main des pays du Sud par les pays du Nord – peut éclairer la réflexion sur la culture scientifique et technique et son évolution.

La culture scientifique et technique est une représentation très pertinente des rapports entre science et société, pour comprendre comment évoluent la science, la société, et comment se pense le développement.

De quelle culture scientifique héritons-nous, comment s’est-elle formée, à quelle promesse répond-t-elle ?

Notre culture scientifique et technique résulte de l’articulation de deux représentations successives, construites chacune à un moment historique de révolution scientifique et technique :

1) la représentation de la science issue des lumières ;

2) la culture issue de la révolution industrielle du XIXè siècle.

Les représentations du progrès scientifique et de la rationalité issues des Lumières et de la Révolution industrielle, la croyance que fait scientifique et objectivité sont propres à la seule science, sont toujours à l’œuvre aujourd’hui.

Trois idées dominantes sont sous-tendues dans cette conception des rapports science/technique/société :

  • le progrès scientifique entraîne le progrès de l’humanité ;
  • scientifiques et industriels poursuivent un but commun
  • l’élite scientifique, seule porteuse de rationalité, garantit les décisions publiques.

En 1992, le Sommet de Rio -s’est accompagné d’une opposition naissante à ce courant de pensée scientiste qui a dominé le siècle. L’appel de Heidelberg, signé par plus de 50 Prix Nobel, fut la réponse à ce mouvement « qui s’oppose au progrès scientifique et technique et nuit au développement scientifique et social ».

Les scientistes ont toujours relégué les positions critiques par rapport à la science et aux dégâts du progrès dans le camp de l’obscurantisme.

Pourtant, l’histoire est riche d’exemples édifiants de « détournements scientifiques » de questions qui ne relèvent pas de la science, à des fins contre-progressistes.

Le racisme a ainsi pu être justifié « scientifiquement. Ou encore, la science a permis de légitimer la « mission civilisatrice » des entreprises de colonisation. Elle en a été un des moteurs au même titre que les dominations économique et politique. Au nom de l’aide internationale, du « transfert de compétences », de « l’altruisme comme devoir moral », les peuples colonisateurs ont pu exploiter des richesses que les peuples colonisés ne pouvaient soi-disant pas exploiter eux-même.

Au moment de la décolonisation, après la libération politique des pays, la science est apparue comme un facteur de libération sociale – d’ailleurs identifiée au socialisme – porteuse de modernité. Cette option était fondé sur deux idées :

  • la science est un des vecteurs principaux du développement,
  • la pensée scientifique est la forme de la pensée du développement.

Le modèle de développement construit à partir de là repose sur le concept du « rattrapage », comme moyen d’accès à une indépendance économique et un certain niveau de développement. Ni la question des conditions de vie des populations ni celle de la démocratie n’ont été posées. Priorité était donnée à la construction d’un appareil productif (représentation de « la modernité » au sens du XIXè siècle), devant engendrer un progrès social lui-même moteur du progrès politique, facteur de progrès économique. Au nom de ce « cercle vertueux », les nouvelles élites des pays du Sud ont fondé leur appareil productif sur les technologies existantes ayant fait leur preuve (« la haute technologie industrialisante »). De ces transferts de technologies lourdes sont nés des projets d’investissements qui ont engendré la dette des pays du Sud. L’Algérie montre sans doute l’application la plus frappante de ce modèle d’ajustement structurel, où les moyens du développement sont devenus les fins.

Ce modèle a échoué pour plusieurs raisons, notamment parce que les régimes n’ont pas permis l’adaptation à de nouvelles évolutions (aspiration à la démocratie, à la participation citoyenne…).

Aujourd’hui, le positionnement des institutions mondiales (FMI et banque mondiale) dans le traitement de la dette des pays du Tiers-Monde impose un modèle opposé, prétendument construit lui aussi de façon scientifique : celui de l’ajustement structurel des sociétés au marché mondial, les modèles précédents ayant entraîné déséquilibres commerciaux et déficits publics. Dans ce modèles, les industries lourdes sont remplacées par les industries de commerce, en vue de conquérir des marchés mondiaux.

Les paradigmes ayant été vérifiés dans les pays d’Asie du Sud Est, la généralisation de l’application a suivi, comme dans la « démarche scientifique ». Cependant rationalité est mise au service du dogme (il n’y aurait qu’une seule manière de rétablir les équilibres – « There Is No Alternative »). La soi-disant évidence apparaît comme l’argument d’autorité., dans un système qui ne supporte ni la critique, ni la dissidence.

Dans ce contexte, comment construire une nouvelle culture scientifique et technique plus pertinente ? Vit-on actuellement une nouvelle révolution scientifique et technique qui le permettrait ?

Le système de laison entre la science et l’économie nécessite un contre-poids. La culture scientifique et technique est d’une certaine façon le pont entre la pensée scientifique et le mouvement social, rôle qui fut rempli pendant toute une période par le marxisme. Pour reconstruire une nouvelle culture scientifique et technique, il faut repenser la tension qui existe entre l’un et l’autre.

– Qu’est ce que la pensée scientifique aujourd’hui ? Quelle est la nature de la révolution scientifique portée par les notions d’incertitude, de biodiversité… Quelles relations entre les sciences exactes et les sciences sociales?

– Quelles sont les nouvelles composantes du mouvement social – écologie, mouvements de consommateurs… –  les inégalités et les discriminations ? Quelle réflexion renouvelée sur la question de la colonisation du point de vue des relations Nord Sud (universalité de la science / savoirs produits localement) ?

– Quelles relations entre science, pouvoir et démocratie, permettant l’apparition de nouvelles formes citoyennes participant à la construction de la culture scientifique et technique ?

Détacher la rationalité de l’obligation de la prévisibilité (« est scientifique ce qui permet une prévision scientifique ») pourra redonner place à une pensée de l’imaginaire.

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