Hommages

Stéphane Hessel, l’aventurier des droits et des libertés – 3p – 03.07.2013

Stéphane Hessel
Un aventurier des droits et des libertés

Gustave Massiah
03-07-2013

Gustave Massiah, ingénieur, économiste, auteur, est un pilier du mouvement altermondialiste, anticolonialiste et anti-impérialiste. Président du CRID (Centre de Recherche et d’Information pour le Développement), vice-président d’ATTAC, il contribue à l’organisation des Forums Sociaux Mondiaux (à Seattle, Porto Alegre, Mumbai, Dakar, Tunis…) où se retrouvent chaque année, des dizaines de milliers de personnes qui agissent en faveur d’alternatives à l’ordre néo-libéral. Né en Egypte, coopérant en Afrique, activiste aux côtés des chiliens, argentin et uruguayen sous les dictatures, il n’a de cesse de s’engager dans des actions de solidarité avec le Tiers-monde et les peuples en difficultés.

Stéphane Hessel savait que l’indignation est nécessaire, indispensable même ; et il en avait été reconnu comme un héraut. Il savait aussi qu’elle n’était pas suffisante. Il en recherchait son prolongement dans l’engagement, l’engagement dans l’Histoire. Stéphane, qui aimait se référer à Sartre, y voyait le chemin de la liberté, de la liberté qui ne peut être que situationnelle. Il cherchait donc, dans chaque situation, ce que l’on pouvait faire, ce qu’il pouvait faire.

Engagement individuel pour commencer, car chacun se révèle, s’invente et se construit dans ses engagements. Collectif aussi, avec tous ceux qui sont en situation. Dans ce chemin, il aimait se retrouver avec des groupes de personnes qu’il avait la capacité de trouver, comme il disait, « peu nombreux mais merveilleux ». Il était aussi attentif à des formes d’organisation plus larges, plus complètes. Mais, Eglises ou Partis, il n’en avait pas trouvé de parfaite, de suffisante. Ce qui s’en rapprochait peut-être le plus pour lui, était l’Organisation des Nations-Unies dont il avait pu apprécier l’intérêt au-delà des limites.

Dans son souci constant de faire avancer ce qu’on pouvait dans une situation, Stéphane Hessel rencontrait le pouvoir, les pouvoirs. Sa vie, à travers ses engagements antérieurs lui en avait donné quelques accès. Il savait que le pouvoir est contradictoire et ne se lassait pas de convaincre ceux qui y étaient et qu’il pouvait rencontrer. Sa bienveillance ne pouvait ignorer les limites, les contraintes, les contradictions et même les retournements. Ce qui ne l’empêchait pas de revenir continuellement à la charge. Le pari était de rechercher le compromis sans perdre l’acuité et le tranchant de la résistance.

La conscience aiguë de l’urgence et de la gravité des situations le rendait de plus en plus radical. Non pas dans l’impatience mais dans le sens littéral du terme, celui qui nécessite d’aller à la racine des choses. Pouvait-on imaginer que quelqu’un de si doux et de si paisible était capable de souhaiter de si grands dérangements de l’ordre établi et de prendre tant de plaisir à faire bouger les lignes ?

Christiane y était pour beaucoup et lui apportait le soutien et l’attention, l’inspiration et l’exigence. Il ne se berçait pas d’illusions, ce qui ne l’empêchait pas d’agir. Après de longues discussions, il terminait toujours en demandant : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’on va essayer de faire ? »

J’avais rencontré plusieurs fois Stéphane Hessel à différentes occasions autour des questions de coopération et de développement. J’admirai beaucoup cette continuité élégante qui, au-delà de ses titres prestigieux, reliait son engagement de résistant à sa compréhension de la décolonisation. Le premier échange que nous avions eu remonte à la rédaction du rapport sur la coopération remis à Michel Rocard en 1990. Je lui avais fait part de ma remise en cause de l’idée même d’aide au développement. J’avais trouvé le rapport très intéressant, regroupant les propositions les plus avancées de l’époque ; mais je ne l’avais pas trouvé très radical. De fait, il l’était trop puisqu’il a été vite mis aux oubliettes par François Mitterrand.

C’est dans le cadre du Haut Conseil de la Coopération Internationale (HCCI), à partir de 1999, que nous avons travaillé ensemble. Il était comme un poisson dans l’eau dans cette instance qu’il avait préconisé. A l’écoute et à l’affût des idées et des attentes ; toujours capable de dégager sans en avoir l’air la manière de formuler celle qui allait le plus loin avec quelque chances d’être entendues. Ce qui n’avait pas empêché le HCCI d’être perçu comme un indécrottable gêneur avant d’avoir été supprimé.

Une des initiatives du HCCI avait ravi Stéphane. Avec Michel Doucin, secrétaire général du HCCI, nous avions organisé à Genève, avec le Comité des Droits économiques et sociaux de la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies, une journée de consultations internationales, le 7 mai 2001, sur la prise en compte des droits économiques sociaux et culturels par les institutions internationales qui interviennent dans le domaine du développement.  Nous avions posé, à la suggestion de Stéphane, une question simple : Votre institution dans ses interventions respecte-t-elle la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et la Charte des Nations Unies, et comment s’en assure-t-elle ?  Nous avions entendu des représentants de dix institutions internationales  (BAD, Banque Mondiale, BIT, CAD, CNUCED, FMI, OMC, PNUD, UE, UNESCO). Nous avions été atterrés de constater à quel point, pour la plupart de ces institutions, cette question paraissait peu essentielle.

Stéphane Hessel m’avait proposé de participer à son livre, paru en 2002, « Dix pas dans le nouveau siècle ». Au cours des discussions qui ont été rapportées dans un des chapitres, nous avions échangé sur les droits à partir d’une critique très forte de l’ajustement structurel[1] sans oublier les limites des modèles de développement des indépendances.

Dans les années qui ont suivi, nous avons continuellement discuté de ce mode de transformation sociale par les droits. Il était très intéressé par la manière dont cette approche s’était imposée comme une orientation stratégique dans la convergence des mouvements qui construisaient l’espace des forums sociaux mondiaux. Au cours d’un séminaire organisé par la FUMPT et Amorces, en 2010, nous avions passionnément échangé sur l’approche liant les mouvements historiques et les générations de droits ; droits civils et politiques, droits économiques sociaux et culturels, droits des peuples et aujourd’hui les nouveaux droits, écologiques, de la liberté de circulation, de la souveraineté alimentaire.

C’est à partir de 1997 que j’ai eu l’occasion de vraiment connaître Stéphane Hessel et qu’est née une amitié profonde qui n’a cessé de se renforcer.

Je me suis retrouvé avec lui dans tant d’occasions : dans les manifestations pour les sans-papiers, dans la défense des faucheurs d’OGM, dans les multiples activités de la Fondation Un Monde par Tous et dans la transhumance organisée par Patrick Lescure. Récemment encore dans les sessions du Tribunal Russell pour la Palestine. Il avait démontré là, face aux attaques dont il était l’objet, qu’il était vraiment un homme libre et qu’il était capable de se situer au-delà de lui-même, de ses attaches, de ses apparentements.

Le vrai courage, c’est de s’engager quand on peut être concerné et que d’autres s’arrogent le droit de parler en votre nom, d’opprimer en votre nom et de vous enjoindre de vous taire.

Stéphane Hessel savait l’importance de la solidarité avec tous ceux qui luttent pour leur libération. Il savait que la décolonisation inachevée n’avait pas encore pris tout son sens. Il savait au plus profond de lui-même que, comme l’avait dit Aimé Césaire, « la colonisation avilit le colonisateur… et entraîne la montée de la barbarie dans la civilisation ». Il savait aussi qu’un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre.

Il s’est engagé dans le long travail pour faire reconnaître les droits et les libertés ; puis pour tenter de les garantir.

C’est à travers les droits et les libertés qu’il cherchait à construire de l’universel. Et pour le construire, il fallait bien combattre toutes les oppressions, toutes les dominations, toutes les discriminations, toutes les injustices.

Les chemins de la liberté sont douloureux et difficiles. Mais les rencontres qu’on y fait sont les plus belles.

Stéphane Hessel savait communiquer son enthousiasme et le transformer en indignation et en engagement. Cet enthousiasme qui le conduisait à garder intacte « la capacité de construire du bonheur ».

2 juillet 2013

[1] Programme de réformes économiques mis en œuvre par le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale vis-à-vis des pays touchés par la crise économique. En échange de prêts, ces organismes demandent aux pays bénéficiaires un « assainissement » (une rigueur économique) visant à relancer durablement l’activité et la croissance. Il s’est souvent traduit dans l’histoire par la suppression de services sociaux, la privatisation de bien publics – gestion de l’eau, éducation, santé, banque, etc. Un « cadeau » jugé empoisonné à bien des égards…