Migrations et développement
Conférence du 16 mars – Eglise réformée de France d’Orléans
CR C.Bourdel
La conférence étant très structurée, le texte ci-dessous en présente des éléments de synthèse organisés selon le plan exposé par l’auteur :
1- Déconstruction du discours dominant sur les relations migration- développement :
Trois arguments principaux sont présentés comme des évidences, servant de base aux politiques actuelles ; or, si une part est bien sûr vraie, ils conduisent à des conclusions fausses : c’est l’inverse d’une démarche scientifique
* Pour maîtriser les flux migratoires, il faut fermer ses frontières, passer des accords avec les Etats riverains pour cela :
Il y a derrière cette proposition la conviction que des flux intarissables vont se développer : Sauvy disait que, si les richesses n’allaient pas aux hommes, les hommes iraient aux richesses. Ce point de vue , la peur du déferlement des barbares, a été largement analysé et démonté par l’intervenant précédent, Hervé le Bras.
Il s’avère que la fermeture des frontières est illusoire : Pour Danièle Lochak, juriste qui a fondé le GISTI : il n’y a pas d’alternatives à l’ouverture des frontières.
Quand l’Espagne, le Portugal et la Grèce ont intégré l’Europe, on craignait un flot de migrants vers les pays du nord : il n’en n’a rien été. De même pour les pays de l’Est ensuite. Quand l’Allemagne a offert la nationalisation à un million de turcs, seuls 50 000 d’entre eux l’ont choisi : l’envie de partir est indissociable du droit de rester. Derrière un mur dont on pense qu’il protège, on s’enferme.
Les accords imposés aux pays limitrophes en échange d’avantages économiques, c’est un échange malhonnête et indigne. L’Europe et les pays périphériques sont couverts de centres de rétention, de privation de liberté. Or, la liberté de circulation est inscrite dans la déclaration universelle des droits de l’homme.
Il ne s’agit pas de ne rien faire, mais de raisonner autrement, d’établir de véritables politiques internationales, intégrant des dispositifs de régulation.
* Pour lutter contre le racisme, protéger les immigrés intégrés, il faut expulser les clandestins
Après 30 ans de pratique, on sait qu’une telle politique ne protège pas les réguliers, mais les pousse vers la clandestinité. La lutte contre les clandestins remet en cause le droit de tous.
Quand on est venu chercher des juifs, je n’ai rien dit, je ne suis pas juif
Quand on est venu chercher des communistes, je n’ai rien dit, je ne suis pas communiste.
………………………………………………………………………………..
Quand on est venu me chercher, il n’y avait plus personne pour me défendre.
Il y a une dérive, qui vient toucher beaucoup de citoyens : le vice président du Conseil régional Rhône –Alpes a été inculpé, pour délit parce qu’il protestait dans un avion contre le renvoi d’immigrés. On assiste à une criminalisation de la solidarité. Et que dire de ces français ou françaises qu’on empêche de se marier avec des personnes de nationalité étrangère ?
* Pour éviter l’afflux d’immigrés, il faut aider les pays d’origine :
Cette affirmation paraît imparable, mais elle ne se vérifie pas. Quand un pays se développe, au moins dans un premier temps, il développe la productivité de sa main d’œuvre, et une part de la population quitte le pays. Cela s’est vérifié en France (par la colonisation). Il faut accompagner ces transitions.
On ne peut séparer la question du développement de celle du droit des migrants. Il faut, à l’échelle mondiale, résoudre ces problèmes de circulation des clandestins, dépénaliser ceux qui n’ont pas de papier. Actuellement, beaucoup sont en prison pour cela, et cela coûte plus cher que certains faits graves (sans même parler des délits financiers).
Il faut décrisper cette question, honteusement exploitée : 700 tunisiens, à Lampedusa, allaient envahir l’Italie ! Guéant s’était déplacé avec forces CRS à Menton, attendant ces immigrés ; personne n’est descendu !
Chaque année, la France accueille 70 millions de personnes ; parmi elles, on ne demande de visas qu’à deux ou trois millions
2- Migrations et nouveaux défis :
La question des migrations doit être examinée dans l’histoire, et depuis son origine.
Dans l’imaginaire, on retrouve d’anciens antagonismes, entre nomades et sédentaires (source de conflit encore aujourd’hui dans de nombreux pays).
Il y a eu l’esclavage, qui a entraîné des transferts considérables de population. Il y a eu aussi la colonisation, les pays neufs…
Il y a eu la première migration économique liée à l’industrialisation, l’exode des cerveaux, la coopération. Aujourd’hui, une élite se déplace sans problème tout autour de la terre.
A Dakar, au FSM, a été rédigée une charte des migrants, par groupe de continents. Elle évoque aussi les diasporas, qui participent à structurer l’humanité.
Quoi de nouveau dans une période plus récente ?
Braudel a identifié, depuis la naissance de la mondialisation, il y a 4 ou 5 siècles, des successions de phases, de 30 ou 40 ans. Il y a eu la période de crise de la première moitié du vingtième siècle, suivie du capitalisme industriel après la deuxième guerre ; ensuite est venu, dans les année 80, la capitalisme financier, qui connaît sans doute aujourd’hui sa fin du fait de fortes contradictions qui le caractérisent. Nous entrerions donc dans une nouvelle période de crise, mais avec des caractéristiques spécifiques.
Quelles sont les principales contradictions aujourd’hui ?
* Depuis 1980, l’INSEE nous indique que nous sommes deux fois et demi plus riches qu’en 1980 : mais le chômage qui était de quelques % est passé à 10% ; quand l’abbé Pierre a lancé son appel, en 1955, il y avait 50 000 SDF ; il y en a 300 000 aujourd’hui. Cela traduit un accroissement considérable des inégalités, qui débouchent sur des discriminations, notamment vis à vis des migrants (la reprise, en quelque sorte, du : classes laborieuses, classes dangereuses).
* Insécurités sociales : en logement, en emploi : 56% des français pensent qu’ils peuvent devenir SDF, et 70% des salariés. Insécurité écologique, civique. La réponse à cela ? une idéologie sécuritaire, avec remise en cause des droits, xénophobie.
* En géopolitique : les inégalités se sont développées, et sont maintenant devenues visibles et perçues. Le contrôle des matières premières est devenu un enjeu majeur : la carte des principaux gisements se superpose avec celle des guerres. Les migrants viennent de ces pays.
* Contradiction écologique : c’est une situation nouvelle dans l’histoire de l’humanité : les problèmes écologiques ont existé depuis longtemps dans l’histoire des hommes, mais, pour la première fois, le système monde est en contradiction avec l’écosystème planétaire.
3- Quelles remises en cause, quelles propositions pour un nouveau modèle de développement ?
Geneviève Azam, dans Le temps du monde fini , explique que nous sommes entrés dans l’anthropocène, l’espèce humaine est devenue un facteur géologique : on ne peut plus envisager de sortie productiviste à ce problème. Nous sommes dans une crise du capitalisme lui-même: il faut réfléchir à de nouvelles manières de produire et consommer.
Au FSM, les peuples indigènes mettent en évidence cette crise de civilisation, remettant en cause notre modèle de modernité. Il nous faut changer notre rapport avec la nature (cf Emmanuel Wallerstein : l’universalisme européen); reconstruire un nouvel universalisme plus riche.
Remettre en cause la rationalité dominante, celle qui confie au marché mondial du capital la détermination des formes de notre développement.
Dans chaque phase de l’histoire, coexistent une forme systémique et anti-systémique.
Face au capitalisme industriel, s’est opposé le mouvement syndical. Cet affrontement a débouché sur les mouvements syndicaux, le service public.
Face à la logique financière, s’oppose le mouvement alter-mondialiste. Il propose une alternative au marché des capitaux :
En 1997, Renault a décidé de fermer l’usine de Vilvoorde, et Jospin a donné son accord, alors que l’Etat détenait 60% du capital. Il a cédé à un fonds d’investissement qui ne possédait que 3% du capital : si je n’accepte pas, Renault n’aura plus accès au marché des capitaux !
Le mouvement alter-mondialiste considère qu’une autre logique est possible : l’organisations des sociétés et du monde à partir de l’accès au droit pour tous.
Elle s’insère dans la longue histoire du mouvement d’émancipation pour l’accès aux droits.
Ceux acquis lors de la révolution française, inventant le concept de citoyen , qui a des devoirs parce qu’il a des droits ; abolition de l’esclavage, décolonisation, lutte contre le totalitarisme, DESC(Droits économiques, sociaux et culturels), lutte contre le remboursement de la dette injuste. Les droits émergents aujourd’hui, ce sont ceux de la liberté de circulation, et les droits écologiques. La route sera longue…mais les droits des migrants se situent bien comme une nouvelle piste ; ainsi que de nouveaux rapports homme-nature.
En Tunisie, le nouveau gouvernement, allié à des associations de tunisiens en Europe, interpelle les gouvernements européens pour le respect des droits des migrants, dans tous les pays, et la ratification de la convention de l’ONU de 2003 sur la protection des travailleurs migrants et de leur famille.
- avec remise en cause des accords de réadmission, refus de toute liaison entre accords économiques et politiques de migration.
- une politique de visas conforme aux droits de l’homme
- lutte contre les discriminations et xénophobie dans chaque pays
- droit de vote aux élections locales
Il faut réfléchir au concept des frontières entre Etats, les projets de société ne peuvent plus se faire pays par pays mais à l’échelle mondiale, ou des grandes régions culturelles et politiques.
La démocratisation se fait par grandes régions : aujourd’hui, dans le Maghreb et Machrek. Il y a eu les pays du Sud de l’Europe (Grèce, Portugal, Espagne) qui se sont débarrassés de la dictature à peu près en même temps, les pays de l’Est. Et, dans la décennie 80, les pays d’Amérique latine.
Débat :
Prix du pétrole, commerce des armes : existence d’une oligarchie, avec une concentration de la richesse, et une corruption structurelle : Stiglitz l’a dit après la chute de l’URSS : en détruisant l’Etat, on a créé un capital maffieux. Mais la distance de ces clans maffieux d’avec le peuple est telle que celui-ci peut reprendre la main (ce qui s’est passé en Tunisie, Egypte).
Sortie de crise : 3 scénarios sont possibles :
- 1 néo-conservatisme (conservatisme de guerre)
- 2 modernisation du capitalisme (green new deal)
- 3 dépassement du capitalisme
Entre 2 et 3, un débat est possible. Il y a souvent contradiction entre l’urgence et le long terme : les femmes ont connu cela, qui commencent à refuser de sacrifier plus longtemps leur avenir (le mouvement ouvrier leur a tenu ce discours, puis les mouvements anti-coloniaux…). Toutes les luttes contre l’oppression sont légitimes, il ne doit pas y avoir de subordination : c’est ce creuset là qui forme le nouvel espace du débat
Pour construire cet autre monde, quatre modalités coexistent :
- luttes de résistance ( Gilles Deleuze : résister, c’est créer)
- élaboration intellectuelle des bases du nouveau paradigme
- lutter pour des droits nouveaux
- inventer et faire vivre des pratiques nouvelles : construire le nouveau monde là où l’on est : économie sociale et solidaire, AMAP, monnaies locales, création de biens communs gratuits….
