Entretien avec Gus Massiah
La résistance à la mondialisation se veut résistance au néo-libéralisme. Que faut-il entendre par là ?
La phase actuelle de la mondialisation, celle que nous appelons néo-libérale est née dans les années 79/80. C’est le moment de la rupture avec tout ce qui en Europe et même en partie aux Etats Unis constituait le projet Keynesien, fondé sur un certain compromis social. Ce compromis avait lui même été mis en place dans les années 20 au moment où le capitalisme était confronté à 4 défis majeurs : la décolonisation, la révolution de 1917, le fascisme et les luttes sociales. A cela venaient s’ajouter les contradictions internes du capitalisme mondial avec notamment la crise de 29.
Pour surmonter ces crises, le capitalisme a donc été obligé de montrer sa capacité de changement. Il a, de fait, changé, assez profondément même avec le passage du salariat en tant que rapport social au salariat en tant que statut social protégé. Ce faisant, le capitalisme a sauvegardé une certaine paix sociale tout en acceptant de réduire ses profits.
Que s’est-il donc passé dans les années 79/80 ?
On assiste à cette date à une rupture de ce compromis social avec cette sorte de coup d’état mondial que représente la décision de la banque de réserves fédérale d’augmenter ses taux d’intérêt, de jouer le dollar fort, en réponse à la crise monétaire du moment. Dès lors, les politiques économiques vont être fondées sur la lutte contre l’inflation avec l’abandon du plein emploi comme objectif. Ce qui désormais va primer c’est la revalorisation des profits, la montée en puissance des actionnaires et des marchés financiers. Cette révolution néo-libérale passe par une triple offensive : contre les pays du Sud, contre les pays de l’Est, contre les luttes sociales.
A partir de 1989 avec l’effondrement du bloc soviétique, le nouveau bloc dirigeant, c’est à dire les multinationales et les pays qui les soutiennent va se considérer comme gagnant et pense qu’il peut revenir le compromis social des années 20. C’est pour lui une période de « restauration », d’ivresse pour le salariat une période de désespérance. Il faut aussi ajouter que les premières résistances à la mondialisation sont apparues dans les pays du Sud avec par exemple les émeutes de la faim, les luttes pour le pain ou contre l’augmentation du prix des produits de premières nécessités.
A quel moment les pays du Nord se sont-ils engagés eux aussi dans la lutte contre la mondialisation ?
A partir de 1995 apparaissent en Europe du Nord et aussi aux Etats Unis de nouvelles formes de résistance avec des luttes qui se font souvent autour de la protection sociale et notamment des retraites. C’est le cas en Italie, en France, en Allemagne où le mouvement est tout à fait conscient du rôle de la nouvelle forme de mondialisation, il s’y oppose et ceci avec un large soutien de l’opinion publique. Rappelez vous sur ce plan de la grève des infirmières en France.
L’ensemble des mouvements des pays du Sud et du Nord va converger en 1999 à Seattle et ce que j’appelle « la bataille de Seattle » consacre l’apogée du mouvement antimondialiste. Parallèlement le bloc dominant met en place un outil, l’OMC, avec cette idée folle qu’il faut subordonner le droit international au droit des affaires.
Ensuite à Davos, ATTAC a organisé des rencontres et des débats pour affirmer qu’un autre monde est possible. Encore fallait il le définir.
A Porto Alegre enfin, on est passé vraiment de l’antimondialisation à l’altermondialisation avec la volonté de faire émerger une régulation basée sur le droit et non sur le marché et aussi avec l’idée que le droit international devrait être subordonné à la Déclaration universelle des droits de l’Homme.
Quelles sont les difficultés et les limites de l’actuel mouvement altermondialiste ?
Le mouvement a déjà été confronté à plusieurs défis. Après Gênes, il lui a fallu résister à une tentative de criminalisation. Il y est parvenu.
Après le 11 septembre 2001, on a assisté à une volonté de la bipolarisation autour de la guerre des civilisations. Enfin avec la guerre en Irak.
Le mouvement a montré sa force en permettant la convergence du mouvement anti-guerre avec le mouvement altermondialiste qui a permis que des manifestations importantes se déroulent.
Le récent échec de Cancun est aussi à mettre à son crédit mais l’émergence du G21 nécessite une réflexion quant à l’alliance que le mouvement altermondialiste pourrait construire avec celui-ci.
Il n’en reste pas moins que ce mouvement rencontre des problèmes quant à ses bases sociales et géographiques. Il faut aussi reconnaître qu’en Europe il s’appuie beaucoup sur la culture latine ce qui n’empêche pas que la jonction des pays du Nord et des pays du Sud reste difficile.
Ses limites tiennent aussi à la diversité du discours politique qui s’y exprime. Comment concilier les discours qui prônent une régulation publique avec ensuite le problème de la place de l’état, le discours qui prône une auto organisation des pauvres et celui qui dit que finalement la question principale reste celle du racisme.
Reste bien sûr ouverte la question des passages du social au politique avec l’interrogation suivante : comment le mouvement social peut-il inventer du politique ? Les débats du prochain forum social de Saint Denis contribueront sans doute à apporter des éléments de réponses.
Propos recueillis par Françoise Dumont
