Articles et interventions

Habitat 3, Après Quito – AITEC – 3p – 09.10.2016 – urbain

HABITAT 3
Après Quito

Gustave Massiah et Jean-François Tribillon

12 octobre 2016

Quelques réflexions et points d’appui
pour préparer une déclaration de l’AITEC et de Centre Sud après Quito.

 

Comme nous l’avons écrit dans « Le bon usage de Habitat 3 » ; c’est après les conférences internationales que se clarifient les enjeux. C’est donc après Quito que se définiront les tendances et les mobilisations.

Notre position est de favoriser l’alliance entre les acteurs qui défendront le droit au logement et le droit à la ville. Nous choisissons de nous situer dans cette alliance du point de vue des mouvements sociaux.

Les mouvements sociaux et citoyens ne se résument pas pour nous aux sociétés civiles. L’approche des sociétés civiles n’est pas inintéressante ; à condition de ne pas retenir l’approche ONU ou UE qui considère que les entreprises en font partie. Les sociétés civiles sont pour nous les acteurs non-gouvernementaux et non-lucratifs (non governmental and non profit). Ils comprennent les associations et l’opinion publique. Ils expriment les positions des citoyens. Les mouvements sociaux et citoyens définissent les dynamiques sociales dans une perspective historique. Ce sont les mouvements : mouvement des travailleurs et mouvement ouvrier ; mouvement paysan ; mouvement des droits des femmes ; mouvements des peuples autrochtones ; … Nous mettons en avant les mouvements d’habitants et de citadins. La première alliance est à construire entre les mouvements d’habitants et les autres mouvements sociaux et citoyens.

A Quito, dans les initiatives de HIC-Habitat International Coalition, de No-Vox, et des autres mouvements d’habitants seront discutés les mots d’ordre de lutte et les propositions d’action et de mobilisation.

Les chercheurs et les professionnels constituent une catégorie d’acteurs très importante. Ils portent la formulation du débat sur les manières de concevoir et de produire la ville et la société. Il s’agit d’une bataille dans la production scientifique et technique qui a des conséquences à terme sur tous les domaines de la production de la ville et dans la ville. C’est une bataille dans le champ de l’hégémonie culturelle qui construit le système des évidences. Cette bataille est d’une grande importance dans la mesure où l’action des chercheurs est vitale pour mettre en œuvre les politiques définies et décidées par les instances dominantes qui ne peuvent pas s’imposer sans leur concours. Il s’agit d’opposer aux orientations dominantes, dont on peut mesurer les conséquences, d’autres orientations qui ouvrent des perspectives du point de vue des habitants et de leurs mouvements. Il s’agit de mener cette bataille dans l’analyse et l’évaluation de la situation et aussi dans la définition d’une pensée stratégique avec les mesures immédiates nécessaires et avec l’élaboration d’une alternative sur la longue période.

A Quito, on pourra apprécier les grandes approches théoriques et critiques, par exemple celle de David Harvey sur la mobilité et celle de Jordi Borja sur le droit au logement. On pourra aussi mesurer l’évolution des débats sur les pratiques professionnelles et des nouveaux modèles urbains.

Les collectivités locales sont un des principaux éléments stratégiques de la transformation sociale. Les territoires sont le support de la transition sociale, écologique et démocratique. La démocratie de proximité est une des réponses possibles au désaveu du politique qui résulte de la corruption née de l fusion entre les classes politiques et la classe financière. Les élus locaux n’échappent pas à ce désaveu. Mais, le rôle des mouvements sociaux dans l’évolution des municipalités ouvre de nouvelles perspectives, comme on a pu le voir, par exemple, en Espagne, à Barcelone et Madrid, et en Inde, à New Delhi. L’alliance entre les mouvements sociaux et les autorités locales est une des réponses à la situation.

A Quito, on pourra mesurer l’évolution des positions des collectivités locales. D’autant que la tentative nouée à Habitat 2, à Istanbul, de reconnaître les autorités locales comme des acteurs internationaux se heurte à la priorité donnée à la financiarisation et à l’action des Etats. Il sera intéressant de voir ce que portent comme propositions novatrices les réseaux de villes qui se définissent comme porteuses de la ville solidaire et du refus des discriminations et des inégalités. L’alliance entre les mouvements sociaux et les autorités locales est une alliance stratégique. Cette dimension sera portée à Quito par la Commission inclusion sociale de CGLU-Cités et Gouvernements Locaux Unis.

Les acteurs économiques ne sont pas absents d’une alliance avec les chercheurs et les professionnels et avec les collectivités locales. Il s’agit pour nous de ne pas accepter la représentation qui considère les grandes entreprises multinationales comme la clé du réalisme. Nous pensons que la marchandisation, la financiarisation et la privatisation ne sont pas la seule voie de l’activité économique. Les entreprises locales, les entreprises municipales, les entreprises de l’économie sociale et solidaire font partie de l’alliance stratégique. Nous considérons qu’en matière de services urbains et de la production et la gestion du logement social, les entreprises publiques sous différentes formes ne doivent pas être ignorées et peuvent faire partie de l’alliance à condition de ne pas être subordonnée à la logique économique dominante. Nous devons aussi être attentifs aux contradictions entre les grandes entreprises, notamment sur les questions de l’extractivisme, des nouvelles technologies, de l’appropriation des rentes, du contrôle foncier et immobilier, etc.

A Quito, on pourra mesurer les stratégies mises en œuvre par les grandes entreprises multinationales. Particulièrement leurs préconisations sur les politiques publiques et sur le droit international.

Les Nations Unies sont les maîtres d’œuvre d’Habitat 3, en principe pour le compte des Etats. Mais, ils ne sont pas uniquement porteurs de la logique des Etats. Les Nations Unies sont aussi porteurs du droit international et des institutions internationales. A Habitat 3, le droit international est au centre du débat. Notamment sur la question des droits fondamentaux qui sont au cœur des Nations Unies, de la Charte et de la DUDH – Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Pour certains, notamment pour les grands groupes financiers et les entreprises multinationales, pour sortir de la crise, il faut une croissance du marché mondial, et pour cela, ils préconisent de moins mettre en avant les droits fondamentaux. A l’inverse, les mouvements mettent en avant le droit au logement et le droit à la ville. Ils rappellent que, par exemple, le DALO – Droit au logement opposable, quand il a été pris en charge par les mobilisations des mouvements a permis des progrès sociaux dans certains pays.

A Quito, les Nations Unies peuvent être porteuses de progrès d’abord dans la défense et les avancées du droit international fondé sur les droits fondamentaux. D’autre part au niveau des institutions internationales, dans le débat sur UN-Habitat, en considérant que la question est moins celle de l’existence de UN Habitat que celle de sa nature et de son action. Ainsi, la reconnaissance par UN Habitat des mouvements d’habitants et des collectivités locales est une nécessité absolue ; en faisant évoluer cette institution sur le modèle des institutions comme le BIT ou la FAO qui ont sût construire leur légitimité sur la reconnaissance et l’association des autres acteurs et particulièrement des mouvements syndicaux et des mouvements paysans.

Les gouvernements et les Etats sont les acteurs principaux de Habitat 3. Tous les autres acteurs tentent d’influer sur leurs positions et déploient lobbies et plaidoyers pour les convaincre. Il existe une contradiction entre les Etats en fonction des positions géopolitiques et idéologiques. Mais la première contradiction est au sein de chaque gouvernement, entre sa politique économique et ses conséquences sociales. Pratiquement tous les gouvernements sont persuadés, par choix ou par résignation, qu’il n’y a pas d’alternative à la financiarisation et aux politiques néolibérales plus ou moins accentuées. Ils sont nombreux à redouter les conséquences en termes d’inégalités et de discriminations mais considèrent qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Dans ce contexte, l’alliance entre les mouvements sociaux, d’habitants, les chercheurs engagés et certaines autorités locales défend certaines priorités pour les politiques publiques. Il s’agit notamment des avancées sur le droit au logement et à la ville, du refus des expulsions sans relogement, de la production sociale du logement, du refus de la privatisation du logement social, de la sécurité foncière, du respect des quartiers précaires. Ces propositions sont en rupture avec les orientations dominantes des politiques urbaines. Mais, elles sont portées par les luttes sociales et urbaines.  

A Quito, on verra se formaliser les contradictions dans la définition des politiques urbaines. D’une part au niveau de leurs orientations et, d’autre part, au niveau des marges de manœuvre qui s’imposeront pays par pays. La contestation de la doxa des politiques urbaines de la financiarisation et l’émergence de possibilités alternatives facilitera les mobilisations des mouvements sociaux et citoyens, particulièrement des mouvements d’habitants.

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