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Internationalisme, une culture et un engagement – 5p – 01-03-2019 – Internationalisme

Internationalisme ; une culture et un engagement

 

Gustave Massiah
01 mars 2019

 

L’internationalisme est un mouvement politique et un courant de pensée[1]. Il se prolonge dans certaines conceptions du mouvement altermondialiste. La première internationale, créée en 1864, joue un rôle essentiel dans la définition et la structuration du mouvement ouvrier et dans son affirmation comme mouvement social stratégique de la période qui s’ouvre. Depuis les premières internationales ouvrières, l’internationalisme s’oppose à la prétention du nationalisme de subordonner toutes les formes d’identité à l’identité nationale ; il oppose les intérêts communs des peuples aux affrontements entre les Etats et il se prolonge naturellement dans différentes formes de solidarité internationale. L’internationalisme ouvrier ou prolétarien cherche d’abord à construire la solidarité internationale entre les prolétaires (ouvriers, paysans, employés, salariés, précaires, chômeurs, …). Il est confronté aujourd’hui à de nouvelles questions qui nécessitent sa réinvention. Dans l’altermondialisme, la culture de ce nouvel internationalisme se construit dans le refus de l’idéologie de la mondialisation néolibérale, dans l’intersectionnalité, dans la recherche d’une transition qui soit à la fois sociale, écologique et démocratique, et à travers la nécessité de réinventer la souveraineté à partir des droits universels des peuples.

L’internationalisme est marqué dans son histoire par la conjonction de deux évolutions majeures qui s’amorcent à la fin du 18ème siècle : la montée du nationalisme et les formes d’organisation de la classe ouvrière. L’internationalisme se définit en opposition à une conception du nationalisme qui relie de manière exclusive un groupe national, définit de manière identitaire, à un Etat-nation. Depuis le traité de Westphalie, en 1648, l’affirmation du rôle souverain de l’Etat définit le système international organisé à partir des rapports entre les Etats. La structuration de la classe ouvrière a connu plusieurs transformations à partir des révolutions industrielles qui ont pesé sur l’histoire des internationales ouvrières et du mouvement altermondialiste.

Rappelons très brièvement l’histoire des internationales qui n’épuise pas l’histoire de l’internationalisme. La Première Internationale, est fondée en 1864 à Londres, on y retrouve des marxistes, des blanquistes, des proudhoniens, des bakouninistes, des lassalliens, des mazziniens. Les courants anarchistes maintiennent encore aujourd’hui une petite Association Internationale des Travailleurs. La Seconde Internationale, fondée par Engels en 1889, s’est dissoute en 1920 après s’être divisée sur la guerre de 1914 et la révolution de 1917. Les ruptures sur la guerre et la révolution marquent la fin d’une période et mettent en crise l’internationalisme et le mouvement ouvrier. L’Internationale Socialiste qui succède à la deuxième internationale a connu des courants de gauche mais elle s’est aussi identifiée à la gestion du capitalisme et au colonialisme. La Troisième Internationale, en 1919, a développé une orientation anti-impérialiste et révolutionnaire avant d’être consacrée par Staline à la « construction du socialisme dans un seul pays ». La Quatrième Internationale, fondée par Trotsky en 1938, n’a jamais pu se transformer en mouvement de masse, même si certains de ses militants ont pu jouer un rôle important dans certaines situations. Les débats sont récurrents sur la création d’une cinquième internationale ; elle avait été discutée par une partie des participants aux Forums sociaux mondiaux autour de deux questions : quels rapports avec des Etats qui se voulaient progressistes ; quelle différence dans les forums entre les mouvements sociaux et les « ongs » ?

L’internationalisme s’appuie sur une analyse des classes sociales et ambitionne de construire le prolétariat en tant qu’acteur politique conscient et organisé. La lutte des classes ne se réduit pas à l’affrontement entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. La prolétarisation touche aujourd’hui toutes les couches sociales qui ne sont pas dominantes. Les alliances de classes internationalistes mettent en avant l’idée que le prolétariat, dans sa lutte pour son émancipation, doit être porteur de l’émancipation de toutes les sociétés et de la société mondiale. L’internationalisme avance que le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité alors que tous les mouvements historiques ont été, auparavant, accomplis par des minorités ou au profit de minorités. Le manifeste de la première internationale se conclut par  » l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». En prolongement de l’internationalisme, le mouvement altermondialiste se construit dans la convergence des mouvements autour de quelques principes, celui de la diversité et de la légitimité de toutes les luttes contre l’oppression, celui de l’orientation stratégique de l’accès aux droits pour tous·tes et de l’égalité des droits, celui d’une nouvelle culture politique qui relie engagement individuel et collectif. La référence et la culture internationaliste se prolonge dans les mouvements, notamment le mouvement paysan avec La Via Campesina, les mouvements pour les droits des femmes, les mouvements pour la justice climatique, les mouvements des peuples autochtones, …

Il faut revenir sur les rapports entre l’internationalisme et la mondialisation. La mondialisation que nous connaissons est capitaliste depuis ses débuts, et le capitalisme est mondial dès son début, pensons par exemple à la République de Venise. Marx écrit à Engels en 1858, La véritable mission de la société bourgeoise, c’est de créer le marché mondial. Même si dans les internationales, certain·e·s ont pu penser que le capitalisme serait porteur de « progrès », l’internationalisme n’imaginait pas que le capitalisme réduirait les tensions, les inégalités, les guerres ; d’où l’importance donnée à une révolution mondiale. Aujourd’hui, on vérifie que la nouvelle phase de la mondialisation capitaliste, le néolibéralisme, confronté à sa crise sociale, écologique, géopolitique a engagé un tournant austéritaire, combinant austérité et autoritarisme, entrainant la multiplication des violences et des conflits. On assiste à la montée des idéologies nationalistes, xénophobes, sécuritaires avec les migrants comme boucs émissaires. L’altermondialisme oppose à cette perspective une approche internationaliste, une nouvelle étape de l’histoire du monde, une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels, ceux·elles de tou·te·s les citoyen·ne·s de toutes les nations.

L’internationalisme né à partir de l’irruption de la classe ouvrière dans la question sociale a été transformé par la rencontre de la deuxième grande transformation, celle de la décolonisation. L’internationalisme a joué un rôle déterminant dans la décolonisation en construisant l’alliance entre les mouvements de libération nationale et les mouvements ouvriers. La nature de classe des mouvements de libération nationale est complexe et contradictoire ; elle se différencie suivant les mouvements de libération nationale et ne se réduit pas au rôle des bourgeoisies nationales. Au Congrès de Bakou, en 1920, la 3ème internationale met en œuvre une alliance stratégique entre les mouvements de libération nationale et les mouvements ouvriers. Cette alliance ne supprime pas les contradictions mais elle crée une situation nouvelle. Elle a permis, malgré les guerres et les fascismes, une période d’avancées de 1905 à 1970. Elle a permis la décolonisation et a quasiment encerclé les puissances coloniales ; elle a imposé des compromis sociaux et un Welfare State dans les pays du centre capitaliste. A partir de 1977, commence avec la crise de la dette et l’imposition des programmes d’ajustement structurel, une période de reprise en main par le néolibéralisme ; une période de quarante ans de défensive du mouvement social dans les pays décolonisés, dans les pays qui avaient connus des révolutions et dans les pays industrialisés. Il faut aussi faire la part des échecs dans la recherche de l’émancipation : le deuil des régimes issus de la décolonisation ; le deuil de la social-démocratie fondue dans le néolibéralisme ; le deuil du soviétisme.

Une nouvelle période s’amorce. Les mouvements sociaux, confrontés à une contre révolution conservatrice, amorcent un nouveau monde à travers les grandes transformations en cours : la révolution des droits des femmes, la révolution écologique, les biotechnologies et le numérique qui touche au langage et à l’écriture, la deuxième phase de la décolonisation après celle de l’indépendance des Etats, la révolution démographique et notamment les migrations et la scolarisation massive. Les mouvements sociaux préconisent une alternative, celle de la transition sociale, écologique et démocratique.

La réinvention de l’internationalisme nécessite de prendre en compte de nombreuses questions, parfois soulevées dès le début, qui rencontrent de nouvelles ruptures et ouvrent de nouveaux horizons. Le débat est toujours vif sur les rapports entre les notions de Peuple, de Nation, d’Etat. Il était au centre des débats stratégiques pendant toute la décolonisation. Dès la première Internationale, à partir de la question de l’Irlande, la discussion a été vive sur le rapport entre lutte nationale et lutte des classes. A Bandoeng en 1955, Chou en Lai le résume en déclarant : les Etats veulent leur indépendance, les Nations veulent leur libération, les Peuples veulent la révolution. La notion de peuple combine le social et le national. Les indépendances des Etats ont montré leurs limites ; une deuxième phase de la décolonisation commence, celle de la libération des peuples.

L’internationalisme s’oppose à la prétention du nationalisme de subordonner toutes les formes d’identité à l’identité nationale. Il lui a opposé, au départ, l’importance et même la primauté des classes sociales. L’intérêt national brandi par les Etats cherche surtout à effacer les conflits de classe au profit des intérêts des classes dominantes, bourgeoisies nationales ou internationales. L’internationalisme remet en avant l’importance des luttes de classes et de leur dimension internationale.

Il lui a aussi fallu admettre que les questions posées par les collectivités, les communautés, les sentiments d’appartenance ont leur importance et ne se résument pas à la structuration des classes sociales même si celles-ci peuvent être déterminantes. Les changements sociaux considérables modifient la nature des classes sociales et de leurs rapports. L’intersectionnalité met en avant la relation entre les différenciations sociales, le sexisme et le racisme. Les formes d’engagement mettent en évidence de nouveaux rapports entre l’individu et le collectif. Au niveau des individus, la perception de l’identité est complexe ; elle ne se résume pas à l’identité nationale. Il faut prendre en compte et accepter la richesse des identités multiples, comme l’ont souligné Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau. Dans l’histoire de l’internationalisme, le débat a été fréquent sur la différence entre nationalisme et patriotisme, comme l’a illustré Jaurès. Dans le Manifeste, quand on lit le prolétariat n’a pas de patrie, on peut comprendre que le prolétariat en a été privé. Il me revient une citation dont je n’arrive pas à trouver la source, La bourgeoisie est cosmopolite et nationaliste, la classe ouvrière est internationaliste et patriote. La question nationale ne se résume pas au nationalisme.

Penser global et agir local, complémentaire de penser local et agir global. L’écologie a souligné le changement de perception des échelles du temps et de l’espace et l’importance des territoires. La première internationale est indissociable de la Commune de Paris en 1871, mais aussi du municipalisme révolutionnaire de Petrograd en 1917, Hambourg en 1923, Barcelone en 1937. Les résistances à la mondialisation capitaliste se réfèrent aux espaces nationaux et accentuent la contradiction des Etats, à la fois subordonnés au capitalisme financier et moyen de s’y opposer. La mondialisation se réorganise en fonction des grandes régions géoculturelles. Les frontières ne délimitent pas seulement les Etats. La notion même de frontière doit être interrogée ; elle gagne à se distancier du nationalisme. Les frontières séparent mais elles sont aussi des lieux d’échange. Comme la rue dans un quartier est à la fois le lieu de la rupture et le lieu de la rencontre. Le choix est politique : murer les frontières pour les rendre imperméables ou abattre ces murs pour construire des ponts.

La culture de l’internationalisme se construit dans le refus de l’idéologie de la mondialisation, particulièrement dans sa déclinaison néolibérale. C’est pourquoi elle se retrouve dans l’altermondialisme. Elle doit prendre en compte les nouvelles évolutions. Il lui faut construire une réponse sociale et démocratique par rapport à la montée en puissance des idéologies internationales religieuses, et notamment les évangélismes, les islamismes djihadistes, l’hindouisme. Il lui faut aussi prendre en compte les contradictions géopolitiques nouvelles en ne s’enfermant pas dans une vision restrictive de l’anti-impérialisme, une vision « campiste » dans laquelle tous les ennemis de nos ennemis deviendraient nos amis.

L’internationalisme se prolonge dans la solidarité internationale. Le droit international peut ambitionner de réinventer la souveraineté à partir des droits des peuples. La solidarité internationale remet en avant la notion du peuple, défini à partir de l’histoire de ses luttes, dans l’ensemble complexe formé par les classes, les peuples, les nations et les Etats. La solidarité internationale combine plusieurs approches : solidarité entre les peuples opprimés par rapport à une situation imposée par les puissances dominantes, solidarité entre tous les peuples dans un projet de dépassement du système dominant, solidarité dans les luttes et dans l’invention d’un nouvel internationalisme à l’ère de mondialisation.

 

[1] Une version courte de cet article a été publiée par RITIMO dans « (Dé)passer la frontière », n°19 de la collection Passerelle, mars 2019 téléchargeable sur le site de la Coredem : https://www.coredem.info/rubrique7.html

 

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