Articles et interventions

Enquête Emmaus – Emmaus Int – 3p – 21.08.2018 – citoyenneté

Réponse à quelques questions de Marine Messina

pour le Forum Mondial des Alternatives portées par les plus exclu-e-s

Gustave Massiah
21-08-2018

  • Quand et comment avez-vous croisé la route d’Emmaüs International ? Que vous inspire le Mouvement Emmaüs ?

J’ai eu la chance de croiser plusieurs fois l’Abbé Pierre et j’ai été à chaque fois impressionné par sa personnalité. Je me souviens, au début des années 1980, quand il avait soutenu le CICP (Centre International de Culture Populaire) violemment attaqué par une campagne de presse parce qu’il abritait un comité de soutien aux réfugiés italiens. Je me souviens en 1993 quand il est venu soutenir les habitants expulsés du 41 avenue René Coty à Paris, dans une action organisée par le DAL (Droit Au Logement). En 1995, j’ai aussi fait partie d’un comité d’évaluation interne de la Fondation Abbé Pierre, à l’invitation de Claude Chigot qui en était alors le Délégué général. J’ai cheminé avec Emmaus International qui est depuis longtemps membre du CRID (Centre de Recherche et d’Information sur le Développement).

Je me sens complètement en phase avec le mouvement Emmaus. J’apprécie particulièrement cette action contre la pauvreté et l’exclusion qui part des pauvres et des exclus. J’ai pu vérifier, dans les communautés, la solidarité et le collectif. J’apprécie l’importance donnée à la reconstruction personnelle, à travers la place donnée au travail et les activités qui relient la survie avec l’intérêt commun et collectif. Le mouvement Emmaus est capable à certains moments de relier la vie quotidienne avec des formes de radicalité. Je l’avais vérifié quand Emmaus a participé avec Attac, dans les débuts d’Attac, à des campagnes contre les dégâts de la finance mondialisée. J’apprécie aussi qu’Emmaus International renouvelle les formes de partenariat et construise des rapports égalitaires entre les groupes Emmaus et qu’il pratique une vision concrète de la solidarité internationale qui lui a permis d’être directement partie prenante des mobilisations essentielles sur les migrations.

  • Selon vous, quelle est la stratégie à adopter pour peser dans le rapport des forces et les mouvements sociaux ?

Le propre de la stratégie, pour les mouvements sociaux, est de relier la réponse à l’urgence et la construction d’alternatives. Dans le rapport des forces actuelles, la réponse à l’urgence passe par la résistance aux remises en cause sociales, écologiques et démocratiques. La rationalité dominante mondiale, relayée dans tous les pays, accentue la pauvreté, surtout la grande pauvreté, les inégalités et les discriminations. Nous arrivons à un monde insupportable, un monde ou 67 personnes, 59 hommes et 8 femmes, possèdent un patrimoine équivalent à celui de la moitié de l’Humanité. La résistance nécessite la prise de conscience de ce scandale absolu. Elle passe par une urgence, celle de remettre en cause l’hégémonie culturelle du néolibéralisme, de lutter contre l’accumulation éhontée de richesses et de pouvoirs. Cette résistance culturelle et idéologique est nécessaire pour mettre en place les alternatives.

La réponse à l’urgence n’est pas suffisante. Elle doit s’inscrire dans la recherche d’alternatives. Même pour résister, on a besoin d’alternatives. C’est pourquoi, il faut débord refuser l’affirmation de Madame Tatcher reprise par tous les dirigeants du monde néolibéral : il n’y a pas d’alternatives ! Elle signifie : « La politique que nous vous imposons est la seule possible et vous finirez par l’accepter, par la force s’il le faut ! »

Les alternatives sont possibles et sont très nombreuses. A toutes les échelles des territoires : personnelles, locales, nationales avec d’autres politiques, mondiales. C’est ce que démontre Emmaus avec ses communautés et ses mouvements. C’est ce que recherche le mouvement altermondialiste qui définit des pistes à partir de ses refus. Le refus de l’ajustement structurel et de la crise de la dette implique une autre organisation du monde, d’autres localisations. Le refus de subordonner le droit international au droit des affaires implique la volonté d’un droit international fondé sur le respect des droits personnels et collectifs.

L’alternative est celle d’une transition sociale, écologique, démocratique et géopolitique. La proposition de transition implique un engagement dans la durée ; elle signifie une remise en cause du « grand soir », du passage brutal du capitalisme à un système qui le remplacerait. Il faut certes des ruptures et des révolutions nécessaires. Mais, la prise du pouvoir d’Etat ne suffit pas à la création d’une nouvelle société. Rappelons-nous que dans le passage du féodalisme au capitalisme, les rapports sociaux nouveaux capitalistes, encore peu aboutis, ont commencé à exister dans la société féodale. Il est donc probable que des rapports sociaux nouveaux de dépassement du capitalisme se construisent dans les sociétés capitalistes actuelles. Cette préfiguration donne encore plus de sens aux alternatives. La parole politique des mouvements à faire entendre dans tous les moyens de communication doit articuler la nécessaire résistance et la définition des alternatives.

  • Que peut apporter une dimension internationale aux luttes ? Les alliances transnationales peuvent-elles peser et apporter une plus-value ?

La dimension internationale des luttes est vitale, elle est le prolongement des luttes locales, nationales, dans les grandes régions et mondiales. Elle est indispensable parce que la société actuelle est mondiale et que la mondialisation néolibérale est dominante. Les luttes se déploient à toutes les échelles, mais pour comprendre la situation et mener les luttes, il ne faut pas négliger la dimension internationale. Par rapport à votre question, je dois dire que je préfère parler de dimension internationale et même internationaliste plutôt que de la dimension transnationale qui se réfère plus à la manière dont les multinationales et le capital financier définissent la situation et les objectifs.

La dimension internationale est nécessaire pour comprendre le monde dans sa diversité et dans sa richesse humaine et sociétale. Elle est aussi une condition pour être à la hauteur des enjeux. Il y a d’ailleurs des questions qui ne peuvent pas être appréhendées et traitées en dehors de leurs dimensions mondiales. Pensez par exemple au climat ou aux migrations. Les propositions ne peuvent être conçues qu’en réponse à leur dimension mondiale, même si les actions doivent être menées à toutes les échelles. C’est pourquoi le droit international est une des réponses essentielles.

  • Quelles stratégies pour impliquer la société civile ? Pensez-vous que nous soyons à l’ère d’un renouveau des mouvements sociaux ? Quid de la relève générationnelle ?

La société civile est un terme à préciser. Il y a plusieurs conceptions de la société civile ; je ne parle même pas des nouveaux ministres du président Macron. Par exemple, pour la Banque Mondiale et l’Union Européenne, la société civile comprend les entreprises.

Pour nous, il s’agit d’équilibrer les Etats et les multinationales. La réduction de la société civile aux associations posent de nombreux problèmes avec les associations-entreprises et les associations-administrations. Sans parler du débat sur les ONG et « l’ongéisation » des mouvements. Il est plus intéressant de parler des mouvements sociaux et citoyens qui permettent de partir de la société et de ses coins aveugles pour éclairer l’ensemble. De même, les partis politiques peuvent-ils, dans certaines situations, être considérés comme des mouvements sociaux ?

Les alliances à construire dépendent en fait des stratégies et des situations. Dans la situation actuelle, on peut imaginer autour de la stratégie de défense des droits individuels et collectifs des alliances larges qui regroupent les acteurs qui sont d’accord pour défendre ces droits : les mouvements sociaux et citoyens, les collectivités locales, les acteurs de l’économie sociale et solidaire, les entreprises locales, les entreprises publiques impliquées par les services publics et la défense de l’intérêt général.

L’engagement des nouvelles générations est une question essentielle. La relève générationnelle concerne plus les changements culturels que l’âge. L’engagement mêle de manière différente, par rapport aux générations précédentes, les dimensions individuelles et collectives. De nouvelles formes de radicalité sont en gestation.

Pour avancer sur les stratégies et des alliances, il faut revenir à la situation. C’est nécessaire pour penser le rôle des mouvements sociaux. Nous sommes dans une situation très difficile pour les mouvements. Après la crise financière de 2008, il est devenu clair que la mondialisation néolibérale était en crise. La réponse des peuples, à partir de 2011, a pris la forme des insurrections révolutionnaires (les printemps arabes, les indignés en Europe du Sud, les occupy aux Etats Unis, les étudiants chiliens contre l’endettement étudiant, les carrés rouges à Montréal, la place Taksim à Istanbul, … A partir de 2014, le néolibéralisme a pris un tournant mêlant austérité et autoritarisme. Et nous sommes entrés dans une ère de contre-révolutions. Ces contre révolutions ont mis en avant une idéologie raciste, xénophobe, sécuritaire, avec la montée de forces politiques fascisantes. La lutte contre les migrants est devenue le front de cette nouvelle offensive. Les mouvements sociaux sont confrontés à cette violence contre-révolutionnaire, aux répressions et aux guerres.

On peut faire l’hypothèse, optimiste, que cette évolution régressive traduit la peur du nouveau monde. L’Histoire nous apprend que les révolutions sont courtes et les contre-révolutions sont longues ; mais que les contre-révolutions n’abolissent pas les révolutions. Ce qui avait explosé de nouveau continue de cheminer dans les sociétés et ressort sous la forme de nouveaux mouvements sociaux et de recomposition des mouvements existants. Qu’est ce qui chemine actuellement ? Le mouvement pour les droits des femmes explose et remet en cause des rapports sociaux millénaires.  Il s’ensuit d’énormes résistances et violences, mais le mouvement continue, il n’en est qu’à ses débuts. La prise de conscience écologique est une révolution philosophique qui remet en cause toutes les propositions de transformation des sociétés. Le numérique et les biotechnologies remettent en cause le langage et l’écriture et interpellent le corps humain. La deuxième phase de la décolonisation, celle de la libération des peuples, après l’indépendance des Etats qui a montré ses limites, interroge le rapport entre les nations et les Etats et met en avant les identités multiples. La question migratoire interroge le peuplement de la planète. C’est dans cette perspective qu’il faut imaginer sur le temps long, le renouveau des mouvements sociaux.

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