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L’invention du nouveau monde qui tarde à apparaître – 6p – 28.03.2018 – Situation

 

L’invention du nouveau monde qui tarde à apparaître [1] 

 

Gustave Massiah
26 mars 2018

 

La situation semble désespérante. L’offensive des droites et des extrêmes droites occupe l’espace et les esprits. Elle s’étale dans les médias et prétend exprimer la droitisation des sociétés. Il n’en est rien et rien n’est joué. Les sociétés résistent et les contradictions sont à l’œuvre ; ce sont elles qui déterminent l’avenir.

Pour comprendre la situation et les perspectives, repartons de la citation de Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »[2].

Pendant des années, je répétais cette citation pour alerter sur l’arrivée des monstres. Mais maintenant, les monstres sont là. Où est donc le nouveau monde.

Le vieux monde se meurt

Les chocs financiers de 2008 confirment l’hypothèse de l’épuisement du néolibéralisme. Le réchauffement climatique, la diminution de la biodiversité, les pollutions globales, confirment l’épuisement du productivisme. Des hypothèses sont avancées sur un épuisement du capitalisme comme mode de production hégémonique. Etant entendu que ce qui succèderait au capitalisme ne sera pas forcément un mode juste et équitable ; l’Histoire n’est pas écrite et n’est pas linéaire.

Au Forum social mondial de Belém, en 2009, une convergence de mouvements ; les mouvements des femmes, les mouvements paysans et les mouvements écologistes et les mouvements des peuples amazoniens ont fortement exprimé un nouveau point de vue. Ils ont affirmé que, s’il s’agit de redéfinir les rapports entre l’espèce humaine et la Nature, il ne s’agit pas seulement d’une crise du néolibéralisme ou du capitalisme, il s’agit d’une crise de civilisation, celle qui depuis cinq siècles a mis en avant la modernité occidentale et a conduit à certaines des formes de la science contemporaine.

La situation est marquée par la permanence des contradictions. La crise structurelle articule cinq contradictions majeures : économiques et sociales, avec les inégalités sociales et les discriminations ; écologiques avec la destruction des écosystèmes, la limitation de la biodiversité, le changement climatique et la mise en danger de l’écosystème planétaire ; géopolitiques avec les guerres décentralisées et la montée de nouvelles puissances ; idéologiques avec l’interpellation de la démocratie, les poussées xénophobes et racistes ; politiques avec la corruption née de la fusion du politique et du financier qui nourrit la méfiance par rapport au politique et abolit son  autonomie. La droite et l’extrême droite ont mené une bataille pour l’hégémonie culturelle, dès la fin des années 1970, contre les droits fondamentaux et particulièrement contre l’égalité, contre la solidarité, pour les idéologies sécuritaires, pour la disqualification amplifiée après 1989 des projets progressistes. Elles ont mené les offensives sur le travail par la précarisation généralisée ; contre l’Etat social par la marchandisation et la privatisation et la corruption généralisée des classes politiques ; sur la subordination du numérique à la logique de la financiarisation

Les nouveaux monstres

A partir de 2011, les mouvements quasi insurrectionnels d’occupation des places témoignent de la réponse des peuples à la domination de l’oligarchie. A partir de 2013, l’arrogance néolibérale reprend le dessus et confirme les tendances qui ont émergé dès la fin des années 1970. Mais elles infléchissent le néolibéralisme en accentuant une dimension autoritaire et répressive. On peut parler d’un néolibéralisme « austéritaire ». Les politiques dominantes, d’austérité et d’ajustement structurel, sont réaffirmées. La déstabilisation, les guerres, les répressions violentes et l’instrumentalisation du terrorisme s’imposent dans toutes les régions.

Il faut s’interroger sur ces monstres et les raisons de leur émergence. Ils s’appuient sur les peurs autour de trois vecteurs principaux et complémentaires : la xénophobie, les nationalismes extrêmes et la haine des étrangers ; les idéologies sécuritaires ; les racismes sous leurs différentes formes. Il faut souligner une offensive particulière qui prend les formes de l’islamophobie ; après la chute du mur de Berlin, l’« islam » ayant été institué comme l’ennemi principal dans le « choc des civilisations ». Des courants idéologiques réactionnaires et des populismes d’extrême-droite exacerbent les manifestations contre les étrangers et les migrants.

Cette situation résulte d’une offensive menée avec constance depuis quarante ans, par les droites extrêmes, pour conquérir l’hégémonie culturelle. Elle a porté principalement sur deux valeurs. Contre l’égalité d’abord en affirmant que les inégalités sont naturelles. Plus généralement, contre la reconnaissance des droits fondamentaux, des libertés individuelles et collectives. Les idéologies sécuritaires considèrent que seules la répression et la restriction des libertés peuvent garantir la sécurité.

Le durcissement des contradictions et des tensions sociales explique le surgissement des formes extrêmes d’affrontement. Le durcissement commence par celui de la lutte des classes sociales et s’étend à toutes les relations sociales. Le milliardaire Warren Buffet déclare tranquillement « certains doutent de l’existence d’une lutte des classes ; bien sûr qu’il y a une lutte des classes, et c’est ma classe qui est en train de la gagner ». La financiarisation a creusé les inégalités et la caste des très riches s’est imposée. Les classes dites moyennes ont enflé, mais la précarisation touche et insécurise une partie d’entre elles.

La volonté d’accumulation de richesses et de pouvoirs est insatiable. Face à cette démesure, on assiste à un refuge dans le retour du religieux, dans l’espérance qu’il arrivera à tempérer les dérives insupportables. La confiance dans une régulation par l’Etat est fortement atteinte. La classe financière a réussi à subordonner les Etats. Et le projet de socialisme d’Etat a sombré dans les nomenklaturas et dans les nouvelles oligarchies. La situation est instable. Comment croire qu’un monde où 62 personnes, 53 hommes et 9 femmes, possèdent autant que 3,5 milliards de personnes peut durer indéfiniment. La volonté d’imposer la reproduction de la situation et la peur des révoltes se traduisent par la montée de la violence, les répressions et les guerres.

Mais, il y a aussi une autre raison à la situation, c’est la peur de l’apparition d’un nouveau monde. Les nouveaux monstres savent que leur monde est en question ; pour sauvegarder leurs positions et leurs privilèges, ils instrumentalisent la peur de l’avenir, la crainte du bouleversement des sociétés qui va marquer l’avenir.

Le nouveau monde qui tarde à apparaître

Quel est ce nouveau monde qui tarde à apparaître ? Un nouveau monde qui peut faire peur aux nantis et que les mouvements sociaux hésitent à percevoir. La proposition est d’être attentif aux bouleversements en cours, qu’on peut qualifier de véritables révolutions. Il y a plusieurs révolutions en cours, mais elles sont inachevées. Et leurs issues sont incertaines. Rien ne permet d’affirmer qu’elles ne seront pas écrasées, déviées ou récupérées. Pour autant, elles bouleversent le monde ; elles sont aussi porteuses d’espoirs et marquent déjà l’avenir et le présent. Ce sont des révolutions de longue période dont les effets s’inscrivent sur plusieurs générations. Ce sont les espaces principaux des affrontements.

Pour illustrer ce propos, partons de cinq révolutions en cours, et qui sont, rappelons- le inachevées. Il s’agit de la révolution des droits des femmes ; de la révolution écologique ; de la révolution numérique ; de la révolution des droits des peuples ; de la révolution du peuplement de la planète.

La révolution des droits des femmes est la plus impressionnante. Elle remet en cause des rapports millénaires. Les luttes pour les droits des femmes ont toujours existé. La reconnaissance des droits des femmes a avancé énormément au cours des quarante dernières années. On mesure progressivement les bouleversements qu’elle suscite. Cette révolution est inachevée et entraîne des résistances d’une très grande violence. On le mesure à la violence des réactions de certains Etats à toute idée de la libération des femmes et à la résistance dans toutes les sociétés à la remise en cause du patriarcat. La révolution des droits des femmes a déjà suscité un grand changement dans la stratégie des mouvements ; c’est le refus de subordonner la lutte contre l’oppression des femmes à d’autres luttes. Leur refus de considérer leur revendication comme une contradiction secondaire a été reprise par tous les mouvements et traduit la reconnaissance de la diversité des mouvements sociaux et citoyens.

La révolution écologique en est à ses débuts. Elle bouleverse déjà la compréhension des transformations et du sens du changement. Elle introduit la notion du temps fini et la notion des limites par rapport à la croissance illimitée. Elle remet en cause toutes les conceptions du développement, de la production et de la consommation. Elle réimpose la discussion sur le rapport de l’espèce humaine à la Nature. Elle interpelle sur les limites de l’écosystème planétaire. La révolution écologique est une révolution philosophique qui bouleverse les certitudes les mieux établies.

La révolution du numérique est une part déterminante d’une nouvelle révolution scientifique et technique, combinée notamment à celle des biotechnologies. Elle ouvre de très fortes contradictions sur les formes de production, de travail et de reproduction. Elle impacte la culture en commençant à bouleverser des domaines aussi vitaux que ceux du langage et de l’écriture. Pour l’instant, la financiarisation a réussi à instrumentaliser les bouleversements du numérique, mais les contradictions restent ouvertes et profondes.

La révolution des droits des peuples est elle aussi marquante. Elle est inachevée et en prise avec les tentatives de reconfiguration des rapports impérialistes. La deuxième phase de la décolonisation a commencé. La première phase, celle de d’indépendance des Etats, a rencontré ses limites. La deuxième phase est celle de la libération des peuples. Elle ouvre sur de nouvelles questions avec les droits des peuples qui prennent différentes appellations ; indigènes, premiers, autochtones. Elles renouvellent la question des identités avec l’irruption des identités multiples comme les a qualifiées le poète Edouard Glissant. Elle interpelle le rapport entre les libertés individuelles et les libertés collectives. Elle interroge le rapport entre la nation et l’Etat.

La révolution du peuplement de la planète est en gestation. Tous les grands bouleversements historiques ont eu des conséquences sur le peuplement de la planète. L’envisager permet d’éviter de qualifier les questions des migrations et des réfugiés comme une crise migratoire qu’on pourrait isoler et qui finirait par se résorber. Les changements dans le peuplement de la planète prolongent les ruptures précédentes. Le changement climatique ne va pas seulement accentuer les migrations environnementales. La scolarisation des sociétés modifie les flux migratoires. Les diplômés qui partent restent en contact avec leur génération à travers internet. Les autres alimentent les chômeurs diplômés, nouvelle alliance entre les enfants des couches populaires et les enfants des couches moyennes. Les mouvements sociaux tentent d’articuler les luttes pour les droits à la liberté de circulation et d’installation avec celles pour le droit de rester vivre et travailler au pays. Ils vérifient que l’envie de rester est indissociable du droit de partir. La notion même d’identité est interpellée par l’évolution des territoires et par le métissage des cultures.

Il n’est pas secondaire de comprendre comment la peur du nouveau monde agit sur l’apparition des monstres. Prenons un exemple avec un électeur de Trump, classe moyenne, blanc, dans le sud des Etats-Unis. Quand il regarde autour de lui, il voit que les indiens sont toujours là, que les noirs ne supportent plus le racisme, que les latinos vont devenir majoritaires et que les femmes veulent la moitié du pouvoir. L’Amérique à laquelle il croît n’existe déjà plus ; il prend ses fusils et il tire !

L’invention du nouveau monde

L’irruption du nouveau monde n’est pas un long fleuve tranquille. Le nouveau monde n’est pas à découvrir, il est à inventer. Pour y contribuer, les mouvements sont engagés dans une démarche stratégique, celle qui articule la réponse à l’urgence, les résistances, avec la définition et la mise en œuvre des alternatives, d’un autre monde possible. Il nous faut donc résister, dans l’immédiat, pas à pas, et accepter de s’engager dans le temps long. Cette résistance passe par l’alliance la plus large avec toutes celles et tous ceux, et ils – elles sont nombreux-ses, qui pensent que l’égalité vaut mieux que les inégalités, que les libertés individuelles et collectives doivent être élargies au maximum, que les discriminations conduisent au désastre, que la domination conduit à la guerre, qu’il faut sauvegarder la planète. Cette bataille sur les valeurs passe par la remise en cause de l’hégémonie culturelle du néolibéralisme, du capitalisme et de l’autoritarisme. Nous pouvons démontrer que résister, c’est créer. Pour chacune des révolutions inachevées, à travers les mobilisations et les pratiques alternatives, nous pouvons lutter pour éviter qu’elles ne soient instrumentalisées et ne servent à renforcer le pouvoir d’une élite, ancienne ou nouvelle.

C’est cette stratégie qu’a engagé le mouvement altermondialiste en réponse à la crise financière de 2008. Le Forum social mondial de Belém en est l’illustration. Le Forum a réaffirmé un programme d’urgence avec les propositions immédiates : le contrôle de la finance, la suppression des paradis fiscaux et judiciaires, la taxe sur les transactions financières, l’urgence climatique, la redistribution, … On retrouve ces mesures dans le programme de la commission des Nations des Nations Unies animée par Joseph Stiglitz et Amartya Sen ; celle sur le Green New Deal. Ces propositions adoptées n’ont pas été appliquées et n’ont pas empêché le durcissement du néolibéralisme, ce qui nous rappelle que le New Deal décrété par Roosevelt en 1933 n’a été appliqué qu’en 1945 après la deuxième guerre mondiale.

Les résistances ouvrent le champ des possibles. La radicalité des luttes est portée par leur singularité. Chaque lutte porte des dépassements. Elle révèle des horizons inattendus au départ. Nous l’avons bien vu au Forum social mondial de Bahia avec la radicalité des mouvements de femmes, les mouvements des peuples autochtones et les mouvements des afro-descendants, les mouvements culturels et notamment les mouvements hip-hop. La convergence des mouvements ne se fait pas par la réduction de leur radicalité pour les rendre compatibles. Elle se traduit dans l’invention de nouvelles approches. Par exemple l’intersectionnalité dans la convergence des mouvements sociaux, des mouvements de femmes, des mouvements des afro-descendants. De même le refus générationnel de l’uniformisation du monde par la domination économique.

Il ne s’agit pas d’une simple crise du néolibéralisme, ni même du capitalisme, il s’agit d’une remise en cause des rapports entre l’espèce humaine et la Nature, il s’agit d’une crise de civilisation celle qui dès 1492 a défini certains fondements de la science contemporaine dans l’exploitation illimitée de la Nature et de la planète. C’est de là que date la définition d’un projet alternatif, celui de la transition sociale, écologique, démocratique, y compris politique et géopolitique. Cette transition s’appuie sur de nouvelles notions et de nouveaux concepts : les biens communs, la propriété sociale, le buen vivir, la démocratisation radicale de la démocratie, …

La transformation se situe dans le temps long ; cette démarche renouvelle la notion de transition. Ce n’est pas la conception d’une démarche progressive et réformiste ; elle inclut la nécessité de ruptures et de révolutions. Elle remet toutefois en cause l’idée d’un « grand soir » résumé par la prise du pouvoir d’Etat. Dans cette hypothèse, tout deviendrait possible après et, avant, tout est récupérable et serait même forcément récupéré. L’hypothèse est que les rapports sociaux de dépassement du capitalisme préexistent dans les sociétés actuelles, comme les rapports sociaux capitalistes ont existé et se sont construits dans la société féodale. Quels sont alors les rapports sociaux du dépassement qui cherchent à émerger dans les sociétés actuelles. Il y a une liaison dialectique et complexe entre rupture et continuité, ce qui donne une nouvelle approche théorique aux pratiques alternatives qui complètent les luttes et l’élaboration théorique dans l’invention d’un nouveau monde.

Il nous faut revenir à la situation pour prendre la mesure des conséquences d’une période de contre-révolutions. Actuellement nous vivons plusieurs contre révolutions conservatrices : la contre révolution néolibérale, celle des anciennes dictatures, celle des conservatismes islamistes, hindouistes, évangélistes.  Elle rappelle que les périodes révolutionnaires sont généralement brèves et souvent suivies de contre révolutions violentes et beaucoup plus longues. Mais, les contre-révolutions n’annulent pas les révolutions et le nouveau continue de progresser et émerge sous de nouvelles formes. Ce qui est nouveau progresse à partir des bouleversements en cours, des révolutions inachevées et incertaines. Rien ne permet d’affirmer qu’elles ne seront pas écrasées, déviées ou récupérées. Mais rien ne permet non plus de l’affirmer. Elles vont bouleverser le monde et créer de nouvelles contradictions ; elles sont aussi porteuses d’espoirs et marquent déjà l’avenir et le présent.

Le nouveau n’est pas prédéterminé. L’inattendu explose et crée du nouveau et de l’invention. Il s’agit de reconnaître le nouveau pour l’inscrire dans le temps long de l’émancipation. Pensons à l’exemple de Marx quand il a reconnu le nouveau et l’inattendu de la Commune pour revenir sur certaines certitudes et proposer de nouveaux chemins à la première Internationale. Les années qui viennent seront sans aucun doute très difficiles et les conditions seront très dures. Mais, à l’échelle d’une génération, rien n’est joué, tout devient possible.

[1] Article préparé pour la revue Les Zindignés (en mai 2018), et pour la revue Contretemps (mai 2018)

[2] Les Cahiers de Prison, Cahiers 3, Ed. Gallimard Paris, 1983

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