Hommages

Hommage à Pierre Salama – 10p – 13.08.2024

Hommage à Pierre Salama

Gustave Massiah
23 novembre 2011

Une première réaction au départ de Pierre Salama

Je suis très touché par le départ de Pierre Salama. Même si je voyais bien, lors de nos dernières rencontres, son état de forte fatigue. Nous avions Pierre et moi, une longue complicité. Depuis des années, nous déjeunions régulièrement, tous les quelques mois, pour échanger et rire ensemble. Nous n’oubliions pas que nous étions tous les deux des économistes marxistes, nés en Egypte, d’origine juive, lui à Alexandrie, en 1942, et moi au Caire en 1938. Nous partagions notre engagement de marxistes, attachés au non-sectarisme, dans les mouvements révolutionnaires du Nord et du Sud. Nous étions soucieux de construire une démarche scientifique tout en évitant le dogmatisme. Nous étions aidés en cela par le recul que permet une bonne dose d’humour égyptien. Je suivais de près la revue Critique de l’économie politique, dès les années 1970. Et Pierre était attentif et participait aux activités du cedetim et à ses débats. Nous participerons aux rencontres pour rendre plus présente la mémoire vivante de Pierre. Elle est d’autant plus importante dans la situation où il faut résister à la montée de l’extrême droite et réinventer une pensée révolutionnaire.

 

Gustave Massiah
12 août 2024

Pierre Salama, un article de Martine Orange dans Médiapart

Pierre Salama, l’infatigable défenseur de l’altermondialisme, est mort

Économiste marxiste réputé, Pierre Salama est mort le 9 août à 82 ans. Réactualisant toute pensée de l’économie politique, il laisse une somme de travaux sur l’évolution des pays émergents, les inégalités et la mondialisation, à partir de son champ de recherche privilégié : le continent sud-américain.

Martine Orange
11 août 2024 à 15h33

Il était un des économistes altermondialistes les plus réputés, mais peu cité en dehors des cercles universitaires et de recherche : il était un économiste marxiste. Professeur émérite à Paris Sorbonne Nord, membre du conseil scientifique d’Attac depuis sa création, ce pédagogue, décrit comme « brillant », « chaleureux », « drôle » a consacré l’essentiel de ses travaux aux devenirs de l’Amérique du Sud, entraînant à sa suite une génération de jeunes chercheurs dans ces chemins peu empruntés des pays émergents. Pierre Salama est mort à Paris le 9 août à 82 ans.

S’il fallait résumer en quelques mots ses travaux – exercice par nature périlleux – ce serait peut-être par cette phrase de Marx qu’il reprend à son compte : « Les hommes font librement leur histoire mais dans des conditions qui ne sont pas librement décidées par eux. » En d’autres termes, les concepts ne fixent rien en soi mais se déclinent en fonction d’une situation donnée. Entre l’idéalisme et le déterminisme, il y a des chemins possibles, des choix économiques et politiques qui peuvent faire bifurquer l’histoire.

Car pour Pierre Salama, l’économie est politique. Cette conviction a d’ailleurs été la matrice de sa carrière et de sa vie. Élève brillant, il se destine au départ à devenir ingénieur. Ses rencontres universitaires de l’époque en décideront autrement.

Pierre Salama

Pierre Salama en 2014 © Extrait de la chaîne YouTube d’Élise Vaillancourt

Militant contre la guerre en Algérie, il adhère vite à l’Unef, le puissant syndicat étudiant où tous les mouvements de gauche contestataires en ce début des années 1960 se retrouvent, discutent , s’écharpent. La guerre du Vietnam, les mouvements d’émancipation du tiers-monde , la remise en cause du capitalisme sont alors au cœur de toutes les discussions. Pierre Salama participe à tout et décide alors d’abandonner ses études d’ingénieur pour étudier l’économie. « Le choix de faire de l’économie, et de l’économie marxiste qui plus est, répond à une volonté militante »expliquera-t-il plus tard.

Devenu membre de la Ligue communiste révolutionnaire, Pierre Salama entame alors un chemin de défrichage ardu. Les études économiques en France sont alors un domaine poussiéreux, dominé par la pensée des économistes autrichiens. Le PCF de son côté a plongé la pensée marxiste dans le formol.

Dès ses débuts, Pierre Salama entreprend de réveiller tout cela. Afin de ne laisser aucune prise à ses détracteurs, il développe des modèles économétriques, pratique une rigueur scientifique dont il ne se départira jamais.

Dans sa thèse, Essai sur les limites de l’accumulation nationale du capital dans les économies semi-industrialisées, il donne déjà la direction de ses travaux futurs. Tout y est : les concepts revisités de production et de formation du capital dans les économies des pays émergents et surtout le rôle de l’État dans leur transformation économique. Un rôle sur lequel Karl Marx s’est peu penché, se concentrant surtout les forces antagonistes du capital et du travail. Sa thèse remporte un succès si vif qu’elle est traduite au Brésil. Un long dialogue avec les universitaires et les responsables des gauches sud-américaines s’engage. Il ne s’arrêtera plus.

Une réhabilitation de l’économie politique

Soucieux d’élargir la recherche sur les dynamiques du capitalisme, Pierre Salama crée avec Jean-Luc Dallemagne et Jacques Valier la revue Critiques de l’économie politique, sous l’égide de l’éditeur François Maspero. Point de rencontre des débats qui animent toutes les gauches de l’époque, la revue, parue pour la première fois en septembre 1970, durera sept ans. Il deviendra par la suite un des fondateurs et animateur de la revue Tiers-Monde.

Pierre Salama et Jacques Valier - Une introduction à l'économie politique

En parallèle , Pierre Salama multiplie les publications sur la valeur, l’économie politique et surtout de ses travaux pionniers au sujet du tiers-monde avec des ouvrages comme la dollarisation de l’économie.

La montée en puissance du néolibéralisme à partir de la fin des années 1970 puis de la mondialisation l’oblige à élargir ses champs de recherche. C’est au travers du continent sud-américain dont il connaît remarquablement l’histoire, la structuration politique , économique et sociale de chaque pays, qu’il décrypte encore ces déferlantes.

L’évolution du continent sud-américain au cours des dernières décennies met en lumière les principes d’intrication entre les forces économiques et l’État, les bourgeoisies de chaque pays et les mouvement sociaux, qui sont au fondement de ses recherches.

Alors que l’Asie – la Chine en premier lieu – tire parti de la mondialisation grâce notamment à des politiques étatiques volontaristes, les pays d’Amérique du Sud, à partir de la crise de la dette des années 1980, renoncent à toute politique d’indépendance et de souveraineté. Ouvrant leur économie aux quatre vents, ils acceptent une désindustrialisation massive, pour ne plus miser que sur les richesses extractives ou agricoles, comme au Brésil, choisissant d’ignorer la dangerosité écologique et sociale de ces choix. La bourgeoisie argentine poussant le renoncement plus loin, en acceptant une dollarisation complète de son économie, de ses finances publiques et même de ses échanges intérieurs.

Devenu membre de la Ligue communiste révolutionnaire, Pierre Salama entame alors un chemin de défrichage ardu. Les études économiques en France sont alors un domaine poussiéreux, dominé par la pensée des économistes autrichiens. Le PCF de son côté a plongé la pensée marxiste dans le formol.

Dès ses débuts, Pierre Salama entreprend de réveiller tout cela. Afin de ne laisser aucune prise à ses détracteurs, il développe des modèles économétriques, pratique une rigueur scientifique dont il ne se départira jamais.

Dans sa thèse, Essai sur les limites de l’accumulation nationale du capital dans les économies semi-industrialisées, il donne déjà la direction de ses travaux futurs. Tout y est : les concepts revisités de production et de formation du capital dans les économies des pays émergents et surtout le rôle de l’État dans leur transformation économique. Un rôle sur lequel Karl Marx s’est peu penché, se concentrant surtout les forces antagonistes du capital et du travail. Sa thèse remporte un succès si vif qu’elle est traduite au Brésil. Un long dialogue avec les universitaires et les responsables des gauches sud-américaines s’engage. Il ne s’arrêtera plus.

Le défi des inégalités

Parce que le phénomène est bien plus enraciné qu’ailleurs , qu’il crée une violence sociale qui s’impose quotidiennement dans pratiquement tous les pays du continent, Pierre Salama étudie avec minutie les inégalités et ses conséquences. Dans son livre Le Défi des inégalités (éditions La découverte) qui fait suite à un précédent ouvrage écrit avec Jacques Valier, Pauvretés et inégalités dans le tiers-monde (éditions La découverte) , il insiste sur le caractère profondément dangereux du creusement des inégalités, créant des sociétés instables et excluantes. Un danger – volontairement ou non – ignoré par la majorité des économistes.

Reprenant la comparaison avec l’Asie, il souligne une nouvelle fois le rôle déterminant d’autres acteurs comme celui de l’intervention ou non de l’État, des politiques publiques, du degré d’ouverture des marchés dans le creusement ou non des inégalités. L’échec des gouvernements de gauche au Brésil, en Bolivie ou ailleurs dans les années 2010 est, selon lui, à lire à partir de cette grille. Certes, les politiques keynésiennes de relance, d’aides sociales et de redistribution sont nécessaires mais elles ne peuvent suffire en soi car elles ne modifient pas les défaillances structurelles qui nourrissent ces inégalités. La pandémie du Covid et les réponses apportées par les différents gouvernements sud-américains viendront consolider ses convictions.

À lire aussi
L’élection de Milei en Argentine montre la « dimension insurrectionnelle » des droites extrêmes

27 novembre 2023

Continuant à être un observateur assidu de l’Amérique du Sud, Pierre Salama s’inquiétait encore dernièrement de la puissance des mouvements évangélistes au Brésil , force motrice de l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. Tout comme il prédisait à l’été 2023 la faillite économique inéluctable du gouvernement péroniste argentin d’Alberto Fernandez et l’arrivée de l’extrême droite avec Javier Milei et son traitement de choc. Pierre Salama voyait dans ces mouvements le désespoir des classes populaires qui se raccrochent à des pensées magiques, faute d’avoir su trouver une écoute et une traduction politique de leurs problèmes auprès de la gauche. L’analyse n’est peut-être pas réservée qu’aux gauches sud-américaines.

Martine Orange

Pierre Salama

Je viens d’apprendre la mort de Pierre Salama. Économiste, membre de la Ligue communiste, il a été après 1968 un des initiateurs de la revue « Critique de l’économie politique » qui a été à l’époque un phare dans le combat contre les conceptions bourgeoises de l’économie. Spécialiste de l’Amérique latine, il n’a jamais cédé à la fascination de beaucoup pour les régimes autoritaires et pseudo-progressistes de ce continent. Ces analyses particulièrement pertinentes nous manqueront.

Bonjour,

J’ai connu PIerre Salama dans la LCR et dans les cercles de débats marxistes qui furent à l’origine de la création de la Revue Critique de l’économie politique -; il a oeuvré à une actualisation de la pensée marxiste concernant notamment l’Etat – ce qu’il a approfondi avec Tran Hai Hac (dans leur Introduction au marxisme sensiblement différente de l’approche qu’il en avait eue avec Jacques Vallier.

Je mets le lien ci-après vers le texte de Martine Orange qui évoque quelques implications pratiques en terme de « politique économique » de cet accent sur l’Etat.

Pierre était quelqu’un de chaleureux et d’une pensée stimulante.

 

 Voici aussi en guise d’hommage 

– un entretien qu’il a donné à la Revue Contretemps où il rend compte de sa démarche militante et théorique – et du cobtexte de la création de la Revue évoquée

Voir : https://www.contretemps.eu/publier-une-revue-marxiste-en-economie-entretien-avec-pierre-salama/

– et le lien vers quelques us de sestextes  : https://www.contretemps.eu/author/pierre-salama

Depuis les années 1990 j étais en contact  avec Pierre Salama que je consultais de manière régulière avant de publier certains travaux. Le dernier en date est de 2023 qu il avait lu et commenté  https://www.contretemps.eu/ernest-mandel-cuba-che-guevara/

Toujours ses observations étaient pertinentes. Et comme beaucoup d’autres, la Revue Critique de l’Economie politique a joué un rôle très important dans ma formation.

Mes très sincères condoléances à sa famille et à ses proches, Éric Toussaint

www.cadtm.org CADTM international
8 Rue Jonfosse, 4000 LIEGE  Belgique

Bonjour et merci à Catherine, Eric et Pierre pour vos hommages.

La mort de Pierre Salama est une grande perte, pour le monde militant, pour les étudiants et aussi pour ses nombreuses amies et ses multiples amis, sans parler de ses relations familiales et intimes.

Ce décès me touche beaucoup car Pierre était un ami très cher. La joie de me confronter avec son rire et son humour va me manquer beaucoup. Je me suis lié avec lui lors de mes enseignements à l’Université Paris XIII et j’ai découvert l’homme charmant qu’il était, au-delà de la rigueur de ses analyses et des caractères souvent très critiques voire cassants de la collection et de la revue qu’il a longtemps coanimées chez Maspéro.

Sa curiosité du monde était immense et ce qui est devenu sa passion pour l’Amérique latine a enrichi de très nombreux étudiants et universitaires de ce continent, au-delà des groupes militants du Brésil et de l’Argentine.

Une anecdote l’illustre bien : Pierre m’a raconté qu’il avait appris l’Espagnol et le Portugais en bouquinant des petits livres Assimil après la réception enthousiaste de sa thèse d’économie au Brésil, ce qui m’a surpris quand on sait l’importance des travaux et visites des différents pays d’Amérique du Sud qui ont suivi et qui ont enrichi notre connaissance des richesses de ce continent, comme de sa misère et de ses inégalités. Les nombreux articles dont il a enrichi la revue Tiers-Mondes qu’il a longtemps dirigé peuvent en témoigner comme les références données par d’autres.

Son humour était permanent et rendait très vivants ses échanges aussi bien que ses cours. Je me souviens ainsi d’une amie très chère qui, après avoir partagé une sortie avec lui et moi, n’avait pu s’empêcher d’évoquer son charme autant que son élégance. A toutes et tous, Pierre, tu vas nous manquer.

Au-delà des références multiples déjà envoyées sur cette liste, je citerais les ouvrages majeurs que l’on peut trouver dans de nombreuses bibliothèques.

Pierre Salama Contagion virale. Contagion économique. Risques politiques en Amérique latine, Éditions du Croquant, 2020

 

Pierre Salama, l’infatigable défenseur de l’altermondialisme, est mort

https://www.mediapart.fr/journal/international/110824/pierre-salama-l-infatigable-defenseur-de-l-altermondialisme-est-mort?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5

Naissance 11 août 1942 Alexandrie
Décès 9 août 2024 (à 81 ans) Paris
Nationalité française
Activité Économiste

  • Pierre Salama, Les économies émergentes latino-américaines : entre cigales et fourmis, Paris, Armand Colin, coll. « U. Économie », 2012, 225 p. (ISBN978-2-200-28132-8)
  • Pierre Salama, Migrants et lutte contre les discriminations en Europe, Strasbourg, Édition du Conseil de l’Europe, coll. « Série Livre blanc ; 2 », 2010, 101 p. (ISBN 978-92-871-6763-7, lire en ligne [archive])
  • Pierre Salama, Le défi des inégalités : Amérique latine-Asie : une comparaison économique, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui. Série Économie », 2006, 164 p. (ISBN 2-7071-4898-9)

    Notes et références

    1. ·  « Pierre Salama [archive] », sur France Culture (consulté le 15 juillet 2020).