Hommages

Hommage à Emmanuel Terray – 4p – 20.4.2024

HOMMAGE A EMMANUEL TERRAY

Gustave Massiah
31 mars 2024

Emmanuel Terray[1] nous a quitté et nous mesurons tout ce que nous lui devons. C’était un grand scientifique ; anthropologue, philosophe, historien, il a contribué à renouveler et faire progresser les sciences humaines. Il a su allier une démarche scientifique rigoureuse et un engagement militant radical. Il a contribué à un renouvellement du marxisme et à relier décolonisation et démocratie. Il a été un des fondateurs du cedetim dès 1965.

Emmanuel est né en 1935. Il entre en khagne (préparation de l’école normale supérieure) en 1955 et, en 1957, à l’Ecole normale supérieure. Il prend conscience de la décolonisation, dès 1954, en réfléchissant aux soulèvements de Madagascar et de l’Algérie. Il est attiré par le PCF, mais la révélation des camps soviétiques et des procès staliniens l’en détournent. Il rejoint les étudiants socialistes, avec Michel Rocard et Marc Heurgon, et participe en 1957, avec le PSU étudiants à l’alliance entre le PCF, la FEANF et l’UGEMA. Il participe au Congrès d’Issy les Moulineaux du PSU, en 1960, dans le courant animé par Marc Heurgon et Michel Rocard. Il participe au secrétariat du PSU. Il milite avec Robert Verdier qui jouera un rôle important dans la LDH.

A l’Ecole Normale Supérieure, il a étudié avec Louis Althusser et Georges Balandier. Il a travaillé sur les structures de la parenté de Claude Lévi Strauss. Il se lie d’amitié avec Alain Badiou. Il noue avec Etienne Balibar une longue et profonde amitié qui se traduira par un accord, des actions communes et une discussion ininterrompue. Il commence ses recherches en ethnosociologie sur les Didas en Côte d’Ivoire et étudiera le royaume des Abron du Gyaman en Afrique de l’Ouest.

Après son service militaire, dans la coopération, en 1963 et 1964, au Sénégal, à Dakar et Saint-Louis, il est nommé assistant à l’Université des lettres d’Abidjan. Il est nommé doyen, par intérim, de la faculté des lettres. Il n’y a pas d’enseignants africains, il recrute alors, contre l’avis de l’ambassade, les deux premiers enseignants africains. Il introduit à l’Université, l’enseignement de l’histoire de l’Afrique. En 1967, il s’oppose à l’ambassade de France et au gouvernement ivoirien sur le Biafra et par son soutien public au mouvement de 1968. Au goût du pouvoir ivoirien et de l’ambassade de France, il affiche trop ses sympathies envers les grévistes de Mai 68. Il perd son poste de doyen et est expulsé de Côte d’ivoire. Il doit alors quitter le pays et revenir à Paris.

En 1965, Emmanuel participe activement à la création du cedetim. Avec Jean-Yves Barrère et Elizabeth Courdurier, nous commencions les premiers contacts. Nous rencontrons Manuel Bridier et Gérard Munari. Marc Heurgon, secrétaire à l’organisation nous confie trois boites de chaussures pleines de cartes d’adhérents partis en coopération. Il me signale particulièrement Emmanuel Terray à Abidjan, François Della Sudda alors à Alger qu’il quittera pour le Maroc, Michel Capron et Marc Mangenot à Alger. Nous connaissions déjà Jacques Bugnicourt qui allait créer l’ENDA à Dakar. C’est avec cette équipe que nous lançons un bulletin ronéoté envoyé à environ 2 à 3000 personnes.

Après son expulsion d’Abidjan, Emmanuel rejoint le siège du PSU et du cedetim, au fond de la cour de la rue Mademoiselle dans le 15ème arrondissement. C’est un des premiers coopérant expulsé après les bouleversements de mai 68. Il participe aux manifestations à Paris dans les années qui suivent 1968. Nous y allions souvent et nous trainions ensemble en fin de manifestation, dans les affrontements qui opposaient les manifestants et les forces de l’ordre.

Dès 1963 et 64, Emmanuel est interpellé par l’évolution de la Chine, le conflit sino-soviétique et le débat sur la coexistence pacifique. Il suit de près la Révolution culturelle de 1966 et 1967. Il partage alors avec Alain Badiou une critique de gauche du modèle stalinien et la mise en cause du parti. Il soutient les propositions de la révolution culturelle à ses débuts : feu contre le quartier général, on a raison de se révolter, les femmes sont la moitié du ciel, la division ville et campagne, … Il ne nie pas les problèmes de la Révolution culturelle et les drames qui s’ensuivent. Il est intéressé par l’affirmation du nouveau pouvoir et le fait que c’est dans le parti communiste chinois que se construit la nouvelle bourgeoisie. Mais il comprend que l’offensive des gardes rouges contre le parti conduit à de terribles dérives.

Dans le PSU, le courant de la GR (gauche révolutionnaire) prépare au printemps 1969 le congrès de Dijon. C’est aussi le congrès du SNESUP qui a joué, avec Abraham Béhar, un rôle stratégique en mai 68. Badiou se rapproche de la Gauche Prolétarienne et créé l’Union des communistes de France. Emmanuel est en désaccord avec Badiou. Il pense que c’est trop tôt pour créer un autre parti et que le PSU reste un champ stratégique. Il se sépare politiquement de Badiou dont il reste l’ami. Il créé la GR avec Henri Rouilleaut, Alain Lipietz et Pierre Bauby. La GR éclate, Bauby va prendre la direction du PCMLF. Emmanuel, avec une minorité du courant de la GR rejoint le courant 5 du PSU, la GOP (Gauche Ouvrière et Paysanne) animé par Marc Heurgon, Michel Fontès (fédération du Nord) et Victor Frémaux (fédération du Rhône).

Le PSU s’engage dans les luttes sociales. Emmanuel dira souvent que les mouvements de Lip et du Larzac restent ses meilleurs souvenirs militants. Il affirme que soutenir des luttes menées par les travailleurs eux-mêmes correspondait exactement à ce que nous voulions faire. Il soutient les engagements du PSU dans le mouvement politique de masse et les Assemblées Ouvrières et Paysannes. Il écrit dans Que Faire, la revue créée par Marc Heurgon et Michel Fontès, et dans l’Outil, avec Alain Lipietz et Alain Desjardins. Il est très intéressé par le mouvement italien et la perspective d’une gauche révolutionnaire européenne. Nous créons une école de formation ouvrière et paysanne qui organisera deux sessions à Sommières dans le Gard. En 1974, il n’est pas enthousiasmé par la fusion avec Révolution et en 1975, il arrête ses activités partidaires.

A partir de 1975, Emmanuel s’investit dans la défense prudhommale ; il y est formé et soutenu par Tiennot Grumbach. Il devient un défenseur prudhommal averti et découvre une autre approche de la classe ouvrière et salariée ; celle des petites entreprises sans syndicats. Il explore les rapports complexes entre égalité formelle et égalité réelle. Il s’investit dans l’Université de Vincennes, avec Marie-Noëlle Thibaut. Il tente l’alliance improbable entre gauchistes et communistes. Il sait combiner une vision radicale avec la recherche de solutions crédibles. Il pensait qu’il fallait soutenir la révolte mais qu’il fallait aussi construire une université pérenne et aller le plus loin possible dans l’invention d’une nouvelle université. Nous avions beaucoup ri quand, après une AG mouvementée, un irréductible avait tagué sur les murs de Vincennes ; « Terray est un centriste conciliateur ». Il s’engage dans le soutien aux dissidents de l’Est, dans les années 1970, après le printemps de Prague et se reconnait dans la révolte ouvrière de Solidarnosc en Pologne dans les années 1980. Il se retrouve dans l’aventure des collectifs qui associent ouvriers et intellectuels. Comme beaucoup d’autres, il est stupéfait, en 1989, par la chute du mur de Berlin, le retrait de l’Armée rouge et la chute du bloc soviétique.

A partir de 1996, Emmanuel s’engage aux côtés des sans-papiers. Il monte la garde au moment de l’occupation de l’Eglise Saint-Bernard. Il est très investi, avec Babette, Elisabeth Allès, qui jouera un grand rôle dans sa vie et avec qui il partage une grande affection, dans la Ligue des Droits de l’Homme de l’Ecole des hautes études. Babette et Emmanuel vont créer, avec Said Bouziri, le troisième collectif des sans-papiers qui comprend 35 nationalités, dont la moitié de chinois et un tiers de turcs. Il y a une très bonne entente sur la lutte et l’unité du collectif. Emmanuel décide de s’engager dans une grève de la faim. Nous allons tous les deux faire le tour des temples et des églises parisiennes pour savoir qui accepterait d’accueillir la grève. Le pasteur de l’église réformée des Batignolles accepte de l’accueillir. La grève de la faim dure plus d’un mois ; Emmanuel en est un peu le porte-parole. En mai 1997, après l’élection de Lionel Jospin et la circulaire de Chevènement, il y a près de 600 régularisations dans le collectif suivi de 200 autres négociées ; les cent restants seront régularisés dans les mois qui suivent.

A peine sortis de l’éprouvante grève de la faim du 3e collectif, Emmanuel était parti se reposer en Bretagne. Une des organisations d’IPAM, l’Assemblée européenne des citoyens organisait, avec Bernard Dréano, à quelques kilomètres de là, un stage d’une soixantaine de jeunes militants associatifs venus de pays plus ou moins lointains (de l’Asie centrale à l’Ecosse). Emmanuel avait ouvert les travaux avec un exposé magistral sur les notions d’identité, de collectivité, de citoyenneté qui avait passionné l’assistance, et marqué durablement la plupart des participants.

Emmanuel continuera à s’investir pour la décolonisation et contre la colonisation. Il défend une conception ouverte de la laïcité et refuse une approche qui en fait une machine de guerre contre l’islam et les arabes. Il veut mettre sur la table les questions des racisés, les conditions de la conquête nationale et les traces des méthodes coloniales sur l’immigration et les quartiers populaires. Il insiste pour lier la défense des minorités et des femmes à la défense des classes populaires.

Emmanuel savait allier une démarche scientifique rigoureuse et un engagement radical. Il prenait très au sérieux le rôle de l’intellectuel engagé et rigoureux. Françoise Héritier l’avait très bien décrit dans le livre qu’elle lui a consacré. Elle définit Emmanuel comme l’insurgé, toujours prêt à l’insurrection. L’écriture était son arme favorite. Il écrivait au crayon et à la gomme ; il n’a jamais eu d’ordinateur ou de téléphone portable et ignorait les réseaux sociaux. Ses livres et ses articles témoignaient de son engagement. Il excellait dans ses domaines. L’anthropologie lui permettait d’inscrire sa pensée dans le temps long. Il partageait cette passion avec d’autres anthropologues comme Eliane de la Tour et les autres anthopologues du cedetim, Claude Meillassoux et Patrice Yengo. Il rédige plusieurs livres qui deviennent des classiques [2]. Dès 1969, il publie sa recherche sur les Didas de Côte d’Ivoire et un livre qui deviendra un classique, sur le marxisme devant les sociétés primitives. Avec de nombreux articles, il publie un livre sur l’immigration, avec Claire Rodier[3]. Il écrit plusieurs livres qui éclairent les interrogations sur le politique et proposent des réflexions approfondies et éclairantes[4]. Nous présenterons ultérieurement les idées et les propositions qu’il a précisé dans ses livres.

Ces dernières années, Emmanuel ne manquait jamais les réunions mensuelles du cedetim le mardi soir. Il y retrouvait, parmi d’autres, Abraham Béhar avec qui il avait rédigé une motion pour le Congrès du PSU ; Bernard Dréano, actuel président du cedetim ; Michel Vigier, le trésorier irremplaçable ; Anne Le Houerou et Philippe Bourdier, de l’Assemblée européenne des citoyens ; Claude Szatan et Sonia Fayman qui animent le bureau du CICP que préside Céline Méresse et avec la présence depuis quelques années de Sylvain Duez ; Gilles Lemaire, ancien secrétaire national des Verts ; Louiza Belhamici, Olivier Blamangin, Régis Essono, Fatima Idhammou, Cheima Ben Hmidia, Nedjma Bennegouch, Edgard Blaustein,  Mouhieddine Cherbib, Mireille Fanon Mendès France, Marine Gacem, Jean-Jacques Grunspan, François Longerinas, Julien Lusson, Charlotte Métayer, Umit Metin, Jean-Philippe Milesy, Eros Sana, Serigne Sarr, Edmée Toutain, Patrick Vassallo, Abdallah Zniber, …

Emmanuel était bouleversé par l’évolution de la guerre en Palestine et son dernier texte a été une analyse sans concessions pour Gaza. Emmanuel animait souvent les débats du collectif. Je me souviens quand il avait soumis à la discussion un texte qu’il avait préparé pour un débat avec Badiou et qu’il avait nommé : « naissance et victoire du parti chrétien du 1er au 3ème siècle ». Il y soulignait le parallélisme des formes entre le christianisme et le mouvement communiste en rapprochant la référence à un texte (l’Evangile et le Manifeste), l’organisation (les prêtres et les permanents), la forme des discussions (les confessions et l’autocritique), … A l’issue de son intervention, Alain Joxe avait préparé un texte sur le discours de Saint Paul au centurion. Et Ilan Halévy en avait préparé un autre sur l’organisation de la secte des assassins. Pour Emmanuel, la discussion et la réflexion approfondie permettait de relier la connaissance historique et la réflexion théorique. Elle inscrivait l’analyse des situations dans la réflexion philosophique et dans le temps long.

Emmanuel n’était pas seulement un militant ; c’était un homme au grand cœur. La solidarité anti-impérialiste était pour lui politique, mais c’était aussi le partage de la souffrance de tant d’êtres humains, d’hommes, de femmes et d’enfants. Emmanuel était prêt à y risquer sa vie. C’était notre ami et notre frère. Il nous laisse sa pensée transcrite dans des livres ciselés qui témoigneront de son intelligence et de son engagement.

[1] https://www.institut-tribune-socialiste.fr/2021/08/11/memoires-vives-du-psu-emmanuel-terray/ entretien avec gustave massiah préparé par Roger Barralis.

[2] L’Organisation sociale des Dida de Côte d’Ivoire. Essai sur un village dida de la région de Lakota, Abidjan, Annales de l’Université d’Abidjan, tome 1, 1969. – Le Marxisme devant les sociétés « primitives ». Deux études, Paris, Éditions Maspero, 1969 (coll. « Théorie ») – Guerres de lignages et guerres d’États en Afrique, avec Jean Bazin, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 1982, 537 p. – L’organisation sociale des dida de Côte d’Ivoire, Abidjan, Annales de l’université d’Abidjan, 1969

[3] Immigration : fantasmes et réalités, avec Claire Rodier, Paris, Éd. La Découverte, 2008 (coll. « Sur le vif »).

[4] Lettres à la fugitive, Paris, Éditions Odile Jacob, 1988 ; La Politique dans la caverne, Paris, Le Seuil, 1990 ; Le Troisième jour du communisme, Arles, Actes Sud, 1992 ; Une passion allemande. Luther, Kant, Schiller, Hölderlin, Kleist, Paris, Le Seuil, 1994 ; Clausewitz, Paris, Fayard, 1999 ; Femmes inspirées, femmes inspirantes ; quatre portraits de femmes du XIXème siècle, Editions Odile Jacob ; Penser à droite, Paris, Éditions Galilée, 2012