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Samir Amin – L’importance et l’actualité de la pensée de S.A. – 3p – 15.08.2020 – décolonisation, développement

Rencontre en hommage à Samir Amin

L’importance et l’actualité de la pensée de Samir Amin

Gustave Massiah
15 août 2020

A l’occasion de cette rencontre en hommage à Samir Amin, je voudrais vous proposer quelques réflexions sur l’importance et l’actualité de la pensée de Samir.

Samir a été et reste un grand penseur et sa pensée est toujours vivante. Elle permet de comprendre les nouvelles situations ; même celles que Samir n’avait pas connu, en reliant la découverte du nouveau à l’histoire de la pensée.

La pensée de Marx et la décolonisation

Samir était profondément fidèle à la pensée de Marx et à une démarche qui n’hésitait pas à s’engager dans les tâtonnements et les recherches. Une démarche qui ne se contentait pas de dogmes et de certitudes ; Marx ne disait-il pas en parlant de ses disciples : je ne suis pas marxiste ! Samir était fidèle à la fameuse thèse sur Feuerbach de Marx et Engels : Il ne s’agit pas d’interpréter le monde, mais de le comprendre pour le transformer. Il s’agit de lier la capacité de penser à la volonté d’agir.

Samir a été un des penseurs majeurs et des acteurs de la décolonisation. Comprenons la décolonisation comme une étape décisive de l’Histoire de l’Humanité. Le moment où chaque peuple affirme son droit à écrire son histoire et son droit à participer à l’Histoire de l’Humanité. La décolonisation n’est pas terminée, sa première phase, celle de l’indépendance des Etats a été réalisée et on en voit les limites. La deuxième phase, celle de la libération des peuples commence et va transformer toutes les sociétés. Samir a été un de ceux qui a le plus intégré la jonction de deux mouvements historiques d’émancipation, celui des mouvements sociaux, ouvriers et paysans, et celui de la libération des peuples.

Je voudrais illustrer l’importance et la profondeur de la pensée de Samir à partir de quelques exemples l’actualité et la pertinence de quelques questions sur lesquelles il a innové. Je me limiterai à trois questions, les modes de production ; la transition ; la déconnexion.

Les modes de production et les formations sociales

Dès le Développement inégal, publié en 1973, Samir propose une analyse approfondie des sociétés à partir des modes de production et des formations sociales. Cette approche prend sa force dans la vision de l’ensemble du monde, avec l’accent mis sur les civilisations qui l’ont constitué et que la décolonisation a rendu visibles. Samir propose une approche des modes de production tributaires. Il insiste sur les modes de production lignagers qui permettent de mieux comprendre la diversité des sociétés notamment africaines. Et il met en avant les modes de production tributaires centraux, les modes de production asiatique qui rappellent les apports à l’histoire de l’Humanité des grands empires africains, asiatiques et américains. Cette analyse va éclairer la perspective de l’Accumulation à l’échelle mondiale publié en 1970.

Samir va aussi innover et compléter les analyses sur le mode de production capitaliste. Il va insister particulièrement sur l’inégal développement des forces productives entre les entreprises, les secteurs, les régions et les pays. Ainsi, l’analyse du rapport entre centre et périphérie s’appuie sur cet inégal développement et sur sa reproduction et débouche sur une théorie du capitalisme périphérique en tant que capitalisme dépendant. Elle reste d’actualité et éclaire la situation mondiale.

La transition au socialisme

L’approche des modes de production conduit au débat sur la transition. Sans subordonner l’approche de la transition à une vision idéelle d’un mode de production communiste, les débats portent sur le dépassement des modes de production tributaires et du mode de production capitaliste. La transition au socialisme commence par le dépassement du capitalisme. Là encore la question de la décolonisation s’appuie sur le refus d’un passage obligé par les différentes formes d’évolution du capitalisme qui définiraient un passage obligé.

Samir était conscient du travail nécessaire pour explorer les nouvelles voies de construction du socialisme. Il proposait de distinguer socialisme et soviétisme. Mais il ne refusait de subordonner le travail de deuil de l’échec des tentatives soviétiques à une acceptation de l’ordre capitaliste et néolibéral toujours dominant. Il met l’accent sur le caractère essentiel des inégalités dans tous les processus de transformation sociale. Il met en évidence l’importance des alliances sociales fondées sur la réduction des inégalités de revenus entre villes et campagnes, entre ouvriers et paysans, entre régions.

Les apports de Samir dans la discussion sur la transition sont constants. Fernand Braudel notait qu’il avait particulièrement apprécié, chez Samir Amin, la différenciation introduite entre les transitions par la décadence, comme dans le cas de l’empire romain, et la transition maîtrisée par la bourgeoisie dans la transition au capitalisme. Cette idée aussi que la transition se prépare dans les périphéries, là où les rapports de forces sont moins figés, où le neuf peut faire son chemin, où l’imagination des dominés et des oubliés peut découvrir les vulnérabilités des dominants.

Le développement et la déconnexion

Samir Amin est probablement l’économiste qui a abordé avec le plus de pertinence et le plus d’ampleur la question du développement. Il a accumulé des connaissances et des analyses à partir de ses interventions et de son implication dans tous les débats sur le développement.

Samir était conscient de l’importance d’une approche stratégique. Il fallait lier la vision à long terme, celle de la transition au socialisme avec les actions et les mobilisations à court terme. Dans l’immédiat, il faut lutter contre la mondialisation capitaliste et ceux qui la dirigent. Il s’agit de mettre en évidence la logique et la crise du néolibéralisme sans réduire le capitalisme à la logique de cette dernière phase.

Les deux propositions de Samir correspondant à cette approche stratégique étaient le développement autocentré et la déconnexion. Elles ont gagné en pertinence. Le développement autocentré a permis de relier la volonté d’autonomie territoriale, la lutte contre les inégalités et l’impératif écologique. La déconnexion est une réponse à la mondialisation néolibérale. L’évolution récente avec les conséquences de la pandémie et du climat lui donnent une nouvelle légitimité avec la mise en avant des localisations, la souveraineté alimentaire, la légitimité de l’action publique, les services publics et l’accès aux droits.

Une pensée vivante et ouverte

Ces trois questions montrent la continuité, l’importance et l’actualité de Samir Amin. Samir n’hésitait pas à s’attaquer aux questions que rencontrait les mouvements. Il se situait d’emblée sur une position radicale, mais il écoutait et tenait compte des discussions et des évolutions.

Je vais prendre l’exemple du débat sur l’internationalisme. L’internationalisme était une préoccupation constante de Samir. Il était complémentaire du développement autocentré et de la déconnexion. Il devait permettre de dépasser la contradiction majeure entre centre et périphérie. Pour Samir, il fallait articuler l’altermondialisme et l’internationalisme. L’altermondialisme avait permis de mettre en avant la diversité, l’horizontalité et les alliances larges. Mais, il ne fallait pas que cette élargissement, propice aux approches novatrices se fasse au détriment de la radicalité de l’internationalisme et des forces révolutionnaires. Il faudra prendre en compte les contradictions à résoudre pour avancer dans cette voie. Samir savait qu’il fallait s’attaquer à la tâche de redéfinir la nature et le rôle des mouvements sociaux, des partis politiques et des Etats dans la définition d’une stratégie porteuse de la transition au socialisme.

C’est en prenant en charge ces débats et d’autres, en innovant et en inventant que nous serons fidèles à la pensée de Samir Amin.

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