Le mouvement altermondialiste entre social et politique
Gustave Massiah
Président du CRID
Vice-Président d’ATTAC
05-10-2003
Le mouvement altermondialiste est en évolution rapide, probablement même en mutation. Il est confronté à des questions dont il débat, parfois avec vigueur, ce qui dénote sa bonne santé. Je voudrais m’exprimer ici, à titre personnel, sur quelques-unes de ces questions.
Le mouvement altermondialiste a conquis son droit de cité, il est très loin d’avoir gagné. L’heure est à l’offensive d’une contre-révolution qui combine conservatisme et néolibéralisme, agression sociale et pensée sécuritaire. L’heure est aussi à l’affirmation de l’hégémonie militaire et à la montée des intégrismes, dont celui qui siège dans l’administration Bush à Washington. Mais, les résistances se durcissent et les forces s’accumulent. De ce fait, les contradictions s’aiguisent comme on a pu le vérifier à Cancun. Le mouvement altermondialiste y joue son rôle. Il s’est élargi à de larges secteurs des mouvements sociaux et citoyens des syndicats et des paysans, des consommateurs et des écologistes, de la défense des droits et de la solidarité internationale. A la veille de la guerre en Irak, le Financial Times écrivait, en première page : les deux conceptions qui s’opposent sont celles de l’administration Bush et celles du mouvement anti-mondialisation.
Le mouvement altermondialiste n’est pas seulement un mouvement de résistance. Faisons l’hypothèse qu’il est un mouvement historique qui ambitionne de s’inscrire dans la durée et dans la lignée des mouvements d’émancipation et de libération qui ont marqué l’histoire. Il se nourrit des leçons à tirer des pensées de la transformation sociale, du communisme, des courants libertaires, de la décolonisation, de la social-démocratie, du christianisme social, de l’écologie. Il se donne pour objectif de renouveler l’espoir et la pensée de la transformation sociale des résistances, des pratiques, des luttes, des propositions, de l’élaboration. Il a donné naissance, avec les forums sociaux, dont ATTAC est toujours un élément majeur, à un processus qui renouvelle l’espace du politique.
La droite et une partie de la gauche pensent mettre en difficulté le mouvement altermondialiste en le renvoyant à une extrême gauche indifférenciée. Sans se lancer dans une défense et illustration de l’extrême gauche, on ne peut oublier que l’accusation d’extrême gauche a, en France, un sens politique précis ; surtout quand on se souvient qu’elle a été inventée par la droite pour marginaliser le PCF et rallier la SFIO. Donnons quelques exemples et partons de l’évolution du PCF. Certes les facteurs qui expliquent son effondrement sont nombreux. Mais, il faut admettre que d’être taxé d’extrême gauche ne l’a pas empêché de caracoler à 25 % des voix et de jouer un rôle réel dans la défense des intérêts des classes populaires, alors que de se démarquer à tout prix du gauchisme ne l’a pas empêché de flirter avec les 5%. Le PS, à partir de 78 et de l’échec du programme commun, en sommant le PCF de se démarquer de l’extrême gauche, a expérimenté sa stratégie du baiser qui tue.
Rappelons-nous aussi l’évolution du PSU. En 1971, Michel Rocard déclare au Congrès de Lille du PSU : “ des dizaines de milliers de militants attendent pour rentrer au PSU que l’extrême gauche le quitte ”. Deux ans après, ayant éliminé les courants qualifiés d’extrême gauche, … il rentre au PS. N’oublions pas aussi la CFDT, de Edmond Maire à Nicole Notat et François Chérèque. La dénonciation systématique des complots de l’extrême gauche est le moyen choisi pour recentrer la confédération syndicale, lui apporter la respectabilité et la faire accéder au rang de partenaire reconnu comme négociateur responsable par le patronat.
La condamnation du gauchisme peut vouloir signifier la remise en cause de comportements sectaires et dogmatiques. Certes, il n’y a aucune raison d’accepter de tels comportements ; encore faut-il rappeler qu’ils ne sont pas réservés à l’extrême gauche et qu’il convient de les combattre en tant que tels. Et il faut rappeler que la source des malheurs de la gauche, ce n’est pas l’extrême gauche, c’est la gauche elle-même !
Le mouvement altermondialiste a pour ambition de s’adresser à tous et pas seulement à la gauche. Il lui revient aussi d’éviter l’instrumentalisation par la droite qui voudrait l’utiliser pour minorer durablement la gauche. La question de l’extrême gauche renvoie donc à la gauche et plus précisément au Parti Socialiste qui en est le pivot. Il faut pour cela comprendre ce qui suscite l’exaspération de tant de militants et d’une partie de l’opinion, en France, par rapport au PS. Le PS ayant réussi à régler ses problèmes internes de courants a fini par se persuader qu’il avait réglé ses problèmes avec toute la société. Il considère donc qu’il est superflu de s’expliquer plus avant sur ses responsabilités, rejetées sur Lionel Jospin institué en bouc émissaire général.
Le PS en est à considérer que la responsabilité en incombe à ceux qui n’ont pas voté pour lui sans même se demander pourquoi ils ne l’ont pas fait. Il n’estime pas avoir à s’expliquer sur les critiques des politiques de la gauche libérale ni sur les politiques sur lesquelles il s’engagerait s’il arrivait au pouvoir qu’il revendique. Il considère que la crainte de revoir un 21 avril sera suffisante et que tout le monde votera pour lui sans qu’il ait plus à se préoccuper de propositions. Ce en quoi il se trompe ! Avec beaucoup d’arrogance, il considère que le mouvement altermondialiste peut toujours critiquer, il n’aura d’autre solution que de voter pour lui. Ecoutant ses conseilleurs qui s’expriment à longueur de presse en le pressant de ne pas se mettre à la remorque du mouvement altermondialiste qualifié d’extrême gauche, il peut donc se consacrer à son sport favori, discuter des compromis à faire pour rallier le centre.
Le mouvement altermondialiste est aussi confronté à la question de la radicalité et de la violence. On peut difficilement imaginer un mouvement altermondialiste qui renoncerait à la radicalité, compris au sens de prendre les choses par la racine. Il ne s’agit pas de gérer la société mais de la transformer, de construire un autre monde possible. Et nous savons qu’il existe des intérêts contradictoires qui rendent peu vraisemblables de gagner l’accord de tous, et particulièrement des dominants et des privilégiés, par la seule conviction. On ne peut ignorer qu’il existe des rapports de force.
Les luttes sociales et citoyennes sont les formes de résistance à une violence qui permet de maintenir un monde injuste et insupportable. Mais nous savons aussi les conséquences des formes de lutte qui ont privilégié la violence et la manière dont elles ont gangrené les espoirs de libération et d’émancipation. C’est ce qui explique l’actualité de la non-violence qui rejoint cet avertissement terrible de Gandhi : “ si la non-violence échoue, nous serons condamnés à tuer ou à trahir ”. Une des réponses à cette contradiction est dans l’invention des nouvelles formes de lutte collective comme la désobéissance civile et la non-violence active.
Le mouvement altermondialiste est souvent interpellé sur sa représentativité. Mais l’opposition entre représentativité et radicalité n’est pas pertinente. La représentativité renvoie à la question complexe de la majorité dans les fonctionnements démocratiques. La majorité est indispensable à la démocratie, elle ne suffit pas à la garantir. Il s’agit de distinguer ce qui dans une situation révèle les contradictions et les failles ; ce sont ces failles qui différencient les avenirs, qui préparent l’avenir. Il ne s’agit pas de magnifier les minorités et les petits groupes mais de distinguer ceux qui sont significatifs pour comprendre les structures cachées du présent et les lignes de force de l’avenir. Cette question n’est pas anodine dans la société française qui a réussi à marginaliser et à minorer les exclus. Même si les exclus sont minoritaires, l’exclusion reste intolérable. L’acceptation de l’exclusion gangrène toute la société ; elle atteint ce qui fait sens dans le lien social. Sans compter que l’échelle mondiale modifie les conceptions de majorité et de minorité quand elles se veulent absolues.
Comme tous les mouvements, le mouvement altermondialiste est confronté à la question des institutions et de l’Etat. La question de l’Etat est la question centrale de tout le débat philosophique et politique actuel. Elle est au centre du deuil du soviétisme qui avait renvoyé dans un coin aveugle les libertés et la démocratie. Elle renvoie à la contradiction fondamentale de l’Etat à la fois source de pouvoir dominant et porteur de l’intérêt général. Comme le disait fort dialectiquement Engels, “ l’Etat est un Etat de classe, mais pour être un Etat de classes, il doit être au-dessus des classes ”. Les Etats aujourd’hui sont remis en cause de manière contradictoire. La mondialisation néolibérale tend à les affaiblir et à réduire la régulation publique au profit des grandes firmes multinationales et des marchés financiers. Ils sont aussi confrontés à la revendication de démocratie participative et de proximité. Tous ces éléments amènent à reconsidérer l’équation stratégique qui a fonctionné comme un dogme : construire un parti pour conquérir le pouvoir d’Etat pour changer la société. La réflexion sur cette équation travaille tous les mouvements de transformation. La forme-parti est totalement biaisée l’hypnotisme de la conquête de l’Etat ; l’Etat, même s’il reste déterminant, n’est plus l’unique opérateur de la transformation sociale.
Le mouvement altermondialiste est conscient du nécessaire passage du social au politique. Sera-t-il capable d’inventer de nouvelles formes du politique ? Il affiche son ambition en se définissant comme un mouvement citoyen mondial et en marquant son souci, à travers le processus des forums sociaux d’inventer de nouvelles articulations entre les niveaux du local, du national, des grandes régions (pour nous l’Europe) et du mondial. Sans négliger le fait qu’on ne peut construire l’avenir en faisant abstraction du présent et de la nécessité d’agir en situation. Et sans oublier le terrible avertissement de Gramsci qui résume la situation actuelle : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur, surgissent les monstres ».
