Articles et interventions

Les mouvements sociaux africain – Conclusion livre Résistances africaines – Select Mouvemets, Afrique – 4p – 12.08.2020 – Afrique, altermodialisme, mouvements

Les mouvements sociaux africains au cœur de l’altermondialisme

Gustave Massiah
Août 2020

1.

Ce livre décrit les rapports de forces et de domination qui caractérisent les relations entre les pays africains et l’Union Européenne et qui restent marquées par le néocolonialisme françafricain. Ce livre vient à son heure. Il commence par analyser le vieux monde tel qu’il existe et tel qu’il essaiera d’exister encore. Pour ouvrir des perspectives, il faut partir de la situation actuelle et, pour la comprendre, examiner ce qui reste déterminé par le passé.

Le contexte de l’actualité africaine est abordé à partir des questions monétaires, de la Zone franc et du franc CFA, du pillage des ressources et des conflits armés, du contexte écologique du continent africain. Les accords économiques sont abordés à partir de l’histoire négative des rapports Afrique-France, du piège colonial de l’Accord de Cotonou, du libéralisme forcé à travers les Accords de Partenariat Economique, de la stratégie néocoloniale de l’Union Européenne. Ils sont complétés par une vision globale du libre-échange et de la politique ordo-libérale mondiale. Les mobilisations sont introduites à partir d’alternatives aux dettes illégitimes, de réparations par rapport aux dettes coloniales et du devoir de solidarité Nord-Sud. On trouvera en annexe sept déclarations d’intellectuels et d’organisations africaines qui amorcent des éléments de programme en matière d’alter-développement pour une autre Afrique possible après la crise pandémique.

Le livre ouvre des pistes et donne des repères. Il alimente la démarche altermondialiste qui est portée par les mouvements sociaux et citoyens, et notamment par les mouvements africains.

 

2.

La crise pandémique marque une rupture dont les conséquences, déjà visibles, vont prendre de plus en plus d’importance. Elle porte aussi un changement dans la perception de l’Afrique et de son évolution. L’Afrique est le continent le moins touché, pour le moment, par la pandémie. Les prévisions catastrophistes ne se sont pas réalisées. L’Afrique, qui abrite 17 % de la population mondiale, ne compte que 2 % des morts. Elle comptait, en juin 2020, 10,5 décès par million d’habitants contre 75 décès par million d’habitants pour la population mondiale. Répondant à des propos un peu condescendants sur l’épidémie en Afrique, Felwine Sarr a déclaré à TV5 Monde : « Les Européens s’inquiètent pour nous et nous nous inquiétons pour eux ! »

Plusieurs facteurs permettent d’expliquer la spécificité africaine par rapport à la pandémie : la jeunesse de la population, la faiblesse de la densité de peuplement, les modes de vie avec moins de déplacements. Il faut noter, en Afrique, le faible taux des pathologies aggravantes qui sont des facteurs de risque majeur de mortalité au Covid-19, notamment l’hypertension, le diabète, les pathologies cardiaques et un très faible taux d’obésité. L’hypothèse d’une immunité préexistante, liée aux anciennes campagnes massives de vaccination, a aussi été avancée. Il faut rajouter l’importance des agents de santé communautaire qui sont des aides-soignants de santé publique, qui s’occupent des campagnes de vaccination, mais aussi de surveillance épidémiologique. C’est un savoir social d’une grande importance.

La crise pandémique et climatique marque les limites d’une mondialisation hégémonique et arrogante. Les différentes grandes régions du monde vont définir leur avenir. L’Afrique va définir son chemin.

3.

Dans la situation actuelle, les contradictions vont s’exacerber. Les classes dirigeantes, mondiales et africaines, sont toujours là et elles vont tout faire pour garder la main. Elles vont mettre en œuvre la stratégie du choc décrite par Naomi Klein. Elles vont s’appuyer sur les conséquences de la pandémie sur l’économie africaine qui risquent d’être dramatiques. La BAD (Banque Africaine de Développement) estime, qu’en 2020, un tiers des Africains, soit 425 millions de personnes, vivent sous le seuil de pauvreté. Près de 50 millions d’Africains pourraient basculer dans l’extrême pauvreté, en raison des conséquences économiques de la pandémie. La BAD note que les économies basées sur les matières premières, celles également dépendant du tourisme, seront aussi durement touchées, tandis que les économies diversifiées seront plus résilientes.

La crise du Covid-19, alerte la BAD, « renforce la probabilité d’une crise généralisée et profonde de la dette souveraine ». Les déficits budgétaires devraient doubler sur le continent, pour atteindre 8 % à 9 % du PIB. C’est sur le front de la dette, pour imposer les politiques d’austérité, que la bataille sera la plus dure. La crise financière de 2008 a montré comment la dette publique a servi à sauver les banques et a été remboursée par les politiques austéritaires, qui combinent l’austérité à l’autoritarisme et aux guerres. Nous risquons de passer d’un néolibéralisme austéritaire à un néolibéralisme dictatorial voire fascisant, dont on voit les prémices avec Trump, Bolsonaro, Dutertre, Orban, Modi et d’autres. En France et ailleurs, l’arsenal des lois liberticides instaure des régimes de droit de plus en plus limitatifs, voire des régimes policiers.

La première tâche des mouvements sociaux et citoyens va être de résister. Résister aux idéologies xénophobes, racistes, sécuritaires. Résister à la remise en cause des libertés individuelles et collectives. Résister au chantage économique et social, au chômage, à la pauvreté et aux inégalités. Résister aux guerres et à la montée des violences policières et militaires.

Cette résistance va créer des contradictions et des opportunités : des contradictions sociales du fait de l’exacerbation des inégalités ; des contradictions internes au capitalisme entre le capitalisme extractiviste et celui des GAFAM[1] ; des contradictions sociales entre la masse des cadres et les actionnaires ; des contradictions écologiques avec la prise de conscience de la dégradation des conditions de vie sur la planète, du climat, de la biodiversité, des pandémies ; des contradictions démographiques avec la scolarisation et les chômeurs diplômés, le vieillissement et les migrations. Des contradictions géopolitiques avec la montée des pays du Sud la perte de résilience occidentale.

L’Afrique va subir directement ces contradictions. La perte des ressources et la crise économique et sociale, d’un côté, la possibilité d’une nouvelle voie et les opportunités, de l’autre. C’est un défi majeur pour l’Afrique cantonnée pour l’instant, dans la division internationale du travail, à la production de matières premières agricoles et minérales. La définition d’une voie africaine en matière de politique économique et sociale est urgente.

4.

La deuxième tâche des mouvements est de définir des alternatives et de commencer à construire un nouveau monde dans le vieux monde. Comme la bourgeoisie a amorcé le capitalisme pendant le féodalisme. La conjonction de la crise climatique et de la crise pandémique remet en cause les certitudes. La religion du développement capitaliste a perdu son sens, remise en cause par la fin de la croyance dans un temps infini et dans une Nature subordonnée. C’est une crise philosophique, une crise de civilisation.

Toute crise met en évidence les contradictions en combinant les dangers et les opportunités. La crise pandémique a révélé la prise de conscience de l’importance de l’approche par les droits et de l’égalité des droits qui légitiment les politiques publiques. Le droit à la santé publique, a trouvé toute sa place. Le droit à l’éducation et à l’information a été perçu comme stratégique. Le droit au logement et le droit à la sécurité alimentaire se sont révélés vitaux. Le droit au travail, à l’emploi et au revenu a été reconnu comme essentiel. Le droit à la culture a permis de faire société. Le droit et les obligations dues à la Nature et à l’environnement ont renvoyé à la rupture écologique. Les droits et les responsabilités sont au fondement de la définition d’une authentique démocratie, des libertés et des solidarités.

La bataille pour l’hégémonie culturelle est commencée. Elle sera dure mais elle n’est pas perdue. Pendant cette période où une partie de l’humanité a été confinée, on a vu s’exprimer de nombreuses propositions, et parmi d’autres : la santé publique, les communs, le buen vivir, l’action publique, la limite des marchés, l’économie sociale et solidaire, les nouvelles énergies, la souveraineté alimentaire, les localisations, l’idée d’un travail socialement utile …

La légitimation de l’action publique ne se limite pas aux formes étatiques, elle doit donner toute sa place à l’action citoyenne. Contre l’idéologie de la mondialisation capitaliste néolibérale mortifère et l’exacerbation des inégalités, l’altermondialisme met en avant les droits et l’égalité des droits et notamment, les luttes sociales, les droits des femmes, le refus des discriminations et du racisme ainsi que le refus des violences policières. Comme en témoigne par exemple ce second mouvement des droits civiques qu’est le Black Lives Matter (BLM) aux USA, et avec lequel sont en concordance en France et en Europe les collectifs anti-répression, c’est un nouveau mouvement global qui articule les classes, les genres et les origines. C’est la prise de conscience des traces persistantes de la colonisation et de l’esclavage. Ces idées ont progressé, la crise du climat et de la pandémie les ont mis en évidence.

L’élaboration d’une démarche stratégique africaine par rapport à la situation est indispensable. La démarche stratégique implique de répondre à l’urgence en faisant face aux effets immédiats de la nouvelle situation. Elle implique aussi d’ouvrir de nouvelles perspectives pour l’Afrique à partir des leçons que l’on peut en tirer. Il s’agit d’articuler dans cette démarche les leçons générales de la période et de la situation, avec les situations spécifiques qui composent la diversité de l’Afrique.

5.

La crise sanitaire a aussi démontré linadéquation du système international. Les réponses à une crise globale ont été nationales, sans grande concertation. Les Nations Unies ont démontré leur paralysie et leur inadéquation. Après l’équilibre bipolaire jusqu’en 1989 et un épisode unipolaire de plus en plus instable, la possibilité d’une multipolarité est ouverte. Le mouvement altermondialiste est porteur des avancées possibles du droit international et des institutions internationales pour un système respectueux des droits humains et des droits des peuples et des obligations des humains par rapport aux milieux de vie.

La pandémie du coronavirus covid-19 a révélé la faible résilience du système international, particulièrement occidental, à un évènement imprévu de grande ampleur. Elle a démontré l’affaiblissement des Etats Unis en tant que pôle dominant. La chute de l’empire occidental est une hypothèse ouverte. L’exemple de l’effondrement de l’empire soviétique a démontré que cette évolution est possible et peut s’accélérer. La forme et la durée de cette chute ne sont pas encore prévisibles, mais la dynamique semble enclenchée. Le système occidental (Etats-Unis et Europe) est toujours dominant du point de vue militaire et stratégique, mais il a perdu une capacité à penser le monde. Cette capacité semble s’être déplacée vers l’Asie. Il faut préciser que ce déplacement vers le Pacifique n’est pas, en soi, une avancée civilisationnelle, un nouveau modèle, mais un nouvel équilibre géopolitique laissant plus de place à une multipolarité. Ce déplacement vers l’Asie, s’il peut ouvrir de nouvelles contradictions et possibilités, ne remet pas en cause, en soi, les fondements du capitalisme qui ont été repris et acceptés par tous les pays asiatiques émergents, à commencer par la Chine.

La montée en puissance de l’Asie prépare celle de l’Afrique. L’heure de l’Afrique approche. Je voudrais en donner une illustration. Le sommet Africités est la rencontre, tous les trois ans, des maires africains. A Johannesburg en 2015, il a regroupé près de 1500 maires sur les 15000 municipalités africaines. Une délégation de 100 maires chinois était présente. Le Président de l’Association des municipalités chinoises a déclaré : « Aujourd’hui, c’est notre heure, demain ce sera l’heure de l’Afrique. La jeunesse est en Afrique, ce n’est plus notre cas. Les matières premières sont en Afrique. Les ressources environnementales sont en Afrique. Les entrepreneurs africains sont dynamiques et nous le savons. A condition que les pouvoirs publics africains permettent à l’Afrique de résister aux dépendances. »

6.

La subordination des Etats africains et des classes dirigeantes africaines au néolibéralisme et aux intérêts d’autres grandes puissances n’est pas fatale. Les cinquante premières années des indépendances ont été riches en soulèvements progressistes. Ce qui reste à construire dans la prochaine période, c’est une vision africaine de l’émancipation et une stratégie africaine. C’est le rôle de la nouvelle génération.

Les mouvements sociaux africains peuvent mettre en avant certaines des perspectives ouvertes par l’agenda 2063 de l’Union Africaine, précisé en 2018. Notamment le passeport africain avec la suppression de l’obligation de visa pour les citoyens africains, l’union des africains et de la diaspora ; l’intégration régionale, la libre circulation des personnes et le renforcement des avantages de la migration. Ils peuvent soutenir les actions pour faciliter les échanges à l’intérieur du continent africain tout en rejetant la notion de libre-échange mis en avant pour la création de la Zone de Libre Echange Continentale Africaine et en définissant un modèle de développement africain qui articule le droit de vivre et travailler au pays, et de nouvelles localisations auto-centrées, avec le droit de libre circulation et de libre installation pour les personnes et de strict contrôle pour les capitaux.

L’approche altermondialiste est portée par les mouvements sociaux et citoyens. Ceux-ci sont très actifs en Afrique ; ils sont aussi très présents dans l’altermondialisme. Ce sont eux qui vont définir une voie de l’avenir et une nouvelle voie africaine. Les mouvements paysans sont très nombreux ; La Via Campesina met en avant l’agriculture paysanne, la souveraineté alimentaire, le refus des OGM. Les caravanes terre et eau luttent contre l’accaparement des terres et les formes de travail servile. Le mouvement ouvrier, à travers les syndicats, est présent dans l’Afrique urbaine. Les mouvements de femmes, présents dans tout le continent, portent l’émancipation dans les villages et dans les quartiers. Les mouvements écologistes cherchent une voie africaine, en liaison notamment avec le mouvement paysan. Les mouvements de jeunes sont ouverts sur le monde et innovent dans la culture et le numérique. Les mouvements des migrants et pour les droits des migrants montrent la complémentarité entre le droit à la liberté de circulation et d’installation, et le droit de vivre et de travailler dans son pays. Le mouvement montant contre le racisme et les discriminations est un mouvement global de changement structurel ; il est porté par la diaspora africaine et les afro-descendants sur différents continents.

La transition sociale, écologique et démocratique n’est pas envisageable tant que la décolonisation ne s’est pas imposée. Le mouvement historique de la décolonisation n’est pas achevé. La première phase de la décolonisation a été celle de l’indépendance des Etats ; on peut considérer qu’elle a réussi mais on en voit les limites. La deuxième phase, celle de la libération des peuples, commence. Elle comprend l’invention de nouvelles formes de démocratie, qui impliquent le rejet de la colonialité dans tous les pays et dans toutes les institutions. C’est un nouveau pari de civilisation, l’Afrique y aura un rôle éminent.

[1] Acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft — qui sont les cinq grandes firmes américaines (fondées entre le dernier quart du XX e siècle et le début du XXI e siècle) qui dominent le marché du numérique, parfois également nommées les Big Five, ou encore « The Five ». Voir article sur Wikipédia.

Rechercher