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ONU, Quel mouvement pour la réforme – Select ONU – 8p – 01.12.2004 – ONU

Quel mouvement des peuples en faveur de l’Onu ? 

 

Gustave Massiah,
Président du CEDETIM,
Vic-président ATTAC-France
01-12-2004

 

Il se trouve que j’ai travaillé récemment sur la réforme de l’Onu, du point de vue altermondialiste, car le CETIM qui est un centre très militant en Suisse prépare un livre là-dessus et m’a demandé dans ce cadre un article. Cela m’a permis de me rendre compte que les choses avaient beaucoup évolué. On continuait un peu à réfléchir sur des évidences passées et lorsqu’on y regarde de plus près, énormément de choses ont changé. Je vous propose les conclusions auxquelles je suis parvenu cet été. Comme Arielle l’a dit, nous sommes vraiment à la croisée des chemins en ce qui concerne les Nations Unies. Car d’une certaine manière les Nations Unies n’ont pas vraiment démérité, mais par ailleurs elles n’ont pas du tout convaincu. Elles ont joué un rôle positif, j’y reviendrai, mais d’un autre côté, leur action n’est pas réellement à l’échelle des enjeux et des défis. Une partie de cette déception, c’est l’illusion qui naît de l’attente du droit par rapport à la réalité du pouvoir. Il y a un certain nombre de pesanteurs qui jouent et surtout la manière dont s’en servent les puissants. Si on se pose cette question là, c’est pour se demander finalement, est-ce que c’est uniquement une chambre d’enregistrement des puissances, surtout occidentales, et des grandes multinationales, ou est-ce que ça peut être aussi un lieu de résistance pour la construction d’autre chose.

En fait, les Nations Unies polarisent beaucoup l’attention, mais en fait, elles ne résument pas le système international. Le système international, c’est un système beaucoup plus complexe dans lequel d’ailleurs interviennent de façon aussi importante les Etats et les multinationales, mais pas seulement, il y a aussi d’autres acteurs. La réforme des Nations Unies, pour certains, c’est uniquement la réforme d’une institution qui a une place particulière dans le système international, pour d’autres c’est la réforme de l’ensemble du système international. De ce fait, très souvent quand on discute de quelles propositions pour les Nations Unies, on est dans un flou, entre ceux qui pensent qu’il y a une institution qui a un rôle spécifique particulier et puis il y en a d’autres aussi qui évoquent d’autres organisations. Par exemple, l’Otan fait partie du système international, je prends cet exemple parmi d’autres. Donc, quand on parle de la réforme des Nations Unies, certains pensent que ça comprend évidemment la redéfinition de la place de l’Otan. D’autres pensent que ça comprend uniquement les Nations Unies. Il y a là toute une série de questions qui doivent être discutées. Alors pourquoi les Nations Unies occupent-elles une place particulière ? Parce que finalement, c’est la seule institution qui soit à la fois régie par du droit international et productrice de droit international. C’est ça la spécificité des Nations Unies. Notamment au centre des Nations Unies il y a la déclaration des droits de l’Homme et la Charte des Nations Unies. Ce sont quand même deux documents fondateurs de l’ordre international, si on ne considère pas que ce dernier puisse être uniquement régi de façon pragmatique par les rapports de force.

Cette question de la réforme des Nations Unies est assez ancienne. Il est intéressant de noter les propositions qui s’affrontent quand on parle de réforme des Nations Unies. Il y a d’abord une position qui est assez forte dans le mouvement altermondialiste et dans d’autres mouvements, c’est qu’à la limite, on ne peut rien attendre des Nations Unies. Ce ne serait pas la peine de perdre du temps là-dessus, il vaut mieux les supprimer pour les remplacer par autre chose. Les Nations Unies ne seraient pas réformables.  Il n’y a pas que des mouvements très radicaux qui pensent ça. Par exemple, Maurice Bertrand qui a été un des plus hauts responsables français aux Nations Unies et qui a publié un très bon livre aux Éditions La Découverte, « L’Onu », le pense aussi. Je me souviens d’un débat à la Ligue des Droits de l’Homme, il y a quatre ou cinq ans, où se trouvait à la tribune trois intervenants : Jean-Pierre Cot, Monique Chemillier-Gendreau et Maurice Bertrand. Jean-Pierre Cot a dit : « L’Onu, il ne faut pas y toucher parce que les États Unis sont contre. Il faut donc les défendre. Si on peut les réformer légèrement, tant mieux mais ça n’est même pas sûr ». Maurice Bertrand a dit « Moi, je connais de l’intérieur, ça n’est pas réformable, il vaut mieux les lasser s’écrouler et trouver autre chose ». Monique Chemillier-Gendreau, a dit « Non, il faut une réforme radicale ». On retrouve ces trois positions quand on parle de réforme des Nations Unies. Ceux qui pensent qu’on doit les défendre car sinon on ne sait pas ce qui va nous rester, ceux qui pensent que ce n’est pas réformable, mais est-il possible de remplacer les Nations Unies par autre chose, en dehors d’une crise ? ceux qui pensent qu’il faut une réforme radicale. Je me place, moi, de ce point de vue, tout en disant d’ailleurs que ceux qui portent des critiques radicales apportent des arguments très importants, qu’on ne peut pas simplement rejeter.

Par contre dans ce débat, on oublie souvent ceux qui mettent en œuvre une réforme des Nations Unies ou qui proposent une autre réforme des Nations Unies, et qui est d’en faire le système politique de la mondialisation libérale. Les Américains ne sont pas pour maintenir les Nations Unies, telles qu’elles sont actuellement. Ils sont pour les réformes et n’hésitent pas à se donner les moyens d’expliquer ce qu’ils veulent. Ils n’appliquent pas les résolutions, ils critiquent Kofi Annan…. Le fond du débat pour eux, c’est la compatibilité entre les Nations Unies et la mondialisation néolibérale. Aux yeux des Américains qui réfléchissent sur ces questions, notamment au Sénat, les Nations Unies devraient être un mélange, dans lequel il y aurait une petite partie qui ressemblerait à la Banque Mondiale et au F.M.I., l’O.M.C., et une alliance militaire de type Otan de l’autre. Nous avons là une image de ce qu’est la position dominante sur la réforme des Nations Unies. C’est par rapport à ça, je pense, qu’il convient de se situer.  Le mouvement altermondialiste, très divers, très multiforme, qui n’est monopolisé par aucune association, recompose d’une certaine manière un front de ceux qui veulent porter une réponse à la phase actuelle de la mondialisation ; il doit se saisir de la question de la réforme des Nations Unies, comme une pièce dans la réforme du système international.

Proposons une démarche. La première étape serait de partir des enjeux, de la période de l’état des lieux et des défis ; si on veut réformer les Nations Unies c’est pour répondre à quoi. Au sein des mouvements la discussion là-dessus n’est pas très évidente. Il y a ceux qui ont une culture de la paix, il y a ceux qui ont une culture plutôt sociale, ou Nord-Sud, il y a plusieurs cultures. Se mettre d’accord déjà sur ce que sont les défis, la manière dont on les formule, c’est un vrai travail. Quelles sont les questions ? Je pense qu’il y en a trois qui sont importantes. D’une part, l’analyse que l’on fait de l’étape actuelle de la mondialisation, deuxièmement la question des guerres et de l’évolution des guerres et troisièmement la question du droit international, qui est à la fois un objectif et un moyen. Evidemment après, ça se décompose en une foule de divers éléments mais ça permet de bien montrer que c’est cela qui va permettre de redéfinir l’équilibre du système international. La deuxième étape consiste à définir des orientations et une ligne directrice de refondation. Si on veut refonder, il faut une ligne directrice. Il y a trois idées de refondation qui semblent importantes. La première c’est une nouvelle constitution du monde autour de la démocratie mondiale. La deuxième c’est celle de la question d’un contrat social mondial autour d’une alternative à la mondialisation libérale et dont l’axe principal qui se dégage du Forum social, c’est l’accès aux droits, la proposition de réguler les sociétés à partir de l’égal accès aux droits. La troisième orientation c’est la place stratégique du droit international. Mais évidemment il faut voir comment on met en œuvre les orientations. La première condition c’est de définir une stratégie. Il y a une proposition d’axe stratégique c’est d’appuyer les luttes pour la démocratisation du système international. Il n’est pas évident que les luttes pour la démocratisation permettent d’arriver à la démocratie, mais c’est une hypothèse, à condition évidemment de ne pas les mener n’importe comment. Donc la proposition stratégique c’est d’identifier les luttes pour la démocratisation, qui paraissent porteuses d’un débouché correspondant aux orientations et de les soutenir. A partir de là, on se rend compte que le courant altermondialiste au sens large, a énormément de propositions extrêmement concrètes pour la réforme des Nations Unies.  Nous avons beaucoup de propositions concrètes, qui sont avancées par les mouvements. Mais évidemment ces mouvements sont des mouvements très composites et dans chacun de ces mouvements il y a un vrai débat, une vraie discussion sur la nature des propositions et la manière de mettre en perspective ces propositions. Et puis si on parle de stratégie, il faut aussi parler d’alliance. Qui est-ce qui peut porter une réforme radicale des Nations Unies ?

 Voici les questions que je me propose d’aborder très rapidement.  Première étape sur l’état des lieux. Il faut d’abord se rendre compte que la mondialisation libérale depuis 1980 est le résultat d’une triple contre-offensive. Cette triple contre-offensive c’est d’une part la contre-offensive par rapport à la décolonisation qui se construit à partir de 1980, juste après le deuxième choc pétrolier pour simplifier et qui est une tentative de reprise en main qui s’appuie sur les échecs des régimes issus de la décolonisation, mais qui s’appuie aussi sur une arme politique d’une efficacité redoutable qui est la gestion de la crise de la dette. On peut dire que cette contre-offensive a marqué des points considérables. La deuxième contre-offensive c’est celle au départ la contre révolution par rapport à 1917. L’étape actuelle du capitalisme a été définie par rapport aux espoirs nés de la révolution de 17. La contre-offensive s’est faite contre le système soviétique d’une certaine manière. J’aime bien la formule de Samir Amin qui dit qu’il faut parler de soviétisme plutôt que de socialisme, justement pour tenir compte de ce qu’ont été les dérives du système. De la même manière aussi dans cette contre-offensive, les puissances dominantes, très bien définies dans le G7 et l’OCDE, ont pu utiliser les contradictions internes dues à la sous-estimation de la démocratie et des libertés et d’autre part une cause externe qui était la course aux armements qui a permis de faire imploser le système de l’intérieur. Et la troisième contre-offensive c’est celle au niveau des luttes sociales autour de la précarisation, de la politique de libéralisation et tout ce que nous sommes en train de vivre.  Cette triple contre-offensive se traduit par une hégémonie idéologique qui atteint son apogée avec la chute du mur de Berlin. Et le mouvement altermondialiste va naître de la première sortie de deuil de la chute du mur de Berlin. C’est à partir de 94/95 que les luttes redémarrent et qui remettent en avant le désir d’émancipation, que ce soit la lutte des infirmières et les mouvements de 95 en Italie, en France et en Allemagne. Mais ces luttes avaient déjà commencé dès 1980 dans les pays du Sud sur la dette, les plans d’ajustement structurel, … mais c’étaient des luttes de résistance qui ne remettaient pas en cause l’ensemble du système. Cette hégémonie idéologique est résumée par deux affirmations très péremptoires, dont nous avions estimé qu’elles étaient ridicules, mais dont nous n’avions pas vu l’efficacité propagandiste. L’une c’est l’idée de la fin de l’histoire de Fukuyama, c’est-à-dire que la liaison entre marché et démocratie était un horizon indépassable et la deuxième idée c’est celle du choc des civilisations.  C’est là que se construit la pensée dominante.  

En contre-point de cette hégémonie idéologique se construit le mouvement altermondialiste. Qu’est-ce qu’il apporte de nouveau ? Toutes les composantes de ce mouvement existaient auparavant. Ce qu’il apporte de nouveau, c’est l’idée qu’un autre monde est possible. C’est le renversement idéologique. A l’idée qu’il n’y a pas d’autre monde possible le fait d’affirmer, non, il y a un autre monde possible et peut être même meilleur, ça permet déjà de redonner de l’espoir et de redémarrer dans une dynamique d’émancipation. C’est ça le tournant qui recompose chacune des composantes du mouvement. Pour donner un exemple, le mouvement syndical se recompose à partir de ces années-là. A Seattle pour la première fois quand on regarde le mouvement syndical qui est présent on se rend compte qu’il y avait toute une série de choses qu’on n’avait pas vu. Par exemple, que les syndicats américains, confrontés à la fin du compromis social décrété par le patronat américain, avaient commencé à se radicaliser, que les syndicats européens s’étaient plus ou moins coordonnés dans la CES notamment avec l’entrée de la CGT dans la CES et l’alliance CGIL-CES etc. Et d’autre part, l’arrivée pour la première fois des grands syndicats du Sud. Ça change fondamentalement les choses. Ce n’est plus le même acteur. De la même façon, la Confédération paysanne se retrouve dans un grand mouvement avec le MST brésilien et beaucoup d’autres et met en avant l’agriculture paysanne au lieu d’être uniquement en critique par rapport à la FNSEA et autres exportateurs agricoles. De la même façon il y a convergence entre les mouvements écologistes et consommateurs qui change énormément les formes de lutte à partir de la bataille sur la plate-forme pétrolière de Shell en Europe du Nord. Le boycott décrété à la fois par les écologistes anglais, Greenpeace d’un côté et les consommateurs allemands amène Shell à revenir sur sa décision de ne pas désarmer et évacuer sa plate-forme. Le mouvement international dépasse ses contradictions, entre d’un côté les développementalistes et de l’autre côté les humanitaristes, en entrant complètement dans ce projet de solidarité internationale. D’un autre côté, les mouvements de paix, les mouvements féministes et aussi les mouvements des droits humains se retrouvent eux-aussi avec énormément de convergences. Il existe donc un espace commun de résistance et de propositions. Un exemple assez marquant sur l’importance de cette évolution : « Amnesty International », mouvement connu et reconnu pour son idée de lutte contre la répression et la torture, il y a trois ans, prend la décision de se donner aussi maintenant comme objectif les droits économiques, sociaux et culturels. C’est une vraie révolution par les faits. De la même manière « Médecins du monde » considère que son travail est dans l’urgence, mais il est aussi dans le choit à la santé. Il y a une évolution culturelle profonde. C’est ça le mouvement altermondialiste. Ce sont des composantes qui évoluent parce que dans les confrontations avec les autres, elles modifient leur point de vue.

À tout moment on rencontre la question de l’Onu. L’Onu a été créée d’abord pour assurer la paix. Elle n’a pas été créée pour lutter contre la misère dans le monde, pour lutter contre la domination etc.  Dans nos orientations, nous avançons au moins deux objectifs liés qui sont la prévention des conflits et la construction de la paix qui ne peuvent pas être dissociés de la question du développement, des inégalités dans le monde. C’est une affirmation forte. Evidemment, au fur et à mesure de son histoire, l’Onu a été amenée à se préoccuper de ces questions, mais elle n’avait pas été créée pour ça. Il y a eu des propositions qui ont été faites et qui n’ont pas abouti, par exemple la création d’un Conseil de sécurité économique et social équivalent de Conseil de sécurité. L’Onu a montré sa capacité à évoluer. Ce qui renforce l’idée que la bataille pour une réforme radicale a un sens. L’ONU a su se saisir des questions de la décolonisation. Pourtant, elle n’avait pas été créée pour la décolonisation, elle avait été créée par les vainqueurs de la guerre 39/45, pour définir un ordre mondial permettant d’assurer la paix par rapport aux conditions qui avaient créé la guerre. Mais de fait, les mouvements de libération se sont saisis de cette instance et l’ont profondément transformé. D’abord, ils lui ont fait reconnaître le droit à l’autodétermination et ensuite ils en ont fait un champ de bataille. Rappelons-nous par exemple la manière dont les Algériens ont utilisé les Nations Unies pour contraindre la France, malgré les succès militaires sur le terrain, a finalement accepter la libération nationale, et pour le Vietnam aussi, par rapport aux Etats-Unis. Les Nations Unies ont été assez profondément transformées par cette victoire de la décolonisation mais elles subissent en retour le choc de la recolonisation notamment à travers la crise de la dette.  Si on veut rouvrir la question des Nations Unies, il faut redéfinir une pensée de la paix et de la guerre.  Nous vivons encore sous une pensée de la paix et de la guerre qui date du XVIII° et du XIX° siècle. D’abord la guerre n’est plus seulement entre les Etats, même si les Etats continuent à jouer un rôle. C’est la même chose sur la question du développement qui n’est pas indépendante de la question des conflits.  

A partir de 1980, il y a eu une tentative sérieuse de marginalisation des Nations Unies. Cette tentative a été menée par les Etats-Unis et la France, giscardienne à ce moment-là, autour de la construction du G7. La construction du G7, c’était une manière de redéfinir un ordre international, une institution d’ordre international. Mais dans les Nations Unies il y a eu une tentative de réponse à cette marginalisation qui n’est pas inintéressante. Ce sont les grandes conférences internationales. Pour répondre à l’idée du G7, à la mise en avant des instruments que sont le FMI, la Banque Mondiale et bientôt l’O.M.C., les Nations Unies ont commencé à organiser des conférences internationales, dont la première et la plus importante a été celle de Rio. A Rio, il s’est passé plusieurs choses, d’abord il y a eu un vrai débat mondial sur des questions fondamentales, sur la question de l’écologie, sur la question de la science, sur la question du développement. Mais il y a eu pour la première fois, l’intervention d’acteurs des sociétés civiles dans un Forum parallèle, et aussi des manifestations dans la rue. On s’est trouvé dans la mise en scène devenue classique des conférences internationales, les chefs d’Etat et leurs experts dans un coin, la société civile respectable s’organise dans des forums. Puis il y a interpénétration entre les deux, qui prend deux formes. Dans certains pays ceux qui se trouvaient dans des forums se retrouvent ministres et dans certains cas ils sont invités comme experts dans les conférences officielles. D’autre part, il y a ceux qui manifestent dans la rue et qui interfèrent aussi avec ceux de la société civile dite respectable. Dans ce débat-là, il y a énormément de choses qui se passent, de propositions qui naissent et qui sont soumises à un débat public. Il y a un double phénomène important.  Il y a d’une part un débat public sur les propositions et là les Nations Unies vont marquer un point par rapport à leur marginalisation. Il y a surtout une évolution vers deux éléments que le courant altermondialiste porte. Ils ont été très bien définis par Stiglitz, ex-président de la Banque Mondiale, ancien chef économique de Clinton, qui un jour a déclaré que finalement la réforme du capitalisme en Russie ça n’était pas possible car ça créait des mafias, et qui a affirmé qu’il fallait un État même pour libéraliser et que finalement, il préférait la voie chinoise à la voie russe. Il s’est fait virer de la Banque Mondiale, il a eu le Prix Nobel etc.  Quand on pose la question à Stiglitz, juste après Cancun : l’OMC, qu’est-ce que vous en pensez ?  Il répond, l’échec de Cancun, c’est une vraie victoire de la démocratie. Il avance deux éléments, le premier c’est qu’en 94, lorsqu’on avait lancé l’OMC à partir du GATT, quand les pays du Sud disaient aux pays du Nord : mais vous savez ça serait pas mal de faire une concession sur tel point, les pays du Nord leurs répondaient : on ne peut pas parce qu’on a une opinion publique.  A Cancun, pour la première fois les pays du Sud arrivent en disant, nous avons aussi une opinion publique ! C’est une grande surprise, personne dans le Nord n’y avait pensé ! En fait c’est quelque chose qui avait commencé avec la bataille sur les médicaments génériques contre le SIDA. Dans cette bataille sur le médicament, il y a trois pays, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Inde, trois pays normaux, néo-libéraux, corrompus comme le nôtre, qui déclarent : on ne peut pas faire passer le droit à la santé après le droit aux affaires. Pourquoi ? Parce qu’ils ont une opinion publique.  Le courant altermondialiste tel qu’il s’est construit a brutalement rendu visibles les éléments de l’opinion publique de tous les pays, y compris dans le Sud. Donc ça devient un facteur de recomposition. La deuxième affirmation, très intéressante de Stiglitz, c’est que les pays du Sud ont pu s’appuyer sur les Ong pour contester le monopole de l’expertise du Nord. Ils ont pu se construire une expertise leur permettant d’intervenir dans les négociations internationales. Ce sont deux éléments importants à avoir en tête dans l’état des lieux. On prend là la mesure, à la fois, des conséquences de la mondialisation néo-libérale avec ses effets et du courant porté par l’altermondialisme qui trouve un écho dans les opinions publiques et même dans un certain nombre d’Etats. On peut ainsi avancer un peu sur la réponse à la question : sur qui on va s’appuyer pour proposer une réforme de l’Onu ?

Je n’insisterai pas beaucoup, faute de temps, sur la ligne directrice de la démocratie mondiale. Mais la question est importante, est-ce qu’on est capable de penser une démocratie mondiale ? Finalement, comment pense-t-on à l’échelle du monde ? Une démocratie mondiale ce n’est pas l’addition des démocraties nationales, même si, par extraordinaire il en existait partout ! Il y a un vrai défi sur ce que signifie la démocratie mondiale et ce que signifie aussi aujourd’hui l’articulation entre les différents niveaux, du point de vue de la démocratie locale, nationale, des grandes régions, mondiale ; sans oublier l’échelle des unités de production.  L’approche par l’égalité des droits est un élément très important. L’égalité des droits rencontre une évolution qui s’est appuyée dans les Nations Unies, sur l’évolution du droit international, notamment le travail qui a été fait depuis le Conférence de Vienne en 1996, Conférence sur les droits humains. Cette conférence a suscité beaucoup de discussions. Au centre des discussions de la Conférence de Vienne et notamment du Forum de la société civile il y avait la proposition d’un Protocole additionnel sur les droits économiques, sociaux et culturels. C’est-à-dire l’idée qu’il faut accepter l’universalité des droits et que finalement les droits économiques, sociaux et culturels peuvent être justiciables. Ce qui veut dire que si vous n’avez pas de logement, et si vous arrivez à identifier quelqu’un qui est responsable du fait que vous êtes privé de logement, vous pouvez l’attaquer en justice. C’est intéressant car ça met en avant la question de la garantie des droits. Donc les Nations Unies ont commencé à mettre en place un protocole qui jusqu’à maintenant ne débouche pas. Depuis quinze ans il y a un énorme travail, parallèle à celui qui a donné naissance à la Cour pénale Internationale.  La progression de l’idée des droits a permis plusieurs offensives.  Par exemple, la commission des Nations Unies a mandaté un expert pour faire une évaluation des plans d’ajustement structurel, pour savoir s’ils étaient compatibles avec la déclaration universelle des droits de l’Homme. La réponse a été claire : c’est non.  Une contre-offensive idéologique est possible dans le système des Nations Unies et en d’autres endroits. Cette question du droit international est tout à fait centrale, avec en complément cette idée que le fondement du droit international c’est la déclaration universelle des droits de l’Homme. A partir de là, on peut retenir l’hypothèse dire que pour avancer, nous pouvons soutenir les luttes pour la démocratisation du système international.

Quelles sont-elles ? Les luttes pour la démocratisation les plus importantes du point de vue du système international ? La première c’est la lutte pour le droit international, la deuxième c’est celle pour l’annulation de la dette, notamment en fonction du droit international, la troisième ce sont les luttes pour la fiscalité internationale. Chirac, Lula et Zapatero ont proposé un texte, sur lequel Attac a travaillé, pour proposer des taxes internationales. Ils ont proposé un financement du développement et des objectifs du millenium contre la pauvreté et les inégalités qui soient fondés sur une taxe internationale et ils ont trouvé quand même 107 pays pour signer cette déclaration. C’est très intéressant. Il y a cinq ans, quand nous avions commencé à nous battre sur les taxes globales, tout le monde rigolait. La bataille sur la fiscalité internationale n’est pas encore gagnée mais elle progresse beaucoup. Il y a là d’une certaine manière une victoire idéologique. Le Parlement français devrait voter l’idée d’une taxe additionnelle de 1 centime par m3 d’eau sur la consommation en France pour financer de l’accès à l’eau dans les pays du Sud. Evidemment, c’est à nous de nous battre pour que cette taxe n’aille pas directement chez Vivaldi. L’idée de la taxation globale a été reconnue. Ça rencontre aussi autre chose ; il y a 530 villes en France regroupant à peu près 15 millions d’habitants qui ont décidé de se déclarer hors AGCS. Les villes de San Francisco et de Montréal aussi. C’est une victoire idéologique. Evidemment ce n’est pas pour ça que l’on a gagné, mais du point de vue de la bataille des idées on a marqué des points. Les autres luttes pour la démocratisation c’est le contrôle du pouvoir économique et particulièrement des multinationales ; le contrôle des institutions financières internationales et leur réforme radicale avec leur entrée dans les Nations Unies. Voilà cinq domaines où l’on trouve des luttes pour la démocratisation qui portent des propositions de réformes fondamentales du droit international. A partir de là, on peut dire que le mouvement est porteur de réformes.

Pour terminer je dirais, comment on peut faire pour faire aboutir ces idées. Qu’elles sont les formes sociales et politiques qui peuvent porter les réformes de ce type ? D’abord, il ne faut pas négliger les attributions de ceux qui à l’intérieur du système sont quand même d’accord et sont prêts à soutenir, voire à se battre sur un certain nombre de propositions. l) Les contradictions internes aux institutions sont fondamentales. Ce qui est important c’est que  plus le mouvement se développe, plus elles sont fortes. Il y a un rapport entre les contradictions internes dans le système et la bataille frontale. II) c’est le recours à l’opinion. C’est une question très importante, très compliquée d’ailleurs. Qu’est-ce que c’est que le recours à l’opinion et est-ce qu’il existe une opinion européenne ? Est-ce qu’il existe une opinion mondiale ? Est-ce qu’elle se compose à partir des opinions nationales ? Il y a là un champ ouvert, que nous sommes en train d’expérimenter sur le rôle de cette opinion publique, la place qu’elle joue et y compris la manière dont se recomposent les formes du politique. Comment à un moment donné une opinion publique peut jouer sur les forces structurées. III) Le troisième front, ce sont les coalitions d’Etats ? Là aussi, il y a beaucoup de discussions et l’apparition du groupe des 20 à Cancun a eu un effet très important. Car effectivement, quand vous avez un groupe avec la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud, ça pèse. Evidemment cette coalition d’Etats n’est pas antilibérale, mais elle est anti-hégémonique. D’ailleurs c’est ce qu’ils ont dit : « Nous sommes pour développer le commerce mondial mais nous ne sommes pas pour discuter des points de Singapour ». Donc, il y a des possibilités d’alliances.  Le courant altermondialiste apparaît comme ayant la possibilité d’interpeller ces différentes forces en leur faisant des propositions qui pourraient être retenues.

A partir de là, se pose la question des alliances. Qu’elles sont les alliances possibles qui peut porter la réforme du système international ? Pour le courant altermondialiste si on explique de façon analytique les alliances, on voit qu’il y a cinq fronts possibles et que chacun d’entre eux mérite d’être discuté. Le front le plus large c’est le front anti-guerre, c’est le front anti-hégémonique, c’est le front contre la politique des Etats-Unis. On a vu qu’il fonctionne. Les manifestations anti-guerre ont joué un rôle très important. Son avantage c’est qu’il est très large, son inconvénient c’est qu’il est trop large. Il y a un deuxième front très large qu’on oublie souvent et qui est important c’est le front anti-fasciste. Le 21 avril, nous avons vu que c’était une question d’actualité. Nous allons avoir une montée des populismes partout. Je cite souvent cette magnifique phrase de Gramsci, qui définit très bien la situation actuelle: « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître » et puis, il ajoutait : « et, dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Je crois que c’est ça la question. Notre problème n’est pas d’attendre seulement que le vieux monde s’écroule mais de savoir comment on va lutter contre lui. Le problème des alliances se pose dans beaucoup de pays. Il ne se pose pas encore à l’échelle internationale. Alors par rapport à ces alliances là, il y a des alliances plus radicales. Il y a deux alliances radicales qui se proposent. Il y a une alliance anti-capitaliste. Contrairement à l’alliance anti-hégémonique elle n’est pas assez large. Elle reste toujours vraie, mais elle n’est pas suffisante. Il y a une autre alliance radicale qui s’affirme aujourd’hui et qu’il faut prendre en compte, l’alliance anti-productiviste. Il y a effectivement une vraie question qui est posée sur l’anti-productivisme. Et on voit bien les contradictions qu’il peut y avoir entre les deux. Par exemple, au niveau d’Attac, nous avons un débat extrêmement virulent sur croissance et décroissance. Or c’est un débat qu’il faut absolument avoir. Si on va en ordre dispersé dans un certain nombre de luttes actuellement, nous ne sommes pas sûrs de pouvoir l’emporter. Parmi les alliances, il y a une alliance de conjoncture, qui n’est pas simple à définir, mais qui est de plus en plus posée, je dirai l’alliance contre le néolibéralisme. Ça veut dire l’alliance avec les néo-keynésiens. C’est une vraie question, parce que dans l’état des forces actuelles, il y a de grandes chances pour que ce soit eux qui gagnent. C’est la question de l’Etat social. Est-ce qu’on revient à l’Etat social ? Certains sont dans la nostalgie. Comme le néo-libéralisme est en train de détruire l’Etat social, il suffit de revenir à la source. Au niveau international c’est cette alliance qui est la plus débattue. Est-ce qu’on passe alliance sur la réforme des Nations Unies, est-ce qu’on passe alliance avec Stiglitz ? Est-ce qu’on passe alliance avec Soros ? Est-ce qu’on passe alliance avec ceux qui trouvent qu’il ne faut pas aller trop loin, et qu’il faut quand même un minimum de règles pour que le capitalisme fonctionne ? Par rapport à d’autres questions, il y a là une vraie question que le mouvement n’a pas encore vraiment abordé.

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