Les dimensions sociales des politiques urbaines
et les pratiques professionnelles
Présentation de la session
Gustave Massiah
03-04-2011
A l’ouverture de cette session, je voudrais à mon tour saluer la mémoire de Françoise. Nous nous rendons compte de la place qu’occupait Françoise et nous ne mesurons que partiellement tout ce qu’elle nous a apporté. Ses apports s’inscrivent dans une pensée collective ; elle y a pris sa part avec toute sa personnalité et sa sensibilité. Je ne me souviens pas d’une seule rencontre avec Françoise dont je n’ai pas retiré quelque chose de précieux. Elle avait une grande exigence intellectuelle, et fait très rare, c’était une exigence souriante, attentive aux autres, soucieuse de faire avancer sans blesser.
Françoise nous a offert un magnifique alliage. Elle savait combiner la curiosité souriante, la certitude d’apprendre des autres et des situations, l’appétit de la discussion, la posture critique, pas de celle à qui on ne la fait pas et des donneurs de leçons, celle qui accepte d’être surprise et de chercher derrière les évidences de plus grandes surprises encore
Les dimensions sociales des politiques urbaines
Les cinq contributions de cette session traitent de la question des dimensions sociales des politiques urbaines et des pratiques professionnelles. Il s’agit d’une des entrées du thème général de notre rencontre, celle de la place des habitants dans la politique urbaine. Elle est complémentaire des autres entrées retenues, celle des pratiques habitantes, celle de l’urbanité et des normes et celle des savoirs sociaux, ceux des habitants et ceux des professionnels.
La prise en compte des dimensions sociales dans les politiques urbaines est le résultat d’une approche contradictoire. Elle interpelle les savoirs professionnels dans leurs contenus. Elle interroge la tentative d’autonomie des savoirs professionnels par rapport aux savoirs portés par les pouvoirs économiques, les pouvoirs étatiques, les pouvoirs locaux et les habitants ; sans oublier les pouvoirs des institutions internationales.
La prise en compte des dimensions sociales résulte d’abord de la résistance des habitants à la prétention à l’évidence technique qui est proclamée par les opérateurs techniques et économiques. Les professionnels ne sont plus seulement les porte-paroles des décisions et de la rationalité d’un aménagement décidé par les pouvoirs et dessinés par les bureaux. Ils peuvent choisir, du moins certains d’entre eux, de devenir des interprètes entre les décideurs et les habitants, capables de comprendre les langages du pouvoir et de les traduire. Capables aussi de rapporter vers «ceux d’en haut » les demandes et les réponses de « ceux d’en bas ».
La situation évolue avec la force des résistances. Les institutions internationales, qui ont plus de recul, mesurent l’importance des grippages qui viennent polluer leurs belles ordonnances. La Banque mondiale s’inquiète pour ses projets urbains. Elle avait inventé les dimensions sociales de l’ajustement pour faire face aux critiques virulentes des programmes d’ajustement structurel ; elle propose les dimensions sociales des projets urbains et des politiques urbaines. Elle met en avant des réponses technocratiques à la critique sociale. Elle encourage une évolution des savoirs professionnels qui tienne compte de ces nouvelles dimensions et elle promeut de nouveaux savoirs professionnels adaptés à ces nouvelles situations.
Cette tentative de récupération connaît certains résultats ; elle est loin de résoudre la contradiction comme le rappelle la poursuite des contestations sociales portées par les habitants. Une nouvelle situation en résulte. Elle ouvre parfois des espaces de négociations. Elle devient le champ d’intervention d’un certain nombre de professionnels qui choisissent de se mettre à l’écoute réelle des habitants, de permettre aux habitants l’appropriation de nouveaux savoirs et d’enrichir leurs approches à partir de ceux des habitants. La bataille des idées investit le champ des savoirs professionnels et de la théorie. Françoise en a été une des plus hardies exploratrices. C’est le champ qu’explorent les cinq contributions de cette session.
Cinq approches convergentes
Les cinq communications sont présentées dans la suite. Il ne s’agit donc pas de les résumer, simplement de les présenter et de relever quelques éléments qui jalonnent les pistes de redéfinition des pratiques professionnelles.
Maurice Blanc présente La dialectique du spatial et du social dans le développement social urbain en France
Il interroge la participation des habitants par rapport à la redistribution des pouvoirs et analyse les rapports entre les élus, les techniciens et les habitants. Il note qu’il n’y a pas de méthodologie universelle et qu’il faut s’inscrire dans le temps long qui dépasse celui assigné au projet urbain. L’interrogation sur la place des habitants conduit à une réflexion sur la recherche et la position du chercheur. Elle conduit à une posture de recherche et amène à refuser le rejet des savoirs populaires. La contestation de la production de la recherche conduit le chercheur engagé à explorer les significations de la démocratie et de la citoyenneté.
Aziz Iraki présente Les formes de mobilisation collective et l’intermédiation sociale dans la gestion urbaine : le cas de l’Initiative Nationale de développement Humain au Maroc
Il estime que les anciennes formes d’intermédiation s’adaptent toujours. Il s’intéresse à l’articulation des pouvoirs institués sur l’espace. L’encadrement des quartiers varie avec le contexte politique. L’importance des propriétaires fonciers se combine avec les nouvelles dimensions technocratiques. La notion de privilège s’étend avec le pouvoir Makhzen, les ONG et la coopération. Elle s’articule avec les réseaux familiaux et les réseaux de clientèle. Les objectifs ciblent la pauvreté dans des territoires et mettent en avant la gouvernance de proximité et les ONG locales. Mais, il souligne que pour les institutionnels, le participatif c’est du prescriptif. Il met aussi en avant les formes de mobilisation collective, la solidarité traditionnelle, le déplacement vers des jeunes chômeurs diplômés. Il analyse les rapports entre négociation, transaction, mobilisation et intermédiation.
Madani Safar-Zitoun présente Les pratiques habitantes à l’épreuve de la participation : quelques leçons d’expériences d’acclimatation algéroises
Il explore les voies de la vertu participative qui amène à repenser la sociologie française toujours fascinée par l’Etat. Il met l’accent sur la place centrale des inégalités. La participation est « une mise entre-deux », c’est une ressource qui s’appuie sur la force des référents symboliques. La pratique des habitants en Algérie est marquée par une conception redistributive de la rente, certes partielle mais qui caractérise la participation. Le cheminement de ces pratiques construit un espace de contradictions qui mêle des cheminements descendants, par le haut des pouvoirs, et ascendants, par le bas à partir des volontés des habitants. Il note aussi la diffusion d’une ingénierie participative qui chemine dans les pratiques professionnelles.
Pascale Philibert présente Les professionnels de l’aménagement face aux changements au Maroc : peut-on parler de renouvellement ?
Elle met l’accent sur le contexte, le rôle croissant du marché et de la mondialisation. Elle met en évidence la mutation de 1998 sur la décentralisation qui se traduit par une certaine forme de démocratisation et le reconnaissance de l’existence d’une société civile. Il s’ensuit une situation contradictoire qui se caractérise par le maintien des anciennes façons de faire, avec quelques nouvelles démarches et des expériences pilotes. L’évaluation menée par Françoise Navez-Bouchanine avait mis en lumière la maitrise d’ouvrage sociale et les politiques dites de proximité. La contribution montre que les techniciens sont vus par les habitants dans une position qui oscille entre neutralité et discrédit. Ils réalisent un travail de traduction entre les pouvoirs et les habitants. Les Agences urbaines sont engagées dans des formes normatives de gestion et planification urbaine qui laissent une grande place à l’inertie des formes anciennes. Le pari est de faire évoluer en interne, dans les agences, les missions et les pratiques professionnelles. Il est, à partir de là d’organiser les compétences pour favoriser une approche négociée avec les acteurs locaux. Le renouvellement en cours est long et contradictoire. Il se heurte à un océan d’habitudes et à des injonctions paradoxales. Il mérite d’être pris au sérieux et surtout d’être soumis à une grande vigilance critique.
Walter Lanchet présente Des paroles aux actes. La Banque mondiale à Fès au Maroc : les limites du pragmatisme
Il s’intéresse au travail de conscientisation des édiles et des administrations locales à travers une enquête sociale participative. Il cite Michèle Jolé (1982) sur le « Schéma Directeur » qui « se fait le miroir d’une réalité plus large et le reflet de ce processus de domination, dont il peut être un agent actif ». Il souligne la crise de légitimité aux yeux de citoyens manipulés par une technocratie élitiste, crise entre une nécessité de survie et d’affirmation citoyenne et une nécessité de maintenir l’ordre établi. Il montre que l’auto-détermination d’une « société civile » qui prendrait sa place et qui se ferait entendre lors d’opérations d’urbanisme d’envergure était encore difficile au Maroc. Le dispositif d’évaluation crée une situation nouvelle. Il permet l’établissement d’une typologie des initiatives populaires relevées durant l’évaluation sociale. Il met l’accent sur les initiatives populaires d’appropriation de l’espace et les propositions des populations résidentes. L’appropriation sociale de l’espace urbain peut apparaître comme un palliatif d’un droit à l’urbain. Il insiste sur l’urgence d’une prise de conscience sur le plan politique qui ne saurait se réduire à une sauvegarde unanimement reconnue comme nécessaire. Le risque est de voir s’imposer une dégradation inéluctable d’un espace urbanisé ruiniforme, dangereux et invivable au vu et au su de tous.
Une démarche professionnelle exigeante et critique
A partir de ces contributions et de tout ce qu’elles nous rappellent de Françoise, je voudrais conclure par quelques éléments de réflexion sur une démarche professionnelle exigeante et critique.
L’appréciation des politiques de l’habitat implique la prise en compte de leurs effets sociaux. Pour questionner les effets sociaux des politiques de l’habitat, il faut partir de manière privilégiée des habitants. Pour cela, il est indispensable porter une attention particulière aux situations de précarité et à tout ce qui les renforce. La précarité et la pauvreté constituent le premier angle d’approche de la situation des habitants et des quartiers. Elles sont indissociables d’une question primordiale, celle de la dignité des habitants. La dignité est le soubassement du comportement des habitants et le droit à la dignité est le fondement des droits individuels et collectifs.
La participation renvoie d’abord à la prise de décision. Elle implique de s’interroger sur les enjeux institutionnels et politiques et sur les jeux de pouvoir. Elle nécessite la compréhension des stratégies étatiques, de celles des couches dirigeantes et de celles des institutions internationales. Elle implique aussi de comprendre les stratégies de résistance des couches populaires et leurs conséquences sur la situation qui en résulte. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les acteurs professionnels.
L’émergence de problématiques nouvelles en matière d’aménagement est en gestation. La participation et l’environnement en font partie. Elles se présentent comme annonciatrices de bouleversements des pratiques et des compétences. A ce titre, elles interpellent les professionnels et les pouvoirs. Elles peuvent ouvrir de nouveaux espaces de négociation très éloignés des concertations accordées par le haut. Elles ne se traduisent pas par la pacification des affrontements ou par le règlement des contradictions ; elles en génèrent des nouvelles qui pourraient se révéler plus positives.
Les problématiques nouvelles nécessitent une grande vigilance. Leur analyse critique nécessite la convergence des pratiques professionnelles et des pratiques de recherche. Françoise en a donné de nombreux exemples. Citons par exemple sa méfiance des « best-practices ». Elle a montré les dangers qu’il y avait à se parer de l’expérimentation pour conduire à des labellisations et à des clonages imposés sans considération pour les situations. Elle a aussi montré comment la standardisation était un préalable pour une marchandisation fondée sur la négation de la diversité et de la richesse des pratiques des habitants.
La participation renvoie à la démocratie et la citoyenneté dont elle ne peut être le substitut. Cette interrogation sur la démocratie et la citoyenneté est au cœur des démarches à construire. Il s’agit de privilégier une définition non dogmatique et non normative qui laisse sa place au réalisme et à la lucidité. Elle nécessite une compréhension et une démarche qui laissent sa place à l’action des multiples réseaux familiaux, notabiliaires, religieux, etc. Elle implique la reconnaissance de la mobilisation et de l’action collective, des tentatives des habitants pour ébaucher des stratégies et nouer des alliances. La démocratie n’est pas la somme des arbitrages individuels ; elle est une transaction sociale en permanence renégociée.
Cette démarche éclaire les pratiques des professionnels. Ils doivent articuler les compétences techniques, la réflexion théorique et l’analyse critique. Il s’agit d’allier la connaissance fine du terrain avec la compréhension des enjeux institutionnels et politiques et des jeux de pouvoir. Il s’agit aussi de faire preuve d’empathie avec l’action des habitants, leur situation et leur stratégie. La posture critique s’applique d’abord aux intentions et aux méthodes de ceux qui sont en situation dominante. Elle part du choix de privilégier les points de vue des habitants, mais elle ne se traduit pas par un angélisme, il ne s’agit pas d’une écoute béate des habitants qui auraient toujours la science infuse et la ligne juste. Il s’agit de s’interroger sur les pratiques professionnelles en partant des questionnements sur les effets sociaux des politiques d’habitat et de manière privilégiée des habitants. Il s’agit de reconnaître les changements réels qui ne se résument pas aux essais de récupération mais qui ne peuvent être analysés sans en tenir compte. Il s’agit de favoriser la définition et la négociation de dispositifs d’intermédiation qui permettent d’améliorer la situation des habitants en tenant compte des intérêts contradictoires. Entre recherche et expertise,
Il s’agit d’interroger les dimensions techniques, politiques et idéologiques. Cette liaison et ce positionnement définissent la posture du professionnel en tant qu’intellectuel engagé et fondent la réflexion théorique et la pensée critique.
