FUMPT
Séminaire : Luttes écologiques et déferlement technologique
Table-ronde : Technologies et luttes agro-alimentaires
Synthèse de la table-ronde, 21 octobre 2016
Gustave Massiah
1.
du déferlement technologique
Le déferlement technologique est ressenti comme un danger majeur. Il semble échapper à tout contrôle et imposer sa propre logique. Ou, ce qui est considéré comme encore plus grave, il participe, renforce et impose une logique dominante sans frein. Cette logique c’est celle qui ouvre une nouvelle période de l’industrialisation, celle de la financiarisation et du pouvoir des multinationales. Elle s’exprime dans la montée en puissance de l’agro-industrie exportatrice.
Ce déferlement ne constitue pas seulement un changement d’échelle, il participe à la démesure, à l’hybris, à la passion sans retenue de l’accumulation des pouvoirs et des richesses, qui caractérise la spirale des inégalités et des discriminations. Il remet en cause la signification même du progrès qui était supposé assurer un avenir meilleur pour tous.
La fusion des classes politiques et de la classe financière subordonne le politique et l’action publique. Elle annule l’autonomie du politique et l’équilibre des pouvoirs qui était supposé garantir des libertés démocratiques. Cette corruption politique majeure conduit à une méfiance par rapport au politique largement partagée dans les couches populaires.
Il en résulte de nombreuses conséquences, parmi lesquelles nous en retiendrons trois. Le contrôle de la recherche et son orientation est strictement assuré par la logique dominante à travers les grands centres de recherches des multinationales, le pilotage de la recherche publique et universitaire, l’hypnose de la recherche du type start-up par la financiarisation. La science est présentée, à travers la communication dominante, comme une branche de l’idéologie dominante. Les scientifiques et les chercheurs sont mobilisés avec l’ensemble des compétents. Ils sont entraînés dans une alliance de pouvoir avec les actionnaires, les « managers » et les administrateurs dans la classe de ceux qui assurent le fonctionnement du système.
2.
de la stratégie des luttes dans le champ agro-alimentaire
Les luttes paysannes, les luttes écologistes, les luttes de consommateurs s’opposent à la logique dominante et se réfèrent à une autre rationalité, à une autre conception du monde. Il ne s’agit pas de tous les paysans, de tous les écologistes, de tous les consommateurs mais de ceux qui par leurs luttes s’inscrivent en alternative à la logique dominante. Il ne s’agit pas non plus d’une catégorie, la société civile, qui se distinguerait de l’Etat d’un côté et des acteurs économiques de l’autre ; il s’agit de mouvements sociaux qui se caractérisent à partir de leurs luttes et de leur profondeur historique.
Comme pour tous les mouvements sociaux, la question centrale qui se pose est celle de leur stratégie. Une stratégie se définit par l’articulation entre la réponse à l’urgence et la définition de perspectives de long terme, d’alternatives. L’urgence est dans la résistance ; la résistance à la logique dominante de la financiarisation, aux acteurs dominants, à l’alliance entre les pouvoirs publics et les entreprises multinationales. Les perspectives alternatives se concrétisent dans un programme et dans des mouvements sociaux qui le portent.
Ce qu’a montré la rencontre, et notamment la table ronde sur les luttes agro-alimentaires, c’est l’importance des pratiques alternatives et notamment des nouvelles technologies et des nouvelles productions.
3.
de la résistance à la logique dominante de la financiarisation
L’urgence c’est de résister. De résister à la logique dominante de la financiarisation. En n’oubliant pas que résister c’est créer et que les pratiques alternatives participent de la résistance. Cette résistance ne se confond pas avec la technophobie. Ce qu’elle remet en cause, ce sont les usages des techniques et la subordination de la science et des techniques à la logique dominante.
La résistance s’inscrit dans la bataille de l’hégémonie culturelle. La droite et l’extrême droite ont marqué des points dans cette bataille en menant l’offensive contre les valeurs. Contre l’égalité en affirmant que les inégalités sont naturelles. En subordonnant la liberté à la sécurité et en promouvant les idéologies sécuritaires. En restreignant la fraternité par la xénophobie et en récusant la solidarité qui ne se limiterait pas à son propre groupe.
Dans ce conflit idéologique, la science est mobilisée et mise au service des intérêts économiques immédiats restreints au profit et à la croissance. Ce qui se traduit par le contrôle de la recherche et la marginalisation des scientifiques qui ne s’y plient pas. Les luttes écologiques et les luttes paysannes ont montré l’importance de cette mobilisation comme on a pu le voir avec les mobilisations sur les OGM, les forums contre les grands travaux inutiles, les forums contre l’urbanisme des grands évènements, les Forums pour les affectés par les barrages. Ces luttes prennent des formes nouvelles, comme on a pu le voir avec les lanceurs d’alerte et la désobéissance civile qui se revendique d’une conception de la science et des techniques respectueuses des sociétés.
4.
du projet alternatif d’émancipation
Le projet alternatif d’émancipation est nécessaire pour ouvrir des perspectives. Il ne se situe pas seulement dans le long terme ; il est nécessaire pour la résistance. Il chemine et se construit à travers les résistances et les mobilisations. Ce projet passe par des ruptures. Mais il ne s’agit as de ruptures correspondant à « un grand soir » qui du passé ferait table rase. L’avenir est inscrit dans le présent et doit s’en dégager. N’oublions pas que les rapports sociaux capitalistes sont nés dans les sociétés féodales. Les pratiques alternatives permettent de réfléchir aux rapports sociaux de dépassement du capitalisme qui sont en gestation dans les sociétés actuelles.
C’est dans le domaine de l’agriculture et de l’agroalimentaire que les luttes paysannes ont permis de vérifier cette démarche. La contestation du modèle de l’agro-industrie et de l’agro-exportation a conduit à définir une alternative. Celle-ci met en avant : l’agriculture paysanne, la sauvegarde des semences traditionnelles par rapport aux OGM, l’agro-écologie et la biodiversité, la souveraineté alimentaire. C’est un véritable programme alternatif qui s’est dégagé. Au départ, il s’est défini en résistance aux destructions constatées du fait de la logique dominante. Ensuite, il a cherché à se dégager de l’accusation d’être porteur d’une réaction rétrograde par rapport à une affirmation assenée de progrès dont seraient porteurs les nouvelles techniques et les modes de production correspondants. Ce modèle a été porté par les organisations paysannes et a facilité la confiance de ces organisations dans leurs revendications. Une nouvelle étape a été franchie, ce modèle s’est affirmé comme une nouvelle proposition porteuse d’un nouveau progrès et d’une modernité plus adéquate du fait de sa cohérence avec les approches de la transformation sociale qui combinent les dimensions sociales, écologiques et démocratiques.
Ce projet s’est imposé dans le débat public comme un programme alternatif de production et de distribution porté par des organisations paysannes et d’autres mouvements sociaux. Il a été légitimé par des pratiques qui, à différentes échelles, se revendiquent comme des alternatives et permettent de vérifier certaines des hypothèses. Ces pratiques sont parfois incomplètes et insatisfaisantes, mais elles sont ancrées dans les réalités, elles combinent les résistances et les actions de transformations sociales. Ces pratiques nouvelles sont confrontés à des questions très importantes : la question des changements d’échelle et du passage des actions localisées à des programmes et des politiques ; la question de l’appropriation et de l’invention de nouvelles technologies qui contestent les dérives des technologies dominantes et de leur contrôle ; la question de la maîtrise des nouvelles productions et de leur subordination à la logique financière comme le montre l’évolution du phénomène de « start-upisation ».
5.
des mouvements sociaux et des alliances
La stratégie se construit dans l’articulation entre l’urgence, la résistance, et le projet d’émancipation. Ce projet combine le programme et les bases sociales qui portent le projet. Il y a une forte liaison, une liaison dialectique entre le projet et ses bases sociales. Les mouvements sociaux portent et définissent le projet et construisent les alliances qui constituent le bloc social et culturel de référence.
Le mouvement porteur est constitué des organisations paysannes, et plus précisément des mouvements paysans qui refusent la logique dominante de l’agro-industrie capitaliste et financiarisée et qui concrétisent le programme de l’agriculture paysanne. Ces organisations ont construit un mouvement mondial, celui de la Via Campesina, dont la Confédération Paysanne en France. C’est un des mouvements sociaux parmi les plus nombreux dans le monde. Ce mouvement allie la diversité des paysanneries et des situations paysannes et une volonté renouvelée d’unité dans la diversité et de mobilisations dans le monde.
Ce mouvement a su construire des alliances extrêmement larges et néanmoins cohérentes. La première alliance s’est construite avec le mouvement social ouvrier autour de la définition même des paysans-travailleurs, du contrôle indirect de la propriété paysanne par le capital et des formes de quasi-salariat. Cette alliance a refusé les divisions politiques entre ouvriers et paysans qui ont été systématiquement mises en avant par les bourgeoisies et dont un des exemples les plus dramatiques a été celui de la Commune en France. L’alliance avec les consommateurs a pris de nombreuses formes et donné naissance à des pratiques nombreuses, des AMAP au commerce équitable et à des innovations constantes autour de la logique des territoires et des localisations. L’alliance avec les mouvements écologiques alimente le renouvellement de l’agro-écologie. L’alliance avec les techniciens agricoles a été une réponse à la scolarisation du monde paysan et à la technicisation de l’agriculture. Elle a permis de passer du contrôle et de l’encadrement de la paysannerie à l’engagement de jeunes techniciens agricoles dans le syndicalisme paysan et dans la création de nouvelles exploitations paysannes qui ont été créées par le basculement de générations de jeunes paysans à partir des années 1970.
Une des alliances d’avenir qui a renouvelé le débat est celle des mouvements paysans avec les scientifiques et les chercheurs. Le mouvement paysan s’est approprié le débat scientifique. On a pu le vérifier sur de multiples sujets, le débat sur les OGMs en étant un des exemples. Cette alliance est une nécessité absolue pour être à l’échelle des défis et notamment des défis écologiques. Un des modèles de référence est celui de l’alliance entre les chercheurs et le mouvement pour l’urgence climatique qui a donné naissance au GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui a démontré la pertinence et l’efficacité, dans les débats politiques, les recherches et les mobilisations, de la convergence entre des mouvements de la société civile et une fraction consciente des chercheurs et des scientifiques.
