Hommages

Hommage à Pierre Galand – 2p – 21.11.2022

Pierre Galand, une présence radicale tranquille

Gustave Massiah
Décembre 2022

J’ai l’impression de connaître Pierre depuis toujours. Nous avons cheminé ensemble et lutté côte à côte, sans relâche, au cours de ces dernières années. Pour moi, prendre le Thalys en gare du nord, c’est presque toujours pour retrouver Pierre et participer, sur les thèmes les plus divers, à une de ses mobilisations. Et retrouver Pierre aussi à l’aise dans les manifestations de rue que siégeant au Sénat belge et présidant, en tant que sénateur, une séance pour l’annulation des dettes des pays du Sud.

La première fois où je me souviens avoir admiré Pierre, et ce n’est pas la dernière, c’était à Madrid le dimanche 2 octobre 1994. Le week-end était fiévreux. Samedi, le Tribunal Permanent des Peuples (TPP) avait ouvert une séance sur les politiques du FMI et de la Banque Mondiale, sous la présidence de François Rigaux, pour évaluer l’évolution depuis la sentence prononcée par le TPP en 1988 à Berlin. J’avais participé à Berlin à la session organisée par Almar Alvater, Professeur à l’Université de Berlin. J’avais été rédacteur de l’acte d’accusation. Robert Triffin avait accepté d’être avocat du FMI, car avait-il dit, ses politiques sont désastreuses, mais il faut tout de même une instance de coordination monétaire internationale. Dans son verdict rendu le lundi 3 octobre 1994, le TPP a souligné le caractère néfaste de l’action du FMI et de la Banque mondiale qui a abouti à  » une violation massive et continue des droits de l’homme, tout particulièrement des droits économiques, sociaux et culturels et, en définitive, du droit au développement « .

Madrid était en ébullition. Des manifestations considérables parcouraient les rues de la ville à l’appel de la Coordination des organisations non gouvernementales pour le développement qui manifestait « contre la tyrannie exercée par le FMI et la Banque mondiale ». Le soir du 2 octobre, dans la grande salle de la maison des syndicats espagnols, un débat contradictoire avait été organisé entre le FMI et la Banque Mondiale, d’une part, et les organisations de la société civile internationale de l’autre. D’un côté, le vice-président de la Banque mondiale, Ismail Serageldin, et le responsable des relations publiques du FMI, Hernan Puentes. Et de l’autre, Vandana Shiva et Pierre Galand.

Ismael Serageldin affirme vouloir réduire la pauvreté en favorisant le développement. Il déclare « si la pauvreté a augmenté de manière insoutenable dans certains pays, c’est parce que les gouvernements n’ont pas appliqué de manière correcte les politiques d’ajustement structurel et en ont fait supporter la charge par les plus pauvres. « 

Vandana Shiva se lève et déclare : « je suis venue alors que c’est l’anniversaire de la mort de Gandhi. Et je vous demande d’observer une minute de silence à la mémoire de tous les morts des programmes de la Banque Mondiale et du FMI ». Toute la salle, plusieurs milliers de personnes, se lève, un extraordinaire silence s’installe. Après un moment, Ismail Serageldin se lève aussi, à la mémoire dit-il de Gandhi. Seul Hernan Puentes reste assis. Vandana rappelle aussi les désastres écologiques des programmes de la Banque Mondiale et du FMI.

Pierre Galand prend alors la parole et livre un réquisitoire implacable des programmes de la Banque Mondiale et du FMI et de leurs conséquences. Il reprend le réquisitoire du TPP. Et notamment, « La richesse s’est accentuée, et la pauvreté s’est accrue. En 1960, la différence de revenus entre les 20 % des plus riches et les 20 % des plus pauvres était de 30 à 1. En 1991, la différence est de 61 à 1. Le nombre de personnes possédant une fortune supérieure à 1 milliard de dollars est passé de 145 en 1987 à 358 en 1994. « 

Je garde cette belle image de Pierre galvanisant une salle survoltée. Je pourrai multiplier les exemples, les initiatives et les situations. Je voudrais simplement rappeler le travail remarquable de Pierre organisant les sessions spéciales du Tribunal Russell pour la Palestine, fondé en mars 2009, pour « mobiliser les opinions publiques pour que les Nations Unies et les États membres prennent les mesures indispensables pour mettre fin à l’impunité de l’État d’Israël, et pour aboutir à un règlement juste et durable de ce conflit »

Je me souviens d’un moment très émouvant, parmi d’autres, pendant la session de New York, en octobre2012. Un témoin palestinien, discutant du crime d’ethnocide, accusait la colonisation de lui avoir volé son nom et de lui avoir imposé un autre nom. Dans le jury, il y avait Stéphane Hessel, Angela Davis, Dennis Banks, Roger Walters, Miguel Angel Estrella. Et Dennis Banks, membre du jury et membre de l’American Indian Movement, avait dit, « moi aussi on m’a volé mon nom, on m’a appelé Banks, mais je connais mon nom indien ». Et Angela Davis, membre du jury, avait alors déclaré, « et moi ! vous croyez que je m’appelle Davis ! c’est le nom qu’on m’a donné quand on a volé mon nom ». 

Pierre, flamboyant, avait organisé ces sessions et avait tout animé et réussi. Il savait rappeler l’exceptionnalité et installer la profondeur du moment militant. Il commençait les sessions en disant, « nous ne sommes pas dans un meeting, nous sommes dans un tribunal ; ici, on n’applaudit pas ». Je lui ai emprunté cette introduction pour les sessions du TPP qu’il m’est arrivé d’animer. Il avait fait installer un piano pour que Miguel Angel Estrella puisse jouer pendant les moments d’interruption. Avec le soutien de Stéphane Hessel et l’aide de Frank Barat et de tant d’autres, il a réussi à faire de ce Tribunal sur la Palestine un grand moment de solidarité, de justice et de fraternité.

Je pourrai multiplier les souvenirs des moments exceptionnels d’engagements et de mobilisations de Pierre Galand et de sa capacité à assurer, tranquillement, une solidarité totale et une profonde radicalité.