RITIMO
Internationalisme ; quelques repères
Gustave Massiah
20 décembre 2018
L’internationalisme est un mouvement politique et un courant de pensée. Il se prolonge dans certaines conceptions du mouvement altermondialiste. La première internationale, créée en 1864, joue un rôle essentiel dans la définition et la structuration du mouvement ouvrier et dans son affirmation comme mouvement social stratégique de la période qui s’ouvre. L’internationalisme prend différentes formes et significations, nous nous intéresserons à la signification qu’il prend avec les internationales ouvrières. L’internationalisme oppose les intérêts communs de l’Humanité à des affrontements entre les Etats. Il propose la perspective d’un régime international dépassant les États et leurs frontières. L’internationalisme ouvrier ou prolétarien cherche d’abord à construire la solidarité internationale entre les prolétaires (ouvriers, paysans, employés, salariés, précaires, chômeurs, etc.).
L’internationalisme est marqué dans son histoire par la conjonction de deux évolutions majeures qui s’amorcent à la fin du 18ème siècle : la montée du nationalisme et les formes d’organisation de la classe ouvrière. L’internationalisme se définit en opposition au nationalisme qui relie de manière exclusive un groupe national, définit de manière identitaire, à un Etat-nation. Le traité de Westphalie, en 1648, affirme le rôle souverain de l’Etat et définit le système international organisé à partir des rapports entre les Etats. La structuration de la classe ouvrière a connu plusieurs transformations à partir des révolutions industrielles qui ont pesé sur l’histoire des internationales ouvrières et du mouvement altermondialiste.
Rappelons très brièvement l’histoire des internationales qui ne résume pas l’histoire de l’internationalisme. La Première Internationale, est fondée en 1864 à Londres, on y retrouve des marxistes, des blanquistes, des proudhoniens, des bakouninistes, des lassalliens, des mazziniens. Les courants anarchistes maintiennent une petite Association Internationale des Travailleurs. La Seconde Internationale, fondée par Engels en 1889, s’est dissoute en 1920 après s’être divisée sur la guerre de 1914 et la création de la 3ème internationale. L’Internationale Socialiste qui lui a succédé a connu des courants de gauche mais elle s’est aussi identifiée à la gestion du capitalisme et au colonialisme. La Troisième Internationale, en 1919, a développé une orientation anti-impérialiste et révolutionnaire avant d’être consacrée par Staline à la « construction du socialisme dans un seul pays « . La Quatrième Internationale, fondée par Trotsky en 1938, n’a jamais pu se transformer en mouvement de masse, même si certains de ses militants ont pu jouer un rôle important dans certaines situations. Les débats sont récurrents sur la création d’une cinquième internationale ; elle avait été discutée par une partie des participants aux Forums sociaux mondiaux autour de deux questions : quels rapports avec des Etats qui se voulaient progressistes ; quelle différence dans les forums entre les mouvements sociaux et le « ong » ?
L’internationalisme s’appuie sur une analyse des classes sociales et ambitionne de construire le prolétariat en tant qu’acteur politique conscient et organisé. La lutte des classes ne se réduit pas à l’affrontement entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. La prolétarisation touche aujourd’hui toutes les couches sociales qui ne sont pas dominantes. Les alliances de classes internationalistes mettent en avant l’idée que le prolétariat, dans sa lutte pour son émancipation, doit être porteur de l’émancipation de toutes les sociétés et de la société mondiale. L’internationalisme avance que le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité alors que tous les mouvements historiques ont été, auparavant, accomplis par des minorités ou au profit de minorités. Le manifeste de la première internationale se conclut par » l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». En prolongement de l’internationalisme, le mouvement altermondialiste se construit dans la convergence des mouvements autour de quelques principes, celui de la diversité et de la légitimité de toutes les luttes contre l’oppression, celui de l’orientation stratégique de l’accès aux droits pour tou·tes et de l’égalité des droits, celui d’une nouvelle culture politique qui relie engagement individuel et collectif.
Il faut revenir sur les rapports entre l’internationalisme et la mondialisation. La mondialisation que nous connaissons est capitaliste depuis ses débuts, et le capitalisme est mondial dès son début, pensons par exemple à la République de Venise. Marx écrit à Engels en 1858, La véritable mission de la société bourgeoise, c’est de créer le marché mondial. Même si dans les internationales, certain·e·s ont pu penser que le capitalisme serait porteur de « progrès », l’internationalisme n’imagine pas que le capitalisme réduirait les tensions, les inégalités, les guerres ; d’où l’importance donnée à une révolution mondiale. Aujourd’hui, on vérifie que la nouvelle phase de la mondialisation capitaliste, le néolibéralisme, confronté à sa crise sociale, écologique, géopolitique a engagé un tournant austéritaire, combinant austérité et autoritarisme, entrainant la multiplication des violences et des conflits. On assiste à la montée des idéologies nationalistes, xénophobes, sécuritaires avec les migrants comme boucs émissaires. L’altermondialisme oppose à cette perspective une approche internationaliste, une nouvelle étape de l’histoire du monde, une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels, ceux·elles de tou·te·s les citoyen·ne·s de toutes les nations.
La question nationale ne se résume pas au nationalisme. L’internationalisme né à partir de l’irruption de la classe ouvrière dans la question sociale a été transformé par la rencontre de la deuxième grande transformation, celle de la décolonisation. Au Congrès de Bakou, en 1920, la 3ème internationale met en œuvre une alliance stratégique entre les mouvements de libération nationale et les mouvements ouvriers. Cette alliance ne supprime pas les contradictions mais elle crée une situation nouvelle. Elle a permis, malgré les guerres et les fascismes, une période d’avancées de 1905 à 1970. Elle a permis la décolonisation et a quasiment encerclé les puissances coloniales ; elle a imposé des compromis sociaux et un « Welfare State » dans les pays du centre capitaliste. A partir de 1977, commence une période de reprise en main par le néolibéralisme ; une période de quarante ans de défaites et de régressions du mouvement social dans les pays décolonisés, dans les pays qui avaient connus des révolutions et dans les pays industrialisés. Il faut aussi faire la part des échecs dans la recherche de l’émancipation : le deuil des régimes issus de la décolonisation ; le deuil du soviétisme ; le deuil de la social-démocratie fondue dans le néolibéralisme.
Une nouvelle période s’amorce. Les mouvements sociaux sont confrontés à une contre révolution conservatrice. Ils amorcent un nouveau monde à travers les grandes transformations en cours : la révolution des droits des femmes, la révolution écologique, le numérique qui touche au langage et à l’écriture, la deuxième phase de la décolonisation, la révolution démographique et notamment les migrations et la scolarisation massive. Les mouvements sociaux préconisent une alternative, celle de la transition sociale, écologique et démocratique.
La réinvention de l’internationalisme nécessite de prendre en compte de nombreuses questions, parfois soulevées dès le début, qui rencontrent de nouvelles ruptures et ouvrent de nouveaux horizons. Le débat a été vif sur les rapports entre les notions de Peuple, de Nation, d’Etat. Dès la première Internationale, la question de l’Irlande amène à discuter du rapport entre lutte nationale et lutte des classes. Il est au centre des débats stratégiques pendant toute la décolonisation. A Bandoeng en 1955, Chou en Lai le résume en déclarant : les Etats veulent leur indépendance, les Nations veulent leur libération, les Peuples veulent la révolution. La notion de peuple combine le social et le national. Les indépendances des Etats ont montré leurs limites ; une deuxième phase de la décolonisation commence, celle de la libération des peuples.
L’internationalisme s’oppose à la prétention du nationalisme de subordonner toutes les formes d’identité à l’identité nationale. Il lui a opposé, au départ, l’importance et même la primauté des classes sociales. Il lui a fallu admettre que les questions posées par les collectivités, les communautés, les sentiments d’appartenance ont leur importance et ne se résument pas à la structuration des classes sociales même si celles-ci peuvent être déterminantes. Les changements sociaux considérables modifient la nature des classes sociales et de leurs rapports. L’intersectionnalité met en avant la relation entre les différenciations sociales, le sexisme et le racisme. Les formes d’engagement mettent en évidence de nouveaux rapports entre l’individu et le collectif. Au niveau des individus, la perception de l’identité est complexe ; elle ne se résume pas à l’identité nationale. Il faut prendre en compte et accepter la richesse des identités multiples, comme l’ont souligné Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau,. Dans l’histoire de l’internationalisme, le débat a été fréquent sur la différence entre nationalisme et patriotisme, comme l’a illustré Jaurès. Dans le Manifeste, quand on lit le prolétariat n’a pas de patrie, on peut comprendre que le prolétariat en a été privé. Il me revient une citation dont je n’arrive pas à trouver la source, La bourgeoisie est cosmopolite et nationaliste, la classe ouvrière est internationaliste et patriote.
Penser global et agir local, complémentaire de penser local et agir global. L’écologie a souligné le changement de perception des échelles du temps et de l’espace et l’importance des territoires. La première internationale est indissociable de la Commune de Paris en 1871, mais aussi du municipalisme révolutionnaire de Petrograd en 1917, Hambourg en 1923, Barcelone en 1937. Les résistances à la mondialisation capitaliste se réfèrent aux espaces nationaux et accentuent la contradiction des Etats, à la fois subordonnés au capitalisme financier et moyen de s’y opposer. Les grandes régions géoculturelles démontrent la relativité des frontières nationales. La notion même de frontière gagne à se distancier du nationalisme. Les frontières séparent mais elles sont aussi des lieux d’échange. Comme la rue dans un quartier est à la fois le lieu de la rupture et le lieu de la rencontre. Le choix est politique : murer les frontières pour les rendre imperméables ou abattre ces murs pour construire des ponts.
L’internationalisme se prolonge dans la solidarité internationale. Le droit international peut ambitionner de réinventer la souveraineté à partir des droits des peuples. La solidarité internationale remet en avant la notion du peuple, défini à partir de l’histoire de ses luttes, dans l’ensemble complexe formé par les classes, les peuples, les nations et les Etats. La solidarité internationale combine plusieurs approches : solidarité entre les peuples opprimés par rapport à une situation imposée par les puissances dominantes, solidarité entre tous les peuples par rapport à un projet de dépassement du système dominant, solidarité dans les luttes et dans l’invention d’un nouvel internationalisme à l’ère de mondialisation.
- Etienne Balibar, Les frontières de la démocratie, Ed La découverte, 1992
- Etienne Balibar, Race, Nation, Classe, avec Immanuel Wallerstein, Ed. La Découverte, 2007
- Isabelle Garo, Le peuple chez Marx entre prolétariat et nation. Contretemps, octobre 2015, https://www.contretemps.eu/le-peuple-chez-marx-entre-proletariat-et-nation/le
- Michael Loewy, Faut-il une cinquième Internationale ? Revista Rebeldia (zapatiste), http://www.inprecor.fr/article-Internationalisme
- Gustave Massiah, L’avenir de la solidarité internationale et l’actualité de la décolonisation, colloque Henri Curiel, octobre 1988
- Gustave Massiah, L’Association Internationale des Travailleurs et le mouvement altermondialiste, août 2015, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2015/08/23/lait-et-le-mouvement-altermondialiste-contemporain-parcours-croises/
