Education au développement
Gustave Massiah
13-11-2010
Des premières ONG aux associations de solidarité internationale
Le mouvement de solidarité internationale se construit à partir de plusieurs courants qui sont amenés à évoluer avec la décolonisation. Le courant caritatif trouve ses sources lointaines dans les congrégations et les ordres religieux. Il est renouvelé par un courant humanitaire qui trouve ses origines dans les réactions aux guerres. La Croix Rouge est la première ONG (Organisation Non Gouvernementale) au sens propre du terme, reconnue par les Nations Unies. Le Secours Rouge qui deviendra le Secours Populaire Français est créé en 1925, la CIMADE (Comité Inter-Mouvements Auprès Des Evacués) en 1939, le Secours Catholique, branche française de Caritas en 1947. A partir de la fin des années cinquante, le thème dominant est celui de la lutte contre la faim. Emmaüs International est créé en 1955 à travers l’Institut de Recherche et d’Action sur la misère du Monde qui deviendra l’IRAM.
La vague des indépendances des années soixante va amener ces associations à associer à la lutte contre la faim la préoccupation du développement. Ainsi, en 1960, est créé le CCFD (Campagne Catholique contre la Faim et pour le Développement). C’est la période du proverbe chinois : donne moi un poisson, je mangerai un jour ; apprend moi à pêcher, je mangerai toujours. En 1958, le Père Lebret crée l’IRFED (Institut de Recherche et de Formation, Education au Développement) ; il développe une théorie de l’animation et de la formation orientées en priorité dans les zones rurales. Henri Desroches crée le Collège Coopératif qui fait le pont avec l’éducation populaire. Dès le début des années soixante, plusieurs mouvements de jeunesse et d’éducation populaire interviennent en Afrique ; les Eclaireurs et Eclaireuses de France, les Scouts et Guides de France, la Ligue Française de l’enseignement et de l’éducation permanente, la Fédération Léo Lagrange, les CEMEA (Centre d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active).
Parallèlement à cette mouvance tiers-mondiste, il faut souligner l’émergence d’un courant issu des luttes anti-coloniales. Il apparaît dans le mouvement pour la paix en Algérie, les comités Vietnam … Il se décline en comités de soutien et de lutte. A partir de 1965, le CEDETIM (aujourd’hui, Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale) en appuiera plusieurs, parmi lesquels les comités anti-outspan qui deviendront le MAA (Mouvement Anti-Apartheid) et les comités de soutien à la lutte révolutionnaire du peuple chilien. Le CEDETIM regroupera un grand nombre de coopérants progressistes, qu’on appellera les «pieds-rouges» qui voudront appuyer les indépendances.
Entre les tiers-mondistes et les anti-impérialistes, le débat est vigoureux. Les premiers trouvent les seconds trop politistes, et même trop politiques, et leur reprochent leur soutien à des Etats peu soucieux de respect des libertés. Les seconds trouvent les premiers trop basistes, localistes à travers leurs micro-réalisations et trop ruralistes et respectueux des autorités traditionnelles et religieuses. Ce clivage va s’atténuer dès la fin des années soixante. Une nouvelle génération de responsables va être porteuse d’une culture politique nouvelle, forgée dans les années de mobilisation qui vont suivre 1968. Les anti-impérialistes vont prendre conscience de l’évolution des régimes issus de la décolonisation et les tiers-mondistes vont mesurer les limites des actions locales. Ils vont se retrouver, ensemble, confrontés à l’offensive des anti-tiers-mondistes orchestrées par l’association Libertés sans frontières.
C’est que, pendant ce temps, une nouvelle génération d’humanitaires a vu le jour à partir de la création de MSF (Médecins Sans Frontières) au moment de la guerre du Biafra en 1971. Ces associations contestent les Etats du Sud, appellent les Etats du Nord à imposer des conditionnalités, défendent le droit d’ingérence. Ils imposent leur culture de l’urgence fondée sur une vision du Sud, occidentale et décomplexée, à travers une politique médiatique audacieuse qui conteste frontalement les associations tiers-mondistes. Le débat a pris une nouvelle forme, celui de l’opposition entre urgence et développement.
L’éducation au développement
Assez vite, dès le milieu des années soixante, une partie des ONG va adopter parmi leurs objectifs celui de l’éducation au développement. Porter secours aux victimes des famines et des conflits a fonctionné au début comme une évidence. Mais, pour être à la hauteur des défis, il faut pouvoir s’appuyer sur une mobilisation de la société française. Cette mobilisation nécessite des moyens humains, l’engagement de bénévoles et de salariés, des moyens financiers, dans les collectes et l’accès aux financements publics, des moyens politiques, à travers l’action du gouvernement et des autorités publiques françaises.
L’orientation pour le développement dans les années soixante est passée par des prises de conscience et des ruptures. La lutte contre la faim ne peut être résolue par le caritatif, elle doit s’inscrire dans une perspective plus large qui a été appelée développement. Ce développement ne peut se limiter à des projets ou même à des secteurs (santé, éducation, alimentation, etc.). Il s’agit d’un processus dont l’élément déterminant est la mobilisation des populations concernées. L’aide publique au développement doit être à la fois augmentée et remise en cause dans sa nature, dans sa structure et dans ses fondements.
Cette orientation a donné naissance à l’apport le plus important de ce mouvement : le partenariat. Au départ la recherche de partenaires était nécessaire pour assurer la viabilité des projets. Ensuite, s’est imposée l’idée qu’il fallait partir de la demande des partenaires. Puis, qu’il s’agissait de créer les conditions et l’environnement permettant de renforcer les partenaires. Et enfin, que l’objectif même était de travailler, en commun et en réciprocité, avec des mouvements associatifs représentant ce qu’on a appelé pour simplifier des sociétés civiles. Le mouvement a inventé avec le partenariat la coopération de société à société.
Il fallait faire partager cette conception dans la société française. D’autant plus que à partir du début des années soixante-dix, avec MSF, un marketing sans nuances flattait la «générosité» des donateurs et revendiquait l’essentiel des ressources publiques. Le refus du simplisme a conduit alors à proposer l’éducation au développement pour donner un autre visage au tiers-monde, expliciter les enjeux, les démarches et les solutions possibles, mettre en évidence les apports formidables du partenariat.
Le développement confronté au néo-libéralisme
A partir de 1977, le contexte mondial change ; la phase néolibérale de la mondialisation est une phase de reconquête. Le nouveau modèle dominant préconise l’ajustement des économies au marché mondial. Il propose la libéralisation, c’est à dire, la régulation par les marchés de capitaux. Pour achever la cohérence du modèle, il faut construire l’environnement international qui lui correspond. Dès le départ, la gestion de la crise de la dette a esquissé le cadre institutionnel autour du FMI et de la Banque Mondiale.
L’éducation au développement est confrontée à une remise en cause fondamentale de la notion de développement qui dépasse très largement la critique du néolibéralisme. Elle porte sur quatre questions qui constituent des coins aveugles de la conception du développement centrée sur l’économie et la croissance. Il s’agit des questions des discriminations sociales et culturelles, de l’impératif démocratique et des libertés, des conflits et des guerres. Il s’agit surtout de l’irruption du paradigme écologique qui heurte de front le cousinage entre les modèles préexistants, tous productivistes, qu’ils soient keynésiens, néo-libéraux, soviétiques ou d’indépendance nationale. Ce paradigme écologique introduit un déplacement de la durée, en mettant en avant les droits des générations futures et une limite, celle de l’écosystème planétaire.
Le mouvement se redéfinit. La «Solidarité Internationale» est une représentation assumée. Elle remplace les notions d’ONG ou de tiers-mondiste qui ont aussi leur histoire. C’est l’avantage de la solidarité internationale par rapport au concept Nord/Sud. Elle affirme que la solidarité commence au sein de chaque pays, y compris le sien.
Le mouvement altermondialiste et la transformation sociale
Le mouvement altermondialiste, en tant que mouvement historique, prolonge et renouvelle le mouvement historique de la décolonisation. Il inclut le mouvement de solidarité internationale et lui donne de nouvelles perspectives. Il modifie le cadre et le contenu de l’éducation à la solidarité internationale.
Le mouvement de solidarité internationale s’inscrit dans cette périodisation. De 1980 à 1989, il soutient les résistances dans les pays du Sud qui marquent de plus en plus le partenariat. Il participe aussi de plus en plus aux mobilisations internationales contre le G7 et les institutions internationales. Le CRID, Agir Ici et le CEDETIM organisent en 1989, à Paris, le premier sommet des sept peuples parmi les plus pauvres et participent à l’organisation de la manifestation et du concert, avec Renaud et Gilles Perrault, «Dette, colonies, apartheid, ça suffat comme ci». C’est une préfiguration des manifestations altermondialistes.
Cette orientation commune se traduit par une nouvelle culture de la transformation qui se lit dans une évolution de chacun des mouvements. La référence à l’accès aux droits pour tous imprègne les mouvements. Pour citer quelques exemples, Amnesty International a décidé, il y a trois ans, de prendre en charge la défense des droits économiques, sociaux et culturels ; Médecins du Monde définit ses objectifs par rapport au droit à la santé.
Le mouvement de solidarité internationale en est transformé. L’éducation à la solidarité internationale est remodelée dans son contenu, ses pratiques et ses cibles. Le mouvement associatif se saisit de la question des alternatives, celles qui correspondent à l’accès aux droits fondamentaux pour tous et à l’égalité en droit. La base du mouvement change. Il n’y a pas d’un côté les militants de la solidarité internationale qui s’adressent à l’opinion publique ; il y a tous ceux qui, dans les mouvements et la convergence des mouvements, sont convaincus de l’importance de la solidarité internationale et la pratiquent. L’éducation à la solidarité internationale permet d’approfondir plusieurs aspects qui sont au cœur de l’éducation populaire. Elle s’appuie sur le partenariat qui est à la fois un objectif et un moyen.
Le mouvement altermondialiste permet de franchir un pas supplémentaire dans le partenariat. Comme nous pouvons le vérifier dans les forums sociaux, il ne s’agit pas d’aider un partenaire mais de travailler ensemble à un projet commun. L’éducation à la solidarité internationale met aussi en évidence le rapport à l’urgence. C’est ce qui a déjà amené des associations, comme Handicap International ou Médecins du Monde à s’engager dans le dépassement de la différence entre urgence et transformation dans la durée. De ce point de vue, le lien est la stratégie : comment fait-on pour réagir dans l’urgence par rapport à une perspective ? Le débat stratégique est le débat essentiel de l’éducation populaire en tant qu’éducation au politique.
Le mouvement altermondialiste pose la question de la démocratie et des libertés. De là résulte les discussions sur la société civile, appellation commode et ambiguë. L’éducation populaire est directement confrontée aux interrogations sur la culture politique des mouvements, aux questions de l’organisation, du pouvoir, de la hiérarchie, de l’autorité amorcée dans les mouvements de la fin des années soixante. Le mouvement altermondialiste dans ses différentes significations est porteur d’un nouvel espoir né du refus de la fatalité ; c’est le sens de l’affirmation « un autre monde est possible ».
Extrait de l’article de Gustave Massiah (Président du CRID),
paru dans Politis en juillet 2006.
