La politique extérieure en trompe l’œil d’Emmanuel Macron
Bernard Dréano et Gustave Massiah
15 janvier 2018
Emmanuel Macron a annoncé, dans son Discours aux Ambassadeurs, le 29 août 2017, après son entrée en fonction, que sa politique étrangère devait suivre trois axes forts : sécurité, indépendance et influence de la France. Que la France devait tenir son rang dans un monde profondément bousculé.
Le président français a multiplié les déclarations ambitieuses, comme le fameux « let’s the planet be great again » après la dénonciation par Trump de l’accord de Paris, les rencontres mises en scène avec les dirigeants des principales puissances (Etats Unis, Russie, Chine, Inde…), les petits gestes pour faire valoir l’influence de la France, voire la sienne propre (« exfiltration » du Premier ministre libanais Saïd Hariri « retenu » en Arabie saoudite après sa vraie-fausse démission, rencontre à l’Elysée des factions libyenne…)
Il souhaite renouer avec une « attitude gaullienne » de s’adresser au monde. Et se démarquer des manières de ses prédécesseurs. Mais cela répond-il à une stratégie ou cela se réduit-il à une velléité et à une forme de communication ?
La « manière » Macron en politique extérieure a une fonction interne. Comme à sa façon la « manière » Trump en politique étrangère vise d’abord sa base électorale aux Etats Unis. Il s’agit de renforcer la posture présidentielle, de consolider son image dans l’opinion française et d’occuper le terrain médiatique. Il peut aussi, dans une certaine mesure et pendant un certain temps, profiter de son image de leader jeune et entreprenant au niveau international.
Emmanuel Macron a profité de la défection Trumpiste, et du fait que la France est dépositaire de l’accord de la COP21, pour s’autoproclamer héros du climat, et tenter d’y trouver l’affichage d’une alliance avec la Chine. Sans pour autant que les autorités françaises fassent preuve de beaucoup d’activisme concret en la matière tant dans les mesures prises en France, que dans les instances européennes, ou à l’échelle mondiale.
Pour l’essentiel la politique étrangère d’Emmanuel Macron ne se différencie guère de celle des gouvernements français des dernières décennies.
Elle se situe résolument dans le contexte général de la mondialisation dominée par le néolibéralisme autoritaire, sécuritaire et inégalitaire, dans la modernisation régressive, en parfaite cohérence de ce point de vue avec la politique intérieure. La France défend d’abord sa place dans de la triade (Amérique du Nord, Japon, Europe) et la communauté des pays riches (OCDE). Mais, elle doit tenir compte de la tendance à un monde multipolaire avec la présence, en ordre dispersé, des puissances émergentes (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) dont le regroupement dans les BRICS est surtout nominal et dans lequel la Chine se détache. Il y a déjà d’autres candidats à la qualification d’émergent parfois regroupé dans le CIVET (Colombie, Indonésie, Vietnam, Egypte, Turquie). Il y a accessoirement les autres pays qui forment la majorité des Etats qu’il faut ménager et dans lesquels peuvent surgir à tout moment des remises en cause d’un ordre international désarticulé.
Emmanuel Macron sait que la France n’est qu’une puissance moyenne et l’Europe une non-puissance (la dimension proprement européenne de la politique macronienne sera traitée par ailleurs). Elle dispose pourtant de quelques atouts, un pouvoir relatif d’influence et une capacité de discours, des moyens économique (mais en déclin sauf sur quelques secteurs porteurs), des réseaux néocoloniaux (affaiblis), des forces militaires opérationnelles (mais qui lui coutent cher).
Dans ce contexte la dimension militaro-sécuritaire est essentielle. Emmanuel Macron, comme la grande majorité de la classe politique française, a réaffirmé l’importance de la dissuasion nucléaire, moyen symbolique « de tenir son rang », même si celle-ci n’a aucune fonction opérationnelle et grève un budget en tension et contradictoire par rapport à l’activité militaire en œuvre. Cette politique militaro-sécuritaire à une triple dimension : économique et industrielle, opérationnelle (les interventions militaires extérieures), idéologique (la politique de sécurisation interne). A plus petite échelle cette politique, constante depuis des années, ressemble à celle des Etats Unis depuis Bush Jr ; avec la « guerre au terrorisme » qui permet de donner une apparence de cohérence à l’ensemble, l’alliance avec les pétromonarchies (et quelques autres) un débouché pour les ventes d’armes, et le « patriot act » à la française avec les lois « antiterroristes » et l’idéologie qui va avec. Et la priorité toujours donnée dans les faits aux « solutions militaro-sécuritaire » face aux problèmes sociaux, culturels et politiques qui génèrent guerres et violences,
Autre élément de continuité, la politique néocoloniale, même si le Président français a prétendu s’en démarquer lors de son voyage au Burkina en novembre 2017. Son discours qui se voulait « jeune » et novateur ne l’a pas empêché de verser dans une arrogance coutumière dans la relation entre la France et l’Afrique. L’ancien « pré-carré » africain est mis en cause par l’influence croissante d’autres puissances, les Etats Unis et surtout la Chine. Sans remettre en question le contexte économique global, cette concurrence menace quelques fleurons du capitalisme français alors que la France a besoin de sa zone d’influence pour toujours prétendre à son statut de grande petite puissance. Et les instruments que sont l’AFD (Aide française au développement) et l’Organisation internationale de la francophonie sont insuffisants pour contribuer à une telle politique.
L’idéologie sécuritaire a recouvert toute préoccupation, réelle ou feinte, pour une politique favorisant le développement des pays africains. Une telle orientation nécessiterait de contester la logique du capitalisme néolibéral mondialisé, y compris dans les instances économiques internationales (Banque mondiale, FMI, OMC…).
Cette idéologie sécuritaire éclate dans les politiques migratoires françaises et européennes. Elle facilite les campagnes racistes et xénophobes de l’extrême droite et de la droite extrême. Elle renforce, dans la société française, les discriminations sociales et culturelles. Les violations des droits fondamentaux des migrant-e-s et des réfugié-e-s et l’impunité par rapport à ces violations gangrènent la société française. La politique d’Emmanuel Macron amplifie les politiques sécuritaires et violentes antérieures, les accords léonins de « réadmissions », la fermeture des frontières et leur « délocalisation » (en Lybie, en Turquie…), la répression à l’intérieur, l’extension des délits de solidarité. Moyennant quoi la France n’a encore accueilli que moins de la moitié du contingent de 30 000 réfugiés syriens qu’elle s’était engagée à prendre !
La chance d’Emmanuel Macron tient de la comparaison avec les derniers venus de la scène politique internationale ; parmi d’autres, Orban en Hongrie, Narendra Modi en Inde, Temer au Brésil, Trump aux Etats Unis. Il n’en demeure pas moins un acteur déterminé de la rationalité dominante, celle d’une mondialisation néolibérale autoritaire, inégalitaire, sécuritaire et de sa modernisation régressive.
